Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Architectonique d’une lune de miel

par Frédéric Allamel

SI TU M’ÉPOUSES, je ferai de ta boutique un « palais! » Quand on est épicière dans les quartiers pauvres d’un bourg languissant du Mississipi (Vicksburg) et qu’une telle sommation amoureuse vous échoie, on peut en rire ou y voir un signe de la Providence. Or l’homme qui tient ces propos n’est ni un don Juan dans la fleur de l’âge ni un incorrigible farceur. Il a la sagesse des Anciens et l’austérité du culte réformé. Quasi octogénaire et ministre baptiste, H.D. Dennis ne lance pas cette proposition en l’air – si ce n’est pour l’accrocher au donjon de ses promesses. Et il tiendra parole ! Surprise par un contrat de mariage aussi insensé et séduite par le personnage qui, bien que sage, introduit la folle au logis dans sa morne épicerie, Margaret dira « oui ». La réponse n’est peut-être pas des plus raisonnables, il est vrai. Mais le langage de la raison n’est autre que la certitude d’une vie écoulée sous le sceau du labeur avec, pour ligne d’horizon désespérément proche, la perspective d’une mort en marche. Alors autant finir en douce en goûtant aux émotions d’une nubilité inespérée ! Autant pourchasser l’ennui et la pénurie dans la splendeur factice d’une vie de château !

Pourvu d’une reine, le Révérend Dennis peut enfin bâtir sa ruche selon les plans révélés dans les arcanes du divin. L’alliance scellée, l’alchimie matrimoniale est aussitôt enclenchée. Son vol nuptial le mène droit à Dieu et à la cosmogonie chrétienne. Épousant la mélodie d’une partition biblique (la chanson de Salomon), la lune de miel se sédimente alors insensiblement en unités architecturales toutes de dévotion. À l’issue de cette lente métamorphose Margaret’s Gracery and Market accédera au titre d’Arche d’alliance (Ark of the Cooenani). Mutation surréaliste, le plomb du commerce se transforme ainsi en or du temps. Ou plus exactement en or hors du temps. En effet, une logique mythique est ici à l’ œuvre qui dictera à l’homme son comportement et au construit sa forme. Comment pourrait-il du reste en être autre- ment quand le sentiment d’avoir été choisi pour assister le Grand Architecte de l’Univers ne laisse nulle place au doute ? Quand la conviction d’être une figure messianique pousse au prosélytisme le plus tenace ! De fait, s’il n’est contagieux, un tel enthousiasme (étymologiquement être en Dieu) est du moins de nature à ré enchanter un quotidien désabusé. En l’occurrence celui d’une boutique depuis longtemps assoupie et désertée par ses clients. God saves the Queen Margaret !

L’architecture offrira le corps tangible à ce système de croyances et la scène propice à une représentation permanente sur le modèle de vie de ses héros civilisateurs : Moïse et Salomon. En s’imposant sur un sol des plus triviaux, elle délimite en relief son territoire et fait contraste, telle une niche sanctifiée enchâssée dans un monde profane ou encore une gemme dans sa gangue. Elle fonde une terre d’élection qui sera par essence l’épicentre de l’épiphanie escomptée, et a posteriori le moteur des théâtralisations les plus saugrenues. Le temps mythique en appelle à l’espace sacré. Ils sont consubstantiels et, pour peu qu’on en accepte provisoirement le schéma, ils confèrent à l’insolite scénographie du Révérend sa raison d’être et sa pleine valeur de mystère (dans son acception religieuse). Quand j’évoque une spatialité et une temporalité ainsi dégagées des contingences humaines, je me réfère explicitement à une volonté de s’exempter de l’Histoire, à un désir de recommencement du monde qui, pour référents, plongerait ses racines dans la terre apaisante des ancêtres. Soit ici ceux dont la Bible en perpétue la mémoire et en répertorie les lignages auxquels s’agrègent encore les apprentis prophètes d’aujourd’hui.

