Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Gazogène n°07-08

À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

par Bruno Montpied

Les panneaux dont Chomo, l’ermite de la forêt d’Achères, parsèment son Village d’Art Préludien sont rédigés dans une orthographe de son cru. Les textes, au niveau poétique fort inégal, se présentent en outre en manuscrit, son auteur manifestant sa volonté de mettre en valeur les qualités esthétiques du graphisme manuscrit.

On sait que le domaine de Chomo, où l’on peut voir le résultat de plus de trente ans de création expérimentale menée par un seul individu, a été investi par lui au début des années 60. Chomo auparavant avait fait l’école des Beaux-Arts, et avait exposé en galerie à Paris. Il nous a même déclaré, un jour que nous le visitions, qu’il avait également une sculpture que lui avait prise le musée d’art moderne de Paris. En conséquence, on ne peut déjà pas assimiler Chomo à l’art brut, du moins si l’on s’en tient aux définitions de Dubuffet en la matière (un des critères étant l’absence totale de la part du créateur brut d’accointances de quelque sorte que ce soit avec le système de diffusion et de communication professionnel de l’art), on ne peut l’assimiler à l’art brut pour ce qui concerne la première partie de son œuvre. Cette première période étant marquée par la création de ce qu’il a appelés les Bois Brûlés. Ce qui fut, entre parenthèses, sa période de loin la plus créative, et donc conçue – Ô paradoxe,dans dans une époque non « brute » ; il est à noter, pour agrandir notre parenthèse, qu’on a appris récemment que Chomo avait d’ailleurs entrepris de retoucher ces fameux Bois qu’il avait pourtant entreposés jusqu’à présent dans ce qu’il avait appelé lui-même un « Sanctuaire » (voir à ce sujet le numéro spécial du Bulletin de la Société Littéraire des P.T.T. de janvier 1991, consacré entièrement à Chomo, dont nous avons tiré les textes de Chomo reproduits avec notre texte). Cela peut apparaitre inquiétant si l’on songe à ce que les artistes vieillissants infligent à leurs œuvres de jeunesse. On aimerait en savoir plus…

"Tout ce qui est beau est un piège", Chomo

Tout ce qui est beau est un piège, Chomo

Pour ce qui concerne la seconde partie de son œuvre, celle qui débute donc avec la création de son Village d’Art préludien dans la forêt d’Achères, il y a une inventivité manifeste (un autre des critères qui permettaient à Dubuffet de voir s’il avait en face de lui de l’art brut ou non), mais pas là où ses commentateurs les plus zélés voudraient nous le faire croire. Nous allons dire là où il y en a selon nous pour dire ensuite’ où il n’y en a pas. Le génie de Chomo réside dans ses conceptions paysagistes. Il est à rapprocher du vaste ensemble des Inspirés du bord des routes, plutôt que de l’art brut. L’architecture de ses « sanctuaires » et autres « refuge » est tout à fait insolite. Nous pensons toujours à la surprise et au ravissement qui furent les nôtres lorsque nous découvrîmes que la cheminée extérieure du Refuge était structurée avec des carcasses de voitures, aux dires de Chomo lui-même… Et puis enfin, au chapitre de l’inventivité, doit être reconnue à Chomo son attitude face à l’organisation sociale de son temps, son comportement réfractaire à toutes sortes d’enrégimentements, son profond anarchisme individualiste, quoique mâtiné d’un peu de mysticisme. La créativité en effet peut s’appliquer à la conduite qu’un homme choisit de suivre dans sa vie.

"La plus belle religion, c'est le respect de la vie..." écriture de Chomo
« La plus belle religion… » écriture de Chomo

Par contre, il y a fort peu d’invention dans le domaine de l’expression écrite (et pas davantage dans ses sculptures, bois de Séverine ou autres), aussi bien poétiquement que formellement parlant. Ses écritures à l’orthographe phonétique imitent sans recréation les écritures de Dubuffet lui-même, et plus généralement, restent loin derrière les innombrables recherches en matière de langues imaginaires, graphismes nouveaux, etc, menées bien avant lui ou autour de lui.

