Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Viorel Dumitrache : un singulier de l’art en Roumanie

Le destin d’un « singulier » de l’art en Roumanie

Viorel Dumitrache

Viorel Dumitrache
Viorel Dumitrache

J’ai pu connaitre l’existence de Viorel Dumitrache par Marian Ene, et grâce aux renseignements fournis par un de ses seuls amis, Gabriel Bădică . Je possédais des photographies de ses œuvres mais nous avons pu les découvrir « en vrais », à Figeac, lors d’une Semaine Roumaine et nombreux furent ceux qui furent frappés par ces créations inclassables.

A priori, Viorel Dumitrache ne peut se rattacher aux « Bruts » authentiques : il a étudié les « Beaux-Arts » et a même été étudiant à l’Institut d’Arts Plastiques Nicolae Grigorescu de Bucarest…

Pourtant, en tous domaines, Viorel Dumitrache a été un « être à part » solitaire, renfermé, méditant et solliloquant volontiers… Bref, un « original » autant qu’on pouvait l’être en ce pays à cette époque !
Ses textes rendent compte d’un grand humour, d’une vision au vitriol de la société et de la politique, d’une ironie corrosive… Ses correspondances en font, toutes proportions gardées, une sorte de Chaissac de l’Est ! Ses œuvres anticonformistes sont toutes en complet décalage avec l’art officiel et, ajoutons-le tout de suite, déroutantes au premier regard pour l’amateur occidental… Tout pour plaire, quoi !

Viorel Dumitrache est né en 1953 à Schitu-Golesti.
Il meurt à 24 ans laissant à ses rares amis quelques centaines de dessins, des lettres étranges, débordant d’un sentimentalisme propre à décourager la censure et n’en ridiculisant que mieux l’ordre social…
Ces lettres étaient signées des pseudonymes Bucéphale ou Bucate, pseudonymes qui servent également pour certaines de ses œuvres… Mais écoutons ce qu’en dit son ami Gabriel Bădică  :
« Cette façon de signer était le symbole de l’artiste anticonformiste. Les arts plastiques roumains, si nous pouvons parler d’art à ce sujet ! plus que la littérature, la musique, le cinéma, s’ils ne faisaient pas pour survivre de compromis au conventionnel ou au décoratif, devenaient boursouflés ou sombraient dans l’art monumental, comme tous les arts propres au Réalisme Socialiste dit encore « Art Rouge » ! »

Il va se soi que dans ce contexte les dessins de Viorel Dumitrache sont « ailleurs » et retrouvent les mécanismes fondamentaux qui régissent la plupart des créateurs bruts authentiques. Compte tenu de la situation « schizophrénique » imposée par le système roumain, on comprendra aisément la relativité du critère culturel pour définir un art brut roumain ! Ces dessins sont exécutés au stylo à bille sur des papiers de récupération, des papiers plus qu’ordinaires, des papiers de rebut. L’exécution de tels dessins devait représenter des heures de travail surtout si l’on connait la qualité des stylos à bille roumains ! Ce travail de minutie, de patience, d’orfèvrerie, était bien l’expression d’un refus manifeste de l’art « officiel ».

Ses amis réussirent à monter une exposition en son honneur l’année de sa disparition, en 1977. Bien que (?) organisée dans une grande salle « officielle », ce fut un échec complet.

Il faut attendre1991 et une nouvelle exposition à Tulcéa pour que Viorel Dumitrache sorte de l’oubli. Plus que la presse officielle, prompte à encenser ce qu’elle hier avait ignoré, ce sont les témoignages du Livre d’Or qui rendent compte de l’impact de cette œuvre singulière.

Ajoutons·que l’exposition était également novatrice en Roumanie : on y présentait les textes et écrits de Viorel Dumitrache ainsi que sa correspondance, des photographies personnelles…, bref, toute une intimité permettant une sorte d’identification du public et du créateur, la découverte d’affinités entre. une personnalité et une œuvre…

Il faut dire que, tant par ses thèmes que par ses techniques, l’œuvre de Dumitrache était nécessairement marginalisée. Certaines de ses œuvres ont été interdites jusqu’en 1989.

Malgré son isolement, pour un regard occidental de nombreux dessins peuvent sembler typiques des années 60-70 : une sorte d’esthétique proche de la B.D., du monde hippy… D’autres manifestent une religiosité d’un autre âge ou recréent un monde médiéval plus ou moins fantaisiste…
Renforcé par la précision maniaque du trait, par une technique qui le rattache à la tradition « médiumnique » des créateurs bruts, un sentiment oppressant de solitude se dégage de toutes ses œuvres.

Sa mort n’en apparait que plus symbolique.
Au cours d’une randonnée en montagne avec des amis, il refusera obstinément de quitter un Refuge alors que la tempête se prépare. Il va y mourir, sous un linceul de neige et de froid, rejoignant la cohorte des « Suicidés de la société ».

Jean-François Maurice
Gazogène n°05

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