Bâtir n’est pas un acte anodin, même si notre époque le réduit souvent à un geste purement technique. Il porte en lui une manière originale de penser et de vivre le monde. Triade indissociable à l’égard de laquelle Martin Heidegger (Bâtir, habiter, penser) a consacré des pages toujours prospectives. Or, si construire est pour l’homme une écriture dans l’espace où se lit son mode de participation à l’univers, il est fertile d’en explorer les prémices. L’histoire des religions abonde en rites de fondation dont l’objet est de lier la future bâtisse aux origines par la répétition de modèles exemplaires. Une telle préoccupation métaphysique n’a pas échappé à Hermon Dennis. Son enseignement dans la franc-maçonnerie lui montrera le chemin. Pour être pleinement consacré son domaine se devait en premier lieu d’hériter d’une parcelle de divinité, fut-elle infinitésimale. Une pierre d’angle dorée, faute d’or massif, symbolisera donc le temple de Salomon. Plus qu’une métaphore, elle est tel un bloc égaré de l’illustre sanctuaire que les eaux du Mississipi auraient roulé, puis déversé miraculeusement sur une rive au nord de Vicksburg. En l’incorporant à la base de sa tour, notre maçon place d’emblée son grand œuvre sous l’égide des Patriarches. Mieux, et compte tenu du principe de métonymie selon lequel la partie vaut pour le tout, c’est l’intégralité de l’édifice qui se propose en tant que réactualisation contemporaine de cette architecture déchue. «  Si tu m’épouses, je remonterai pour toi le temple de Salomon !  » Si ce n’était la crainte de paraître suspect, notre Révérend aurait tout aussi bien pu se déclarer de la sorte sans pour autant démériter.

Le site s’inscrit dans la ligne des arts dits du bord des routes – en ne donnant à ce terme qu’une dimension topographique fortuite. Le hasard a effectivement voulu que la boutique de Margaret soit située en bordure de la désormais mythique highway 61, celle du blues et des grandes migrations vers le Nord1. Rien ne pouvait mieux convenir à une telle vocation baroque. Dès lors l’important était de tirer le meilleur parti de cette proximité en captant l’attention du badaud. La stratégie intuitivement mise en œuvre s’attacha le pouvoir de l’image et la prééminence d’un sens : la vision qui oscille ostensiblement ici vers l’activité visionnaire. Étonner, édifier, émerveiller… en un mot être au plus haut point visible afin de s’instituer héraut privilégié de l’invisible. À ces fins, H.D. Dennis fit surgir une forêt de piliers rouges et blancs aux allures d’arcades, souvent comparée à une forteresse en Lego2 ? Du haut de leurs six mètres, ces colonnes en mauvaises briques servent comme autant d’étendards de messages épars : références bibliques, emblèmes maçonniques, citations latines, signes amérindiens, aigles de la nation américaine… jusqu’à une enseigne pour Coca-Cola. C’est une épicerie malgré tout ! Le discours visuel fait écho à l’hétérogénéité architecturale. Certes, comprendra qui pourra mais le propre du langage symbolique n’a jamais été la limpidité. J’abandonne aux méthodes quantitatives le soin de jauger l’efficace d’une telle communication. Toujours est-il que son site aiguise une curiosité croissante qui ne devrait fléchir que quand les stigmates d’une décrépitude déjà enclenchée n’offriront à la vue que des ruines à l’agonie. D’ici là, il lui est réconfortant de se dire que le monde entier lui rend visite, récitant les pays comme un griot les généalogies. Ce que je tiens donc pour déterminant est cette dynamique de l’imaginaire visant à instaurer ce lieu en tant que rite spatial de passage en voiture, en tant qu’écluse poétique sur une route ô combien longue et monotone.

S’afficher. Créer l’événement. S’ériger en landmark – c’est-à-dire en repère fort autour duquel s’organise la vie locale. Rompre avec la neutralité ambiante en introduisant un pôle inédit d’attraction… « Don’i build nothing like no body else! » Quand on a l’esprit à de telles motivations la monumentalité est de loin la meilleure des réponses. Nietzsche (Le Crépuscule des idoles) a fort bien décelé cette volonté de puissance qui, parmi tous les arts, caractérise l’architecture. A fortiori, quand cette dernière n’est autre que la manifestation du Tout-Puissant, la redondance a valeur de figure de style. Le projet du Révérend Dennis se devait donc d’être ample. Enveloppant à l’image de ses arcades ouvertes sur le monde extérieur. Surplombant telle regard de son Dieu sur les hommes égarés. Il fallait donc que le site puisse croître en direction du ciel, se développer telle une pousse merveilleuse dont la tige équivaudrait à un nouvel axis mundi. Rapidement, une tour émergea pour culminer à plus de quinze mètres. Elle demeure inachevée, bridée dans son élan vertical par des autorités locales babélophobes qui lui refusent tout permis pour non conformité aux normes et entrave au bon goût – accessoirement la sécurité d’un vieillard mise en exergue. Nous retrouvons là ce vieux hiatus entre les plans du divin et la ville qui, avec Babylone pour archétype, semble vouée à perpétrer le blasphème. Jadis, l’arrogance de Babel avait provoqué le courroux de Dieu. Désormais, en une inversion vengeresse, la Cité Lui interdit ce trait d’union pourtant fragile avec les cieux.