"J'ai accroché ma peau au porte-manteaux des morts", chomo

On se reportera avec fruit, entre autres documentations disponibles sur la question, au n° 32-33 de la revue Bizarre (1964), intitulé La Littérature Illettrée ou La Littérature à la lettre. Pour illustrer notre point de vue, nous avons voulu apporter ici un seul exemple de véritable créativité dans le graphisme et l’écriture en présentant au lecteur des logogrammes du poète et fondateur du groupe expérimental COBRA : Christian Dotremont.

la liberté... C. Dotremont

La liberté c’est d’être inégal, Christian Dotremont

Ici s’allient poésie de haute volée, finesse des suggestions, mystère de l’image plastique qui se trouve indissolublement lié à la révélation du mystère expressif contenu dans les lettres que nos mains tracent en écrivant. Il y a là révélation d’un aspect idéogrammatique caché dans l’écriture occidentale, image non pas dans le tapis, mais images cachées dans les mots écrits… Cela ne va-t-il pas plus loin tout de même que la simple tentative d’écriture phonétique à la Dubuffet, ou à la Chomo ?

Christian DOTREMONT, logogrammes

On souhaiterait que les amateurs d’art brut se renseignent davantage sur l’histoire des novations qui passe bon gré mal gré par l’histoire des avant-gardes et de la poésie modernes, n’en déplaise à Dubuffet qui avait de son côté, cependant, bien étudié le domaine avant de conclure à son rejet, sans prévoir qu’allaient venir après lui des hordes de jeunes artistes qui prendraient ses oukases pour argent comptant et se dispenseraient de toute étude que ce soit. Ce qui donne l’art dit « singulier » du moment…

Il n’est pas sûr qu’en matière de révolte, on n’ait pas besoin de mémoire.

Christian DOTREMONT, logogrammes

Né de la cécité de ne te voir qu’ainsi, Christian DOTREMONT, logogrammes

Bruno Montpied, 19-6-93. Gazogène n°07-08

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Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédits) en plein air

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédits) en plein air

par Bruno Montpied

Sillonner la France dans toutes les directions permet de trouver encore de nombreux messages attardés, datant des anciennes civilisations rurales. Si l’on y prenait garde, cela permettrait à ceux qui ne veulent pas perdre le fil de la tradition quant à un certain savoir-vivre collectif, imprégné d’innocence et d’émotion poétique, de recueillir le témoignage qui est encore là, aujourd’hui, sous leurs yeux, mais jusqu’à quand ?

Sillonner la France… et l’Europe ! Ces messages ont parfois de fort curieuses manières de se manifester. J’ai vu il y a peu un film suédois du cinéaste Bille August, intitulé Les meilleures intentions.Dans certaines scènes, l’action se passant dans un village du grand nord suédois, on aperçoit en arrière-plan, sur les boiseries d’un presbytère et sur le mur d’une chapelle, des fresques un peu passées, d’allure parfaitement naïve, à motifs religieux, naturellement. Inutile de dire qu’à aucun moment le cinéaste ne renseigne le spectateur sur ce qui n’est dans son film qu’un décor prouvant la rusticité du lieu de l’action. Où trouver, si ce n’est au fond d’une bibliothèque, de la documentation plus précise sur ce genre d’art populaire suédois ? Comme je l’ai écrit ailleurs (Gazogène n°05, l’article Miroir de l’immédiat), la recherche de l’art populaire s’avère bien un véritable parcours du combattant !

Petite paysanne portant besaceJ’ai aimé, un jour, faire une autre découverte, assez minime certes, mais digne d’être mentionnée dans ce petit parcours consacré précisément aux « bricoles » de plein air. Pas tant pour la découverte elle-même que pour la façon dont elle fut faite… Peu de temps avant d’aller à Auray, en cherchant à visiter la maison de Marie Henry, au Pouldu, cette ancienne auberge où avaient vécu, et créé, en commun Gauguin, Filiger, Meyer de Haan et quelques autres artistes « cloisonnistes », post-impressionnistes de la fin du siècle dernier (ils créaient en commun, préfigurant les expérimentations collectives de groupes d’artistes comme COBRA dans les années 50 du vingtième siècle , influencés comme eux par l’art populaire environnant), et la trouvant fermée, par malchance, Marie-José et moi tombâmes en arrêt devant une sculpture représentant une petite paysanne portant besace plantée sur un pilier en clôture de la route où nous passions. C’eût été dommage de l’oublier, non ? (le hasard ayant voulu ce jour-là nous offrir la découverte d’une œuvre populaire inconnue alors qu’il nous refusait dans le même temps l’accès aux œuvres plus « historiques ». C’était comme un juste retour de balancier…) .
Paysanne portant besace

