Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Gérard Houdard

Le cas Gérard Houdard

Par André Escard

GÉRARD HOUDARD, c’est un cas. On est dans le Gard, près d’Arpaillargues (30700), au lieu-dit « Rouna », dans une garrigue dénudée.

Et là, un grand gars d’environ 1 m80, né en 1939 (donc de 59 ans), pantalon de cuir noir sur ses longues jambes. T-shirt rose à manches longues, petit gilet beige léger, front et sommet du crâne dégarnis (mais quelques cheveux marron aux tempes et dans le cou). Il a de minces chaussures noires, et des lunettes sans monture sur le nez. Il fait très gentleman anglais, charmant, grand front et yeux vifs, avec des lèvres très expressives, comme si elles gardaient un secret ou quelques desseins étranges.

Celui qui m’a mené à lui, ce 14 janvier 1998, c’est Bernard Le Nen, son presque voisin, avec son fils Léni. Gérard Houdard, on dirait, dans son vaste domaine quasi nu, que c’est un des derniers habitants de notre planète, tout au moins dans son coin du Gard, qu’il a aménagé en lieu de vie.

TOUT SEUL, en quelque 15 ans (ou plus) sur 50 ou 100 mètres de long, il a construit sa maison, sa ville, en à-plat, tous styles confondus, avec juste quelques coins couverts, pour protéger son lit, sa cuisinière, son atelier, ses peintures et ses stocks de création, d’éventuelles intempéries.
Le reste, il a dû le faire, en toute joie, pour son plaisir, au ras du sol, mélangeant toutes sortes de matériaux et de liants, bois, briques, moellons, portes vitrées, carrelages, colonnes romanes et gothiques accolées, statues de la Grèce antique récupérées ou créées de ses mains, voûtes sveltes, et dans les endroits sans plafonds : rayonnages avec livres d’art (Léonor Fini, Encyclopédie médiévale… ), et entassement, le long des murs, de centaines de ses peintures.
À côté, il a groupé de grands cageots, comme un premier étage, les uns sur les autres. On se dirait dans un campement de gitans, n’importe où, en Europe, mais l’art est là, en plus, avec ses œuvres dont je n’ai vu que quelques unes, les autres accolées, dos tourné vers moi, face aux murs.
Quelques tôles ondulées en fibrociment et de vieilles portes ou planches récupérées dans des bordilles. Petits vasistas, poutres éparses et accumulations de matériaux très divers.

Dans les coins couverts, abrités, quelques petites niches protègent des verres à pied, qui sont vides, mais qu’on sent pouvoir être emplis et vidés sans difficulté. À côté, des livres.
Et puis l’âtre et sa grande poutre de bois horizontale, la cheminée, sa hotte et le ciment noirci des murs, au-dessus des braises et des cendres.

Des tableaux colorés épars accrochés aux murs passés au blanc de chaux.
Une grande statue de saint classique du moyen âge, en bois, scellée sur le mur, avec, dans une main tendue vers nous, une bouteille anonyme et vide. Il est bougrement hiératique, avec son vêtement de parade décorés de tous bords, et la barbe en pointe qui allonge son visage d’intellectuel en extase.
Dehors, une autre statue d’homme est d’un style tout à fait différent, faite de branchages biscornus qui déclinent fort bien ses états d’âme, vagabond sans ressources matérielles, mais à potentiel mental himalayen.

Dans un couloir blanc, une porte rouge vif, très peu large, enserre cependant six vitres, pour la luminosité du lieu.
De grands panneaux de carton vierge, adossés au mur, attendent une éventuelle utilisation. Ils sont de formats étranges, comme déjà pré-coupés. Qu’en va-t-il sortir ?

UN TABLEAU est clairement lisible. Ce sont deux vieilles portes de bois, posées verticalement, qui représentent, l’une le haut du corps d’un pêcheur nu, le bas une queue bleue de sirène, avec petit appendice blanc (appât ?). L’autre, c’est une peinture d’enseigne : Au jet de la baleine. Maison Houdard, « La qualité ». Entre les lignes une gentille petite baleine expire de l’air saturé d’eau, en deux jets (en forme de hameçons) ; c’est peint (la baleine) en bleu clair sur fond noir, et les lettres sont jaunes.

Dans la chambre, un mur est couvert d’une large sculpture en bois : ces panneaux, ce sont des fleurs noircies, au bout de tiges marron clair, sur fond de grandes striures verticales. On dirait, au milieu d’elles, qu’une girouette d’église est venue se nicher.

Les rares tableaux que j’ai vus dans le bon sens, on dirait les colorations sombres, et la sensibilité de sentiment et de touche de Gilbert Pastor (Aups). Sur fond rouge foncé ou marron des êtres me font face, mais leur créateur est alors loin de moi, et je n’imagine pas de qui il peut s’agir (Raspoutine ?). Un autre tient un trident ou un harpon dans sa main droite. Un homme plus jeune, nu, de couleur ocre, a l’abdomen et le bras gauche tout rouge. Ou bien il vient d’égorger et plumer un poulet, ou bien il vient de s’émasculer, jambes écartées. Un vieillard sombre semble marcher péniblement, avec une canne.
Une tête diabolique, sur un tableau voisin, nous fixe : je crois que c’est un masque noir sur la tête d’un homme africain, au-dessus du tutu de paille traditionnel qui le couvre, de la taille aux genoux. Il est rouge de partout.

ROUGE ET NOIR, et marron, ça semble être ses couleurs favorites, sombres, mais éclatantes de pensée dense et profonde de Gérard. On dirait des couleurs de vieilles icônes ramassées par un brocanteur de génie. Y en a partout, de ces peintures encadrées, pas encadrées, à plat ou debout, petites ou d’assez grande taille.
Y a une tête de jeune femme claire sortant d’un nuage de fumée qui couvre tout son corps.
Y a comme un archevêque tout de rouge vêtu, tête fine, une main noire posée, doigts très écartés, sur son ventre.

La seule toile claire, encadrée d’un très large bois sombre, c’est une femme en robe de soirée noire qui croise ses mains et ses bras nus sur son ventre mince et plat. Le haut de la figure est coupé, comme si seule comptait la nudité fraîche de ses épaules, de son cou, du début de sa poitrine et de ses bras.

On dirait qu’il a des souvenirs qui l’obsèdent, Gérard : cette belle femme fluide, à attaches et à cou si fins. Et il y a un genre d’archiprêtre qui semble courir, légèrement empêtré dans sa longue chasuble noire. Tête claire et fond rouge de l’enfer.

Et puis, tenue droite par une pince à linge, une tête de fillette claire, à longs cheveux noirs dissimulant toute une partie de son visage. Elle a de grands yeux qui nous regardent, comme pour nous confier un lourd secret. Mais un de ses doigts, devant ses lèvres, confirme bien qu’elle ne nous en dira rien.

***

VOILÀ : je vous ai tout dit de ce que j’ai vu.
À vous (et à moi) d’aller voir (re-voir) Gérard Houdard.
Lui, l’ensemble de sa construction hétéroclite et la multitude de ses "œuvres peintes, la : plupart cachée à mon regard, tout cela m’a touché, comme dans un film d’avant-garde, avec un tas de non- dit dedans et derrière.
On reviendra.

(le 8. 6. 1998)

Gérard Houdard – Lieu-dit « Rouna » – 30700 ARPAILLARGUES (Gard ; à 4 km au sud-ouest d’Uzès, à 18 km au nord de Nîmes) – Pas de téléphone.
Gerard Houdard

Le site de Gérard Houdard, photo : André Escard

André Escard
Gazogène n°18

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