Spectaculaire à souhait, ce domaine annonce dans son exubérance épidermique le mystère de céans. Telle une parade donnée sur la place publique, il invite à pénétrer sous le grand chapiteau et à découvrir le monde secret qui l’anime. Là se tient en effet le chœur de la maison de prière. Comme dans le théâtre médiéval, le spectacle est liturgique. Tous les dimanches matin s’y donne la grand-messe dans un décor dérisoire. Un autobus délabré sert de chapelle. Les spectateurs plus curieux que fidèles, s’assoient sur les sièges les moins déglingués, en route pour un voyage mystique qui tourne tôt à la schizophrénie. À la place du chauffeur, chargé de conduire les âmes, apparaît Dennis en prédicateur. Il brandit la Bible en un mouvement fiévreux. La séance va commencer. Depuis l’âge de douze ans il prêche et, de cette vocation précoce, il a hérité d’un art oratoire des plus sûrs. La parole sera donc fluide. Pire, abondante. Tout sermon a une prédisposition à l’ennui mais, structuré selon un ordre rigoureux, il demeure prévisible dans son déroulement. Ici, point de lueur d’échappatoire. Ses logorrhées évangéliques ne laissent entrevoir aucun répit et, si ce n’est la geste biblique qu’elles illustrent librement, elles tiendraient davantage du Ramayana pour leur endurance. Noyé sous le verbe qu’il a haut, l’auditoire finit par rendre l’âme. Au point que les paroissiens s’excusent un à un et prennent congé de Dieu. Une fois encore la communion n’aura pas lieu !

L’humanité est souvent frivole quand plane l’esprit de catastrophe et demeure mondaine quand, pourtant, ce dont il est question est la fin du monde. Noë en son temps ne sut convaincre les hommes de rejoindre son arche. Le Révérend Dennis semble tout aussi impuissant à rallier ses contemporains à la sienne – et ce n’est pas faute de donner des gages de sa mission. Des preuves ? Les Dix Commandements conservés à domicile tels des reliques devraient suffire ! Certes, ils ne sont point ici auréolés de la mystique du désert. Dieu ne saurait pourtant renâcler sur les figures de la trivialité. Lui qui fit naître son fils dans une étable. Leur ultime Sinaï sera donc l’épicerie de Margaret. Là, dans la boutique, près du comptoir, se trouve une cantine dorée. En un cérémonial ostentatoire et réglé avec minutie, notre patriarche en orchestre l’exhibition progressive. Un après l’autre les loquets cèdent et les cadenas tombent. Puis le coffre s’entrouvre et vous fixe de son œil magique à la manière d’un hiéroglyphe égyptien3. The All-Seeing Eye n’est peut-être qu’un bouton

de porte en verre rivé au couvercle, mais il est la protection par excellence pour qui accepte le jeu de l’irrationnel. Sous cette haute surveillance il est alors loisible de révéler le contenu précieux de la malle. D’un geste fébrile, Dennis se saisit de l’étrange paquet aux couleurs de trésor et, à la manière d’une momie que l’on déviderait de ses bandelettes, il déroule un rideau qui serait vulgaire s’il n’était rehaussé de dentelles, de doublons carnavalesques et autres matériaux de fortune. L’acte de dévoilement accompli, les tablettes de la Loi s’exposent enfin dans leur nudité marmoréenne. Deux plaques de marbre blanc où sont gravés les préceptes du Décalogue. En cette mise en scène d’apparat, elles font de leur dépositaire celui par qui se réitère et se parachèvera l’Alliance. Nul besoin désormais d’entonner le spiritual « Go down Moses… »4Le nouveau Moïse est d’ores et déjà parmi nous pour qui sait le discerner.Il y a ceux dont le sacerdoce épuise les Écritures en une lecture trop littérale et distanciée. Répétiteurs, ils ne sont que l’écho amoindri et servile d’une parole lointaine. Enfin il y a ceux, plus rares, qui éprouvent une telle empathie pour les textes qu’ils deviennent eux-mêmes personnages de légende. Hermon Dennis en est du nombre. Sa dilution dans le mythe est totale. Un telle absorp- tion est la matrice même de sa créativité, génératrice d’épique aux correspondances plastiques5. Décrié par certains, source intarissable de sarcasmes pour d’autres, un scénario existentiel de ce type n’est pourtant en rien une mascarade ou un simulacre. Même une mytho-analyse rigoureuse ne saurait le disqualifier. Sans pour autant pervertir l’approche de Georges Dumézil, il serait tout à fait loisible de déceler dans cette fable domestique un tripartisme conjugal. On ne saurait ôter au Révérend la charge sacerdotale. La fonction de guerrier lui ‘revient aussi de droit. De ses épopées militaires dans le Pacifique il a du reste hérité d’un garde-à-vous impeccable ponctuant chacune de ses journées. Quant à l’ordinaire, Margaret y pourvoit. Cette répétition dessine une territorialité par emboîtement. L’épicerie, domaine de l’épouse, donne l’image réconfortante du nid, du foyer-utopie, celle du sein maternel pour reprendre la thèse de Jean Servier (Histoire de lutopie). La symbolique des couleurs, les drapeaux, les aigles… sont les insignes d’une identité nationale intermédiaire, encore révélée par loyalisme. Enfin, le divin ouvre l’espace cosmologique, le macrocosme qui contient tout, les identifications les plus osées. Mais revenons au volume minimal de ce système gigogne, le seul véritablement à sa portée de main et transformable par l’ouvrage d’un seul homme. Tant d’un point de vue spatial que temporel, le terme de microcosme s’applique à ce site à la perfection. Il y a là la création d’un petit monde au temps arrêté, un univers cellulaire qui, pour aussi aberrant qu’il paraisse aux yeux d’une civilisation implacable, déploie des merveilles d’organisation et des modes de fonctionnement d’une grande efficacité – mais d’un efficace qui échappe de fait à l’homo economicus, à cette branche mortifiante de l’espèce humaine. On en vient parfois à rêver d’un vaste élagage, d’une douce barbarie… Inventeurs de mondes minuscules, H.D. Dennis, Prophet Robertson, The Rhinestone Cowboy et bien d’autres sont les jardiniers d’une pensée poétique dont la voix frêle n’en va pas moins à l’essentiel : redonner un sens à la vie.