J’aime trouver autre chose que ce que j’étais venu chercher. Comme on le sait, Picasso a fait des émules… Il en va en matière de dérive à l’affût d’art populaire comme de la peinture. On fait parfois seulement semblant de chercher.

Notez que les trouvailles ne se révéleront qu’à ceux qui ne se refusent à traverser aucune terre ingrate…

L’art, qui n’est pas de l’Art au sens où l’entend l’esthète (toujours affamé de génuflexion devant les icônes des musées et de la Culture sacralisée), l’art inconscient, primitiviste, pousse partout. Il ne suppose en fait aucun prosélyte, aucun missionnaire (quel que soit son obédience). Il vit sa vie,comme le chiendent. En parler vise entre autres à souligner le paradoxe: qu’il existe une activité créatrice qui se passe totalement de médiation et de commentaires, mais que l’on désire cependant faire connaître… Décrire et commenter ce qui se passe radicalement de description et de commentaire… On voit d’ici tous les malentendus qui s’élèvent…

Au hasard d’une conversation avec Roland Nicoux, l’actif animateur de l’Association du Plateau des Combes à Felletin, passionné par le cas de François Michaud, ce tailleur de pierre naïf originaire de Masgot dans la Creuse, j’appris qu’il existait d’autres sculptures de style populaire dans la région creusoise (quoique de moindre importance et en moins grande quantité). Roland Nicoux, après une réunion de travail sur le livre que nous préparions sur Michaud (sortie prévue au printemps 1993 aux éditions Lucien Souny), fit découvrir à quelques mordus des surprises de bord des routes, outre les sculptures du cimetière de Gentioux (entre autres le tombeau de la famille de Jean Cacaud, autre tailleur de pierre, comme François Michaud), cette femme de granit qui se dresse dans un jardin à Bellegarde, due au ciseau d’un troisième tailleur de pierre, nommé Alexandre Georget. Originellement, cette statue aux proportions imposantes, qui paraît inachevée (un de ses bras tient une faucille, le drapé de sa robe semble seulement esquissée), se tenait ailleurs. Elle devait décorer un bassin dans le jardin de son créateur qui habitait Lascaux, dans la commune de Moutier-Roseil, toujours dans la Creuse,et donc rien à voir avec la préhistoire…

Malheureusement, la camarde en décida autrement et emporta le sculpteur dans l’au-delà. La statue qui date, semble-t-il (toujours selon Roland Nicoux), de la fin du siècle dernier, fut transférée par la suite à Bellegarde chez un cousin de la famille de Roland Nicoux,ce qui nous permet de la voir encore aujourd’hui, se dressant, insolite, devant une villa qui, il faut bien le dire, n’a que peu de rapports avec elle…

Combien d’œuvres anonymes, naïves ou insolites, attendent, encore ignorées, au fond des innombrables interstices de notre géographie familière ? Le photographe Patrick Riou, à qui je vins un jour poser la question (à la suite, du reste,d’un autre parcours du combattant), lors d’un passage à Toulouse -je cherchais à en savoir plus sur ses repérages de sites d’art brut dans le Sud-Ouest (cette recherche n’a jusqu’ici malheureusement pas fait l’objet d’une suffisante publicité)-  Patrick Riou, donc, me répondit que selon lui le nombre des sites d’art inspiré n’était vraiment pas quantifiable. À bien réfléchir à cette opinion, on finit par conclure que cela vaut mieux. L’idée d’une création à l’infini, une création de qualité bien entendu, dont seul un infime bout émerge sous le regard cupide et violeur des médias, l’idée est plaisante.

