Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Raymond Dumay / Gaston Chaissac

Raymond Dumay : Ma Route d’Aquitaine

Gaston Chaissac, un nom qui n’en finit pas de faire rêver les amoureux de l’art singulier « Rustique Moderne ».

Nous reproduisons ici le texte qui lui est consacré par Raymond Dumay dans son livre Ma Route d’Aquitaine, publié chez Julliard en novembre 1949. Sans doute cette prose grand public est elle parfois bien moqueuse ! Mais est-ce mieux que le titre : Poésie du Dimanche, sous lequel les Cahiers de la Pléiade, Hiver 1948, présentaient des lettres du cordonnier des Essarts ? Ajoutons pour faire bonne mesure que le bandeau jaune citron qui ornait ce numéro hurlait : « Une pièce de Paul Claudel » ! La NRF ménageait ses lecteurs !

Raymond Dumay "Ma Route d'Aquitaine"
Raymond Dumay, Ma Route d’Aquitaine

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Comment peut-on être cordonnier ? Question qui allait recevoir sa réponse, à Boulogne, près des Essarts. J’avais lu dans les Cahiers de la Pléiade, de Jean Paulhan, des lettres de Gaston Chaissac. Jean Blanzat m’avait dit : « Des lettres de Chaissac, j’en ai un plein tiroir, Dubuffet aussi… Tout le monde en reçoit ! » Je flairai un mystère.

– Monsieur Chaissac ? La maison d’école, route de la Roche.

Avais-je fait toute cette course à travers les églantiers pour butter contre un instituteur polygraphe ?
Un grand arbre se dresse devant une maison de paysan en mauvais état. Sur les murs, dessinée au charbon de bois, deux personnages de Dubuffet, la tête contre le toit et les pieds dans l’herbe. Je respire.
Mieux vaudrait faire silence, respecter le domaine étrange et naturel. Il y eut cette jeune femme au cœur joyeux qui m’ouvrit la porte, puis une petite fille si bien élevée qu’elle semblait faire les honneurs du Paradis, et puis un personnage très long, très maigre, sérieux et avenant, Chaissac.

Je me présentai comme je pus. Paris, les journaux littéraires… , mots que j’avais honte de prononcer. Tout était si pur dans cette grande cuisine de campagne. Mais on connaissait très bien. Une deuxième fois, l’étonnement me ferma les yeux.
Quand je les rouvris, je vis les peintures. On ne pouvait leur échapper. L’art brut (expression nouvelle pour moi) doit suivre l’homme partout. C’est rigoureux, mais on s’habitue. J’approuvai cette peinture aux couleurs vives encadrée au dos de la cage à fromage, suspendue dans l’escalier, à cause des rats. Quand Chaissac m’entraîna dans la salle à manger pour me montrer ses dessins tracés à la craie sur le plancher et m’expliquer sa méthode, je fus tout à fait conquis. Prenez une serpillière, jetez-la sur le sol et tracez le contour, sans oublier les trous. (Un chiffon neuf inspirerait moins). Enlevez, complétez et vous obtenez tantôt un orang-outan, tantôt une tour Eiffel renversée, tantôt quelque animal préhistorique pris dans les lianes de la mer des Sargasses. Dans cet exercice, l’artiste a un geste superbe. Il prend des chefs-d’œuvre à la serpillière avec la même aisance qu’un braconnier des tanches à l’épervier. Ceci n’est d’ailleurs qu’un aperçu. Traitées de la même manière, des épluchures de pommes de terre éparpillées sur, une feuille de papier donnent un tableau qui ne ressemble pas du tout à une nature morte.
Chaissac me montre quelques souches ramassées dans les bois. Retouchées avec des clous de souliers, elles ressemblent à des sculptures nègres. Une grande galerie de Paris songe à affermer toute la série.
Croit-on que je me moque ? On aurait tort.
Chaissac me paraît un homme de la plus belle eau, passionné et sincère. Rusé aussi, comme tous les naïfs. Il m’exposa la méthode qui lui permit de capter les premiers rayons de la gloire.
– J’écris des heures, Pas comme ou le fait d’habitude, une lettre tous les deux ou trois mois. Quand je commence il écrire il quelqu’un, je le fais tous les jours, parfois même plusieurs fois dans la journée. Trois semaines, un mois. Je m’arrête un moment, puis je recommence. Si j’agace mon correspondant, il jette les lettres au panier, si je l’intéresse…
– Il les publie dans les Cahiers de la Pléiade
– Pour se faire connaître, il faut trouver un détail original. Jean I’Anselme
–  ah, vous le connaissez !
–  vient de publier un recueil de poèmes écrits de la main gauche.
Malgré vous, vous vous arrêtez. De la main gauche, c’est une bonne idée…
Il me fallut bien admirer, en connaisseur. J’ai quelque expérience de la stratégie littéraire et lu quelques livres sur le sujet, mais il m’a fallu longtemps, devant tant de méthodes en apparences contradictoires, pour découvrir la règle d’or : se faire une légende. Noctambule comme Fargue (on a parlé davantage de ses taxis que de ses poèmes), aviateur comme Saint-Exupéry, asthmatique comme Proust…
Sans guides, Chaissac a fait cette découverte en bêchant son jardin, si tant est qu’il le bêche, car l’art brut règne aussi sur le potager. Les hampes bleues des plus beaux pieds d’alouette connus se balancent sous la brise. Une plante que je ne parviens pas à identifier colle au sol ses petites feuilles rondes. Le jardinier m’éclaire. Dans la contrée, il n’y a pas de cresson et Chaissac, philanthrope, veut doter la Vendée du cresson de terre.
Réussira-t-il sur ce dernier point ? Les paysans vendéens ont l’esprit moins ouvert que les marchands de la rue La Boétie. Il faudrait avoir un prestige officiel qui commence à naître. Des automobilistes sont venus photographier les bonshommes de la façade. Il serait temps, car à la rentrée, madame Chaissac, institutrice de l’État, devra gagner un autre poste. Au fait, je vous ai caché le plus beau trait de cette école de la chimère : elle est fréquentée par une seule élève, la fille de la maîtresse…

Venu à Boulogne en Vendée pour quelques minutes, j’y suis resté près d’un jour. Le charme me pénétrait, je devenais moi-même un personnage dans une belle histoire, encore que jouant un modeste rôle de confident. Madame Chaissac me raconta son mariage.
On me fit coucher dans la chambre d’amis qui n’avait peut-être jamais servi. Je montai l’escalier ma bougie à la main, guidé par une fresque. On avait repoussé dans les coins le tilleul et le fumeterre qui séchaient pour les tisanes d’hiver. Je dormis dans un lit de campagne. Un orage craquelé d’éclairs, avec lesquels on aurait pu faire de jolis dessins, éclata. Au matin, je fus réveillé aux sons d’un harmonium, don de Dubuffet.

Songeant à la phrase d’Éluard  : « Si on voulait il n’y aurait que des merveilles », je pris congé de la famille Andersen. Au départ, Chaissac m’offrit comme une fleur sa dernière idée : il préparait une exposition de toiles d’araignées.

Raymond Dumay
in Ma Route d’Aquitaine
Gazogène n°2

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