Urbanisme sauvage, farouchement singulier, chaque site a son propre code qui en appelle à une herméneutique in situ. Il n’y a point d’école d’architecture autodidacte, même le vernaculaire lâche prise. Les bâtisseurs du rêve avancent résolument en ordre dispersé. La voie du Révérend Dennis est celle du mythe biblique revisité. D’autres préféreront sonder les vertus de l’hédonisme (Lucien Favreau) ou expérimenter des utopies de poche (Martin Owens dit St EOM, Achilles Rizzoli). Autant d’itinéraires éclatés qui sembleraient invalider a priori toute lecture sociologique du phénomène. Toutefois, en énonçant ce qui devrait être, ces archipels de l’imaginaire en acte dénoncent ce qui est : la folie de notre époque. Ère assoiffée de connaissances mais qui, dans son sillage abreuve les plus démunis de souffrance et d’absurde pour enfin les écumer vers les marges du social. David Cooper avait à l’identique relativisé la situation du schizophrène en montrant combien en fait était aliéné le monde autour de lui (Psychiatrie et antipsychiatrie). Paradoxe, ce sont donc les éclipses de la modernité qui éclairent la raison d’être de ces lieux autrement insensés6 En un système de vases communicants l’homme moderne fait de la communication une valeur cardinale au moment précis où il dénoue celle, intime, qui le reliait à l’univers, faisant fi de toute poétique de l’espace. La dimension cosmique qui l’unissait à l’environnement aussi bien proche que lointain est désormais usée jusqu’à la trame, dans les interstices de laquelle ne se lit qu’une réification décharnée. La magie du monde s’érode chaque jour davantage. Pourtant, des signes ne trompent pas qui trahissent le ré-enchantement.

Georges Bataille (L‘érotisme) évoquait incidemment l’animisme des pierres dont les poètes firent leur miel en le transmutant en pierre de lune – écritures minérales offertes aux déchiffrements admirables de Roger Caillois ou Antonin Artaud. Suivant les caprices de son style et de sa sensibilité, chaque-autodidacte est un formidable donneur de leçon de poésie. Ainsi, au début, Hermon fut tout miel pour conquérir la main de Margaret. L’ayant gagnée, il entreprit de lui décrocher la lune en bâtissant une nouvelle Babel à l’orée de son épicerie. L’émotion de la rencontre aurait pu décliner, après tant de lunes… Il n’en fut rien. À l’image de l’ambre qui fige dans sa résine l’abeille fossilisée, une architecture organique vint cristalliser la lune de miel. Celle d’un couple porté par un amour véritablement fou et, au delà, celle d’un homme qui reprend goût sur le tard à la vie et à l’univers. Lui dont la naissance dans une ancienne case d’esclaves tenait à la fois du miracle et des plus sombres auspices : sa mère l’enfanta en mourant et, telle une pietà inversée, on ne découvrit le couple qu’au lendemain du sixième jour. En un monde cruel il n’est point dérisoire de construire une Arche d’alliance si celle-ci doit se fondre en une sédimentation de bonheur. À l’heure où l’on affirme irréversible la marche historique de notre planète, il est rassurant de scruter ces fourmillements d’expériences brutes qui, en solo et mezza voce, ont valeur de paraboles. En toute confidence elles nous disent que la pensée n’est pas monolithique et que, dans ses méandres, se dresseront toujours des alternatives. Parfois l’air du temps privilégie les résolutions mythiques ou idéologiques, en cette ère d’entropie généralisée il reviendra à tous ces appendices de la poésie d’ouvrir la voie vers un ailleurs où il fait meilleur vivre.