Un dictionnaire centré sur la question -et je ne doute pas qu’il paraisse un jour- ne pourrait pas, et de loin, épuiser tant les réponses sont illimitées, comme les situations L’inventaire, par nature, ne peut se clore. Pas plus qu’on ne la vie sous l’œil d’un microscope.

galette de béton, par M. BrandtGalette de béton, par M. Brandt.

Qu’est-ce qui explique que M.Brandt, habitant de Germigny, pour décorer sa maison -très succintement, selon Marie-José Drogou, Jacqueline et Raymond Humbert du Musée des Arts Ruraux de Laduz qui m’ont aimablement fait connaître l’existence de ce créateur, et ce qui reste de son œuvre (la sculpture de l’illustration reproduite à la page précédente fait partie de la collection du Musée de Laduz, et fut présentée notamment à l’occasion des expositions La Marine populaire, au Musée (1991), et Art Populaire Insolite, œuvres de patience, à la Maison du Coche d’Eau (1975-1976), qui fut le premier espace muséal où la famille Humbert amorça la présentation de ses collections d’art populaire)- qu’est-ce qui explique, donc, que M.Brandt ait choisi le béton, épais, pour réaliser ses travaux, si personnels et pourtant, si légers ? On dirait que pour rendre cette naïveté du sujet, si redoutable devant les tabous d’un certain code de conduite masculine (et qui fait néanmoins penser aux travaux de patience des marins d’autrefois, bien que l’œuvre fût réalisée loin de la mer, aux limites de la Bourgogne), il fallait que ce soit incarné de la façon la plus tangible, dans la matière la plus lourde, la plus dense, faute de quoi M. Brandt, et l’entourage dont il imaginait les réactions, n’auraient pas admis la réalité de son audace.

À ce sujet, j’aime assez ce qu’écrit l’auteur d’un livre sur l’art populaire tchécoslovaque, richement illustré (les photos sont signées Alexandre Paul et montrent toutes des objets extraordinairement émouvants), que j’ai récemment acquis par hasard dans un marché aux livres anciens (l’auteur : Karel Šourek), sur l’écart existant entre le besoin qu’un autodidacte a de s’exprimer et les moyens qu’il met en œuvre pour ce faire : « Et plus simple, plus primitive est la matière employée, la conception et l’exécution de l’œuvre, meilleure est-elle en tant qu’exemplaire de l’art populaire, car plus grande est la différence entre le besoin d’un homme ordinaire d’exprimer quelque chose et ses possibilités d’exécution, plus fort ce besoin devait-il être, plus grande devait être l’émotion sous-jacente. » (L’art populaire en Images, éditions Artia, Prague, 1956.)

Plus forte et plus originale est aussi l’œuvre obtenue par l’homme auquel pense Karel Šourek. J’ai envie, ici ; de convoquer un autre avis, celui de Valérie Chanut qui a écrit des remarques fort sensées dans le dépliant que le tout jeune musée d’art naïf de Noyers-sur-Serein édita au bout de ses trois premières années d’existence, cette fois à propos des créateurs dits « naïfs »:
« [Le peintre naïf] ne possède aucun savoir pictural, il est autodidacte, il doit donc s’improviser peintre ; ignorant, il doit réinventer l’art […]. (Il) va donc créer sa propre logique de représentation. […] La peinture naïve abonde en interprétations de l’espace, elle fournit un répertoire de solutions allant de l’exactitude quasi photographique à la simple juxtaposition des éléments. » (1991).

Sculpture d’Alexandre Georget

On le voit, le créateur spontané, peintre,sculpteur ou architecte, réinvente le monde à partir de zéro. C’est sa force, et parfois aussi, pour les moins doués, sa faiblesse. Autant on trouve un nombre illimité de créateurs, et dans des lieux où l’on ne s’attendrait vraiment pas à leur tomber dessus (comme dans ce parc préhistorique légèrement délirant et bouffon, où se cache en filigrane un esprit humoristique et taquin, appelé Cardoland, et situé à Chamoux-Vézelay, non loin de la merveille romane bien connue), autant les solutions que les créateurs trouvent, qu’ils se découvrent posséder à leur grande surprise, paraissent elle-mêmes d’une nouveauté sans limites. Dans l’art populaire plus qu’ailleurs, l’invention humaine paraît repousser les frontières…

Ici, je pense à nouveau  au livre de Karel Šourek, mentionné ci-dessus. En particulier, je voudrais faire partager à mes lecteurs mon étonnement devant une de ses illustrations représentant, nous dit la légende, « Un chandelier de noces de Slovaquie ». Cet objet, visiblement destiné à servir de cadeau de mariage, n’est-il pas étrangement conçu, les bougies, le petit cheval de bois avec son cavalier, et pour couronner le tout, cet arbre artificiel s’élevant tel un échafaudage de hasard ?

