Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Chichorro

MARIO CHICHORRO, SCULPTEUR DE L’IMPOSSIBLE

Chichorro

Mario Chichorro

Sculpter dans de l’aggloméré qui l’eut osé ? Personne! Malgré l’Art Pauvre et autres misérabilismes, qui aurait tenté d’œuvrer sur une matière si ingrate ? Il fallait sans doute un autodidacte, un franc-tireur, un homme d’ailleurs… ce fût Mario Chichorro.

C’est par mon vieil ami Joe Ryczko que je l’ai découvert et ce, d’une manière assez sympathique pour être contée : Joe était entré en correspondance avec ce créateur. Mais, ·déjà, à l’époque le prix de ses œuvres dépassait ses possibilités financières comme~il arrive souvent à bon nombre d’entre-nous. Aussi Joe proposa-t-il de verser chaque mois une petite somme qui, le jour venu, permettrait de choisir une œuvre. Ce qui fût fait à la satisfaction des deux parties. (J’ai moi-même utilisé ce moyen mais, je dois l’avouer, avec des fortunes très inégales !)

Qui aujourd’hui ne connait pas ces panneaux sculptés fortement colorés comme autant de visages de fêtes foraines ou le comique le dispute au tragique, visages d’art populaire, de jeux de massacre de personnages de pantomime ?

Certes, souvent de l’innocence se dégage de ces fragments de théâtres où les formes humaines, rosâtres, bleuâtres…, ouvrent des yeux immenses, fixes et naïfs sur notre monde. On a l’impression d’une vision « en miroir », en « reflet d’aquarium » plutôt, où les êtres curieux, bizarres autant qu’étranges… ce serait nous, monstrueux voyageurs d’un baroque cirque de fantaisie !

Ces formes en devenir qui s’enchevêtrent dans des jeux de l’Oie, imagerie d’Épinal façon Chichorro, ne sont pas sans susciter le malaise, sans révéler de la cruauté, sans manifester une inquiétante étrangeté. Je repense tout particulièrement en cet instant aux œuvres découvertes à l’Art Cru Muséum du temps qu’il était à Monteton près Duras. Faut-il souligner combien ce lieu était (reste) étrange ? Je précise que je parle du lieu géographique, éperon au milieu des Tournesols, sentinelle face à l’immensité des cultures, vigie devant une mer devenue absente, mais au possible déferlement barbare. J’ai vu là des Chichorro « noirs », noirs à pleurer, noirs de cendre et bitume, noirs comme le deuil, loin, bien loin des Chichorro faciles & colorés qui font aujourd’hui sa réputation. Heureusement cette veine noire n’a pas disparu : elle reste sous-jacente, implicite. Mais c’est elle qui donne force et sens aux compositions présentes qui, sans cela, deviendraient répétitives et factices. On le voit, Chichorro c’est un monde aux multiples entrées et aux séductions fort nombreuses.

Jean-François Maurice
Gazogène
n°16