Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Raymond Guitet

La curieuse zoologie de Raymond Guitet

Le Jardin zoologique de Raymond Guitet mérite de figurer parmi les humbles créations populaires qui, bien que ne pouvant rivaliser avec le Palais Idéal du Facteur Cheval, n’en sont pas moins des pieds de nez au bon goût et aux valeurs établies. C’est en 1950, la date est inscrite dans le ciment, que Raymond Guitet inaugure son Jardin zoologique. Son dernier métier était celui de cantonnier. Il meurt à un peu plus de 80 ans, en 1956. À cette date, le jardin est parfaitement entretenu, sans une mauvaise herbe, sans aucune sorte de plante du reste et les statues de ciment éclatent de couleurs vives. Au milieu, un bassin en ciment dans lequel « nagent » de fiers marins surmontés par un gros chapon ! Bien entendu on y voit de nombreux animaux : un singe, un serpent, un lapin, une chienne, un renard, un cochon d’Inde… Il y a surtout une multitude d’oiseaux domestiques : poule, dindon, oie etc… et plus ou moins exotiques. Mais cela dit, ce qui frappe le plus, ce que l’on voit immédiatement, ce sont des personnages historiques : Jeanne d’Arc, Leclerc, De Lattre de Tassigny. Quoi, nos héros nationaux seraient-ils ravalés au rang d’animaux ?! Allons-nous trop loin dans l’interprétation ? Je ne le pense pas si j’en crois d’autres saynètes dont celle-ci : un couple de soldats, Poilus de 14-18, l’un semble un infirmier, l’autre, alors, un blessé (?). Gravée dans le ciment, cette légende : « T’en fais pas, la poste marche si mal ». (*) Assis sur un banc, trois personnages représentent « Les conseils des sages : il faut tout voir, tout entendre, ne rien dire ». Sous de curieux parasols qui ressemblent aux champignons d’Alice au pays des merveilles, d’autres scènes sont encore visibles – même si elles sont peu lisibles – qui semblent énoncer la sagesse des nations dans des phrases comme : « Crédit est mort, les mauvais payeurs l’ont tué ». Ajoutons que, comme Gilis près Bonaguil, l’auteur du lieu s’est représenté coiffé d’une vaste casquette, aussi grand que les gloires nationales, mais devant elles ! Aujourd’hui Raymond Guitet a les honneurs du dépliant du Syndicat d’initiative mais imaginons l’impact de ce jardin pétant de couleurs vives dans ce gros bourg viticole dans les années cinquante ! Un petit tronc en ciment, contre le grillage, porte encore cette inscription : « N’oubliez pas le créateur ». Non, n’oublions pas Raymond Guitet, cantonnier, et son Jardin zoologique.

Jean-François Maurice

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