On n’en finirait pas de montrer comment l’art populaire depuis longtemps avait trouvé des techniques de représentation (le collage, par exemple, les assemblages dans les boîtes, etc.) qui ne furent employées dans l’art moderne du vingtième siècle qu’avec beaucoup de retard, et en organisant, de plus, tout un tapage ridicule autour…

Car encore aujourd’hui, les artistes contemporains gagneraient beaucoup à aller voir du côté de l’antique art populaire… Ils y gagneraient définitivement, s’ils parvenaient à cette occasion à perdre de leur superbe en acceptant de déposer leur couronne d’artiste, devenue aujourd’hui un symbole de fatuité et de prétention. Nous en serions enfin rafraîchis, et l’art redeviendrait un simple langage distancié inséré sans sacralisation dans nos vies quotidiennes.Texte et photos de Bruno Montpied

Texte et photos de Bruno Montpied

Pour finir, car il faut bien mettre une borne, alors pourquoi ne pas le faire sous forme de queue de poisson, je lève mon verre à tous les créateurs populaires, anonymes ou non, à qui je dois tant de merveilleuses découvertes, et en premier lieu à l’ami Charles Billy, disparu récemment, comme une photo inédite que je garde de lui m’y invite justement…Il se tient à jamais, buvant une bouteille de Beaujolais sur le monument d’hommage au vin du même nom qu’il venait, à l’époque de cette photo (1990),tout juste de commencer.
À ta santé, Charles Billy ! Et à la santé de tous ceux qui restent…

(Toutes les photos illustrant ce texte, sauf mention contraire, sont de Bruno Montpied. Elles sont toutes inédites.)

Bruno Montpied
Gazogène n°07-08


L’abbé Paysant : curieuses fantaisies décoratives d’un hypomaniaque

Article paru dans la revue L’Encéphale, en 1923

CURIEUSES FANTAISIES DÉCORATIVES D’UN HYPOMANIAQUE SUR UN MONUMENT PUBLIC

(Avec une planche hors texte)

PAR

A. PRINCE (de Rouffach)

On trouve dans la littérature psychiatrique de nombreuses observations concernant les écrits et les dessins des aliénés. M.Rogues-de Fursac, a publié un intéressant ouvrage source sujet. MM. Antheaume et Dromard, dans Poésie et Folie , ont cherché à préciser le mécanisme psychologique de la création artistique. Hans Prinzhorn, étudiant la production artistique des aliénés, contribue également à l’élaboration de la psychologie et de la psychopathologie de la création artistique. On constate une grande ressemblance entre les dessins des aliénés et ceux des enfants ou des peuplades primitives. L’isolement, l’indifférence vis-a-vis du milieu social qui n’exerce plus sa censure, constituent sans doute les facteurs principaux de cette ressemblance parfois si frappante, avec les dessins préhistoriques, que l’on croirait à des réminiscences phylogéniques de l’individu.
L’intérêt de l’observation, ci-dessous résumée, réside en ce que les conceptions décoratives d’un curé hypomaniaque ont été réalisées, suivant ses indications, sur l’église du village, par les ouvriers du pays, tant à l’intérieur du monument qu’à l’extérieur.

