Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Anatole Jakovsky

Hommage à Anatole Jakovsky…

Gazogène n’a aucun goût pour les commémorations. Il l’a prouvé il n’y a pas si longtemps avec une petite brochure : Arthur Rimbaud au Conseil des Ministres… Cependant, par une succession de coïncidences cet Hommage à Anatole Jakovsky parait, grosso modo, une dizaine d’années après la création du Musée International d’Art Naïf et, hélas, la disparition, en 1983, de son créateur-donateur.

Nous nous intéressions, en effet, à Anatole Jakovsky parce qu’il nous semblait anticiper sur notre propre conception de la création. Homme éclectique, au goût sans frontières ni exclusives, privilégiant la fraîcheur du regard sur tous les dogmatismes… Le déclic est venu de notre ami et correspondant privilégié Sanfourche. Celui-ci nous a, en effet, permis de lire sa correspondance avec Anatole Jakovsky. Qu’il soit ici remercié pour sa grande générosité.

Comme chacun sait, Anatole Jakovsky est d’origine roumaine et, né en 1909, il a très tôt commencé à écrire. Écrire sur quoi ? Sur l’Avant-Garde des années 30 : Duchamp et Mirō, Mondrian et Léger, Delaunay et Calder, Chirico et Braque, et Picasso et Gonzales…

Selon la légende, c’est en 1940, aux Puces de Vanves (que, entre parenthèses, nous avons nous-mêmes fréquentées avec assiduité dans les années 70-80 sans parler de Montreuil et autres lieux…) que se produisit la découverte d’une œuvre « naïve », de Jean Fous. Le feu était mis aux poudres ! En 1949 Anatole Jakovsky publiera le premier livre sur L’Art Naïf.

En 1952 c’est la publication du premier texte intégralement consacré à Gaston Chaissac. Plus que la date de parution, c’est le contenu qui compte : les lignes qu’Anatole Jakovsky consacre à Chaissac sont encore d’une grande justesse et ridiculisent bien des commentateurs d’aujourd’hui… (à titre de comparaison il faut relire le texte de Raymond Dumay, Ma route d’Aquitaine, 1949, in Gazogène n°02. Les Cahiers de la Pléiade, Hiver 1948, sous le titre : Poésie,du Dimanche avait déjà fait connaitre quelques lettres ).

On le voit, Anatole Jakovsky n’est pas réductible au seul art « naïf ». Sa collection comportait bien évidemment des œuvres d’art populaire, d’art brut, mais aussi tout ce qui concernait le tabac et son histoire -l’ex fumeur de pipe se réveille ici- sans parler des robots… et autres objets singuliers.

Ce personnage complexe se laissait guider par son « regard à l’état naissant » qui lui permettait de saisir, par osmose, « la vision originale » du créateur, ce « quelque chose » que l’on n’avait jamais vu , ou, comme, il le dit encore : « dans une œuvre naïve, on voit le cœur et pas les « trucs » ! »

L’utilisation du terme « naïf » ne gênait nullement Anatole Jakovsky, au contraire ; il allait jusqu’à dire qu’en matière de peinture, toutes les étiquettes avaient été péjoratives et que le mépris des idéologues de l’art n’était pas si mauvaise chose ! Quant au flou de la notion, il s’en réjouissait même : une chose ne s’explique que lorsqu’elle est morte !

Son énervement à ce sujet rejoignait celui de Dubuffet à propos de la définition exacte de l’art « brut ». Comme Dubuffet, Jakovsky a dû également batailler contre ceux qui assimilaient l’art naïf aux dessins d’enfants ou aux créations des « simples d’esprit » ! Certes, Anatole Jakovsky n’a jamais eu la virulence d’un Dubuffet dans la dénonciation des conditionnements culturels ! Toutefois, ses propos étaient sans ambigüité : l’art naïf représentait « une antipollution de la chose peinte » par rapport à la peinture des suiveurs, ces « suiveurs qui se survivent »… « la plupart des gens sont conditionnés et manipulés par les tenants de l’art moderne et les critiques »… « l’histoire de l’art ? : une suite d’erreurs et de falsifications »…

N’oublions pas pour finir le véritable travail d’écriture qui donne aux textes d’Anatole Jakovsky leur dimension poétique. Mais sans doute la magie de cet homme devait être quotidienne car je relève dans la correspondance avec Sanfourche cette description d’une œuvre de ce dernier acquise par Jakovsky : une « tête aux yeux de nuits dont on voit les étoiles en plein jour ».

Un dernier point : Anatole Jakovsky a été particulièrement lucide sur les dévoiements, les falsifications et autres récupérations de l’art naïf qui l’ont conduit à la médiocrité généralisée. Méfions-nous que tel ne soit pas le résultat auquel parviendront les thuriféraires et autres laudateurs actuels de « l’Art Brut » ! Hélas de nombreux signes me le laissent penser…

Jean-François Maurice
Gazogène n°05

Hommage à Anatole Jakovsky
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