Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Un talent poussé tout seul : André Périer

Un talent poussé tout seul : André Périer

Ce texte de Joe Ryczko est extrait de Plein Chant N°48 consacré aux « Excentriques du Pays-aux-Bois ».

Ancien sabotier, Périer cultive en père tranquille sa passion pour le bois. Dans son petit atelier encombré de copeaux et constellé de vieux outils, il s’adonne chaque matin à son passe-temps favori : la sculpture. Il en est ainsi depuis le jour où l’idée lui vint de travailler, pour son plaisir, les bouts de bois qu’il récupérait au couts de ses promenades à la campagne. Il parle de ses trouvailles en vrai connaisseur, avec chaleur, vantant les couleurs des unes, les senteurs des autres, émaillant son propos de remarques judicieuses sur les courbes, leurs formes et leurs aspérités. Frêne, cerisier, chêne, genévrier, noyer, coudrier, qu’il soupèse avec un brin de fierté, le mettent en verve, et sont tour à tour prétexte à de longues digressions. On sent chez lui le goût du matériau noble que produit la forêt périgourdine toute proche et les jardins alentour. Pour ce modeste artisan campagnard, la sculpture a été une révélation et reste une aventure surprenante et inattendue. Depuis, il a redécouvert dans l’usage du temps libre, celui de la retraite, toute la saveur du travail créateur.

André Périer - sculptures
André Périer – sculptures

Mais comment expliquer que, du jour au lendemain, un homme sans formation artistique, vivant hors du « champ culturel », totalement étranger au milieu des beaux-arts, puisse produire des œuvres aussi fortes, aussi émouvantes ? Mystère. Lorsqu’on aborde avec lui ce sujet, Périer est intarissable. Dans le secret de sa remise, in petto, tout bas, il livre à qui sait l’entendre des interprétations qui ne manquent pas d’intérêt. Peut-être a-t-il été, dans une vie antérieure, un de ces sculpteurs sur pierre à qui l’on doit ces merveilleuses chapelles romanes ? Il évoque les moments extraordinaires où, presque en transe, hors du temps, emporté par l’inspiration, ses doigts fébriles donnent naissance à un monde droit sorti de son imaginaire. La main comme guidée par une force invisible. Cet acte créateur répond à une impulsion irrésistible, à une exigence intérieure vitale. Il garde une dimension quasi magique.
Dans son modeste atelier, les étagères croulent sous une accumulation de têtes barbues, de moines prieurs, de figures moyenâgeuses, de madones, de guerriers, de christs en croix, mais aussi d’animaux fabuleux. Tout un univers. On retrouve dans ces objets le souffle des origines. Ils révèlent l’authenticité, la virginité du geste. L’inspiration y prévaut sur la fabrication, et l’éthique sur la technique.

André Périer -sculpture

Parce que le cœur seul est poète, parce que Périer va au plus profond de lui-même, nous sommes touchés, émus par son labeur ingénu. Ses statues, de facture fruste, rustique, primitive, se révèlent d’une grande puissance plastique, en même temps qu’elles nous ramènent aux sources de l’art. La création garde chez lui un caractère mystique, revêt un aspect religieux. C’est un acte grave qui l’engage totalement.
Et comment ne pas établir un lien entre sa production et l’art roman dont on peut voir les nombreux témoignages dans le voisinage ? Il avoue d’ailleurs avoir depuis longtemps une prédilection pour les chapiteaux historiés, les portails, les masques grotesques qui ornent les façades romanes. C’est donc une œuvre surgie des ténèbres de l’esprit, qui puise dans l’imaginaire collectif, dans le fonds populaire. Art naïf, spontané, brut, mais moins qu’on ne le pense : on est toujours cultivé quelque part. Périer est en effet un grand lecteur, un passionné d’histoire. Il but l’entendre parler de la Vénus de Monpazier, de la bastide, du monde paysan ! Avec sa verve toute méridionale et son accent savoureux c’est un remarquable diseur : on ne se lasse pas de l’écouter sur les sujets les plus divers. Il aime les poètes et vous récite des vers de Coppée, de Baudelaire, ou vous livre de mémoire les pensées de Voltaire. Outre la qualité de son travail, Périer se révèle une personnalité attachante, singulière qui, malgré son âge, a su garder une grande fraîcheur d’âme et préserver sa faculté d’étonnement. Un homme qui sait s’émerveiller des choses simples, et découvrir le sublime dans la vie ordinaire. Un médium dont les yeux fertiles, le regard ébloui, veulent nous communiquer sans doute un message initiatique sur cette part de l’être que la raison veut ignorer. Ainsi, par la gratuité de sa démarche, par le rôle prédominant donné au rêve, il est de ces marginaux de l’art populaire qui, peut-être, sont parmi les rares artistes à justifier encore le rôle de l’art. Car, par-delà les techniques, le conditionnement culturel, les modes, ils nous ramènent aux sources de l’art. À sa manière Périer nous rappelle qu’il n’y a pas d’arts mineurs et qu’en réalité tout artiste est un inspiré dans sa demeure.

Joe Ryczko
Gazogène
n°02

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