L'Abbé Paysant

X…, curé de Y… a une sœur atteinte de psychose maniaque dépressive, décédée à un âge avancé dans mon service. Lui-même a toujours été hypomaniaque : gai, jovial, il parle beaucoup et d’abondance, avec une mimique appropriée, pleine d’assurance, et des gestes impératifs. Il tutoie constamment son interlocuteur et ne lui ménage pas les sobriquets, même désobligeants. D’une activité débordante, il fit à deux reprises le voyage de Jérusalem à pied, parcourut l’Égypte, alla deux fois à Rome, visita les principales villes de France, toujours à pied. Nous le voyons également en Angleterre, et dans l’une des petites brochures qu’il écrivit pour justifier la décoration de son église, il se qualifie de « pèlerin de Rome, d’Égypte et de Jérusalem, et du Congrès eucharistique international de Londres en 1908 ». Il fut pendant quarante-huit ans curé du petit village de Y…, très éloigné de toute voie importante de communication. Malgré ses extravagances et ses excentricités, il s’acquittait scrupuleusement de ses devoirs de prêtre, menait une vie évangélique, vivant pauvrement et distribuant tout ce qu’il possédait à ses paroissiens. Aussi était-il très aimé de ses ouailles, et c’est en vain que l’évêque du diocèse intervint, à plusieurs reprises, pour lui faire enlever les sculptures, peintures et inscriptions plus ou moins inconvenantes dont il avait littéralement tapissé l’intérieur et l’extérieur de son église. Sous la menace de l’interdiction canonique, qui ne fut d’ailleurs jamais prononcée, et sous la pression de ses confrères, il consentit cependant à faire disparaitre quelques statues et peintures à symbolisme extrêmement outré (statues de diables à longues cornes et queues, sainte Cécile entourée d’une couronne de haricots…, etc.)

Il mourut en 1921, âgé de quatre-vingt et un ans, ayant présenté depuis quelques années un léger degré d’affaiblissement intellectuel que l’état maniaque ne dissimulait pas aux personnes averties. Au surplus, son hypomanie était greffée sur un fond de débilité mentale.

Après sa mort, on se contenta d’enlever quelques originalités vraiment déplacées dans un sanctuaire, et aujourd’hui, l’église conserve approximativement l’aspect général que l’on voit sur ces cartes postales, choisies parmi beaucoup d’autres, qu’il avait fait éditer lui-même et qu’il vendait. aux nombreux curieux qui venaient visiter « l’œuvre» dont il était fier, « Église vivante et parlante ; chose unique au monde », disait-il, et que « des millions et des millions de visiteurs devraient venir voir ». Sur une carte postale où figure son « buste », il s’intitule « Fondateur inspiré de l’église vivante et parlante de Y. ».

L'abbé Paysant donnant des explications, carte postale

La tour et la façade principale sont couvertes d’inscriptions généralement religieuses, de statues, de figures et symboles, pour la, plupart gravés dans la pierre en caractères extrêmement variés et disparates. Les inscriptions sont disposées dans toutes les directions, et leur signification, incohérente évoque immédiatement un état d’excitation intellectuelle  :
« Excelsus, alléluia, confiance, courage, des sciences, des vertus, venez Messieurs » qui dont est cum Dieu (la place manquait sur l’oriflamme pour écrire comme), quis ut Deus, credo, spero, amo, confiteor, amplector, hors de l’Église point de salut, Jehovah, créateur, sauveur, Adonai le souverain Maître qui juge et récompense ,ecce tabernaculum Dei cum rominibus, hommage à Dieu le Maître, l’Église vivante et parlante de Y… allez maudits au feu éternel… » etc. On distingue encore un grand oriflamme sculpté, des statues, extrêmement primitives de la sainte Vïerge et de saint Joseph entourant l’Enfant-Jésus. Sur le côté gauche était une statue d’un diable cornu, dont l’évêque avait obtenu l’enlèvement et que X. déposa dans sa cave ; non sans avoir fait graver à sa place l’inscription suivante, bien visible sur cette photographie : « On ne le voit pas, il est au fond ». Du côté opposé, on remarque un pic bizarre qui a la prétention de représenter la montagne, des élus.
À gauche de l’entrée, au milieu de vieux troncs d’arbres, et à l’abri d’un bosquet, se trouve en plein air Le Musée Jeanne d’Arc, avec un brasier au milieu duquel on voit une figure de femme décharnée, en bois, debout, dont les côtes encerclent l’abdomen ; à côté, une tête énorme, primitive, sculptée à même dans un tronc d’arbre, symbolise les bourreaux…, etc.

L’intérieur de l’édifice comporte des décorations analogues à celle de la façade. On y voit en particulier un volumineux cierge Pascal placé au sommet d’une pyramide, avec « le sphinx révélateur » couché à ses pieds. L’explication ? X… la donne dans une de ses brochures : « …Parce que le cierge Pascal est le complément et le couronnement naturels de ces deux figures symboliques. Pour moi qui les ai vues à loisir (j’ai fait l’ascension de la Grande pyramide le 28 avril 189o) et les ai beaucoup étudiées pendant cinquante ans ; je pense que le sphinx et la grande pyramide d’Égypte sont un signe, un témoignage et une démonstration de la foi, de la science, des vertus et des arts des premiers hommes, des patriarches avant et après le déluge ; ils sont une réparation solennelle, nationale et universelle de la folie de Babel ; ils sont le plus grand, le premier, l’indestructible monument élevé peu de temps après le déluge, par la piété des hommes bien pensants à la reconnaissance et à l’hommage du vrai Dieu, à l’honneur de l’humanité pour l’assurance temporelle et éternelle, et pour le salut des hommes de bonne volonté, in terra et ad cœlum ; sic hodie votum, Montmartre. »

le musée Jeanne d'Arc de l'abbé Paysant

Dans une autre brochure qu’il écrivit pour répondre aux critiques et objections qui lui venaient de toutes parts, nous lisons qu’il n’aime pas « une église vide, creuse, froide, physiquement et moralement muette et comme morte ». Il veut « un vrai musée chrétien et une vraie bibliothèque chrétienne. Mais quoi ? continue-t-il, vous aurez beau dire et répondre justement à toutes les objections, il y en aura toujours après cela qui critiqueront quand même, inventeront toujours quelque chose pour contredire, aboyant comme ces chiens hargneux qui mordraient même leur maître, ne connaissant personne et ne distinguant rien. La caractéristique de ces critiques enragés, c’est un fond d’orgueil et de paresse, lâche et sans cœur, un fond de bêtise stupide, de jalousie de Caïn, de vilenie crasseuse ou de routine machinale, momifiée, stupéfiée et stupéfiante avec un égoïsme diabolique qui les rend aveugles, sourds et cruels pour empêcher et détruire, s’ils le pouvaient, tout ce qui se fait de bien, afin d’excuser leurs défauts et leurs vices, de satisfaire leurs manies de calomnie et de vengeance contre tout ce qui condamne leur mauvaise volonté…. Les purs ! ils ne goûtent pas ce qu’ils voient dans cette église, ils ne comprennent pas… laissons-les dans leur morgue juive, pharisaïque, protestante, turque et franc-maçonne. Mais ce qu’il y a de pire, c’est que certains savants plus ou moins diplômés et titrés, des philosophes plus sophistes que sages, je dirai des prêtres, des dignités ecclésiastiques partagent cette manière de voir. Ah ! c’en est trop… Je pense sans toutefois les condamner (les esprits sont si divers), que leur manière d’agir est le résultat d’une dégénérescence et d’une débilité de l’esprit et du cœur », etc.

Peu de temps avant la guerre, n’ayant plus de place pour mettre sur les murs ou à la voûte ses créations artistiques, il avait entrepris de graver des inscriptions et dessins sur les grosses dalles en pierre de l’église dont quelques-unes étaient déjà complètement couvertes lors de mon passage. L’idée de semblables décorations lui était venue à la suite de son premier voyage en Orient. Il voulait attirer des visiteurs comme il en avait tant vus autour des curiosités égyptiennes ou syriennes, et « leur faire du bien au point de vue spirituel ». Indirectement, les auberges du pays devaient profiler de cette affluence. Son but fut réalisé, car on venait de loin, à la ronde, pour visiter la fameuse église de Y…, et durant la belle saison, on voyait toujours quelques autos stationner devant le portail.

En résumé, l’hyperactivité psychomotrice de X… se révèle dans ses, lointains voyages (globe-trotter) toujours accomplis à pied, dans sa conduite, dans ses écrits, dans ses productions artistiques dont quelques-unes évoquent les lignes et contours de dessins très anciens, préhistoriques. Cet état hypomaniaque ne fut jamais entrecoupé de périodes de dépression.

A. Prince (de Rouffach), in L’Encéphale, 1923
Gazogène 07-08

Nb : voir pages précédentes –>  X… est l’Abbé Paysant, Y… le village de Ménil-Gonduin (ndlr)


Sur Marcel Béalu…

Sur Marcel Béalu…

Le 9 avril 1993 j’ai reçu de Marcel Béalu le petit Regard que Marie Morel lui consacrait. Sur sa couverture, Marcel Béalu avait dessiné et colorié une curieuse mouette au regard à jamais étonné. En dédicace : « Un petit signe de survie – pour Valérie et Jean-François, envoi de cœur. Marcel ». Et ce P.S. : « Recherche n°1 de Gazogène ! ». J’ai laborieusement recomposé un n°1 exceptionnel & l’ai envoyé, sans plus y penser…

Je suis né en 1947 et cette année-là paraissait un livre, Journal d’un mort. Il me faudra encore 20 ans avant de rencontrer son auteur par ses livres, et quelque temps encore avant de pousser la porte du Pont Traversé avec des petites nouvelles sous le bras. Marcel accepta de les lire ! Il les plaça à gauche de son bureau, derrière un rideau de velours passé… Revenu plus tard, j’ai pu constater de visu que j’avais été lu et annoté. Marcel m’ a lu alors ses observations… en les effaçant au fur et à mesure !
Dessin : Marcel BéaluMarcel Béalu était mi-amusé, mi-grognon devant mes premiers balbutiements d’écrituriste. Il finit par me faire comprendre, mais toujours avec ce mélange de sincérité, de modestie, d’un je-ne-sais-quoi… qui faisait de lui cet homme à part que j’ai aimé, que j’aime encore, que ce qu’il trouvait qe mieux dans mon recueil était la citation mise en.exergue et qui était de René Daumal : « … ou bien chercher à décrire,toujours par cette expression directe, des rêves frappants, des hallucinations, ou ces vagues souvenirs ancestraux, tristes comme une musique d’îles lointaines… Lorsque je dis : « rêves », j’y comprends aussi ce qu’ on appelle le « réel » vu à notre façon d’anarchistes de la perception… ».

Voilà pourquoi, en ces temps héroïques, je n’ai pas hésité à m’auto-éditer et bricoler, déjà !, une plaquette tirée à 150 exemplaires sous le titre de : L’Anarchiste de la perception ! Il me faudra attendre encore 20 ans avant de retrouver un tel tirage avec Gazogène ! ! ! J’espère de l’un à l’autre et entre-temps ne pas avoir démérité. Ayant gardé l’amitié de Marcel Béalu, je crois que c’est bon signe !

Nous nous donnions rendez-vous, avec Valérie, dans cette librairie de la rue de Vaugirard après avoir connu celle de la rue Saint-Séverin. Et là, grâce à Marcel Béalu, c’est tout un monde que nous avons exploré, des continents nouveaux que nous avons découverts : surréalistes et romantiques, expressionnistes et dadaïstes, arbrutistes et autres singuliers sans compter les obscures, les marginaux, les bizarres, les hors-les-normes, les petits maîtres… Et, le plus souvent, dans quelles éditions !

Eh, quoi ! J’allais oublier le Marcel Béalu non pas poète mais dessinateur et peintre, à l’œuvre originale et vraiment singulière : gouaches érotiques et naïves à la fois, violentes et sensuelles, pur plaisir du trait, exubérance du graphisme, grâce aérienne et maladresse d’autodidacte… Une chose est sûre : les dessins de Marcel Béalu se reconnaissent entre mille ! Peut-on en dire autant de bien d’autres ?

Si je dis que Marcel Béalu a été, et est encore, un modèle pour moi, je dis tout. Malgré son ironie et son scepticisme, il a été fidèle à l’anarchisme de sa jeunesse, au pacifisme militant, à l’individualisme libertaire. Car il ne faut pas oublier cet aspect de l’œuvre de Marcel Béalu qui, malgré les apparences, n’a jamais renié ses principes libertaires. Le rêve n’est chez lui ni refuge ni repli frileux. NON. C’est le lieux de tous les possibles, c’est la réalité qui peut être, qui aurait pu être, qui sera peut-être…

Jean-François Maurice
Gazogène n°07-08