Frédéric Allamel

Bibliographie projective : Stephen Flinn Young, Margarets Grocery : The Roadsiâe Religious Art of Révolutionnaire. H.D. Dennis, University Press of Mississipi (photographies de D.C. Young), à paraître prochainement.

1 Dans leur ouvrage La Route du Blues (éditions d’Art J.P. Barthélémy, Besançon, 1995), David Ausseil et Charles-Henry Contamine lui accordent sans rancune deux pages (40-41). « C’est la musique du Diable et moi je prêche l’Amour » leur avait-il rétorqué sans ménagement pour leur sensibilité musicale. Ayant écrit il y a de cela quelques années un texte sur le sculpteur et guitariste de blues, James Thomas, je peux me targuer d’avoir rencontré pour Gazogène le Diable et le bon Dieu.

2 Sur ce leitmotiv ludique, cf. Cynthia Elyce Rubin, La maison de prière en Lego rouge et blanc in Raw Vision n°15, été 1996, pp. 52-53; et auparavant Thomas Brown, Marvel of Folk Art Along a Delta Road Also Sells Groceries in TheDenver Post, Sunday, July 25,1993, 7T (« Like an immense Lego… »).

3 L‘œil plénipotentiaire de Dieu est une image souvent reprise par les autodidactes noirs américains : Sister GertrudeMorgan (There is An Eye Watching You), Royal Robertson dans ses écrits visionnaires, etc. Tel un exercice de yoga, H.D. Dennis a même inventé pour ses prières un enchaînement gestuel qui s’achève inévitablement par la posture hiératique du All-Seeing Eye : mains en pyramide devant lœil, il dessine là le trou de la serrure par lequel Dieu observe le monde.

4Vecteur de libération, Moïse est celui qui, fuyant la tyrannie des pharaons, délivra son peuple du joug de l‘esclavage. Les Écritures réinterprétées, on comprendra aisément son émergence en tant que figure emblématique au sein de la culture africaine-américaine. Il est à préciser que les tablettes de la Loi sont le plus souvent mises en exposition dans leur écrin de verroterie. « Quand j’ai demandé à Margaret si le candélabre, l‘Arche dalliance et la bannière avaient une quelconque utilisation rituelle, elle m’a répondu : « Oh, ça le prédicateur les garde pour les touristes » (Cynthia E. Rubin, op. cit. p. 53). À une telle phrase conclusive,  Cyrano aurait répondu : « Ah ! Non ! cest un peu court, Mademoiselle! » Dabord cela donne lillusion dun site qui serait un haut lieu de pèlerinage touristique. M‘arrêtant pour rifier ce fait au « Visitor Information » de Vicksburg, cest le contraire qui m’apparut. Personne là n‘en avait entendu parler. Nul n‘étant prophète en son pays, les visiteurs encore rares du Révérend viennent il est vrai d‘ailleurs. Or Dennis est fort sensible à cette marque soudaine dintérêt pour son œuvre, attention qui le conforte dans le bien fondé de sa mission. Face à l’étranger qu’il y a urgence de convaincre, il va alors dévoiler dans la plus grande théâtralité les prouesses de son jeu de scène pour, au paroxysme de sa démonstration, révéler enfin les fastes de son tabernacle. Il faut parfois voyager dans la pensée au delà des mots et déchiffrer le non-dit dans le vacarme des murs et les dépenses de la gestuelle.

5 Dans une étude sur Royal Robertson (Écrits apocryphes contemporains, in Raw Vision n°13), j‘avais indiqué combien l’œuvre de celui-ci se concevait en tant que supplément à la Bible. Mais les gardiens du Temple, codificateurs par vocation, ont un jour arrêté à saint Jean l’évolution de ce Livre.

6 Je me permettrai d‘être elliptique sur ce point, ayant analysé en détail les implications de la modernité sur l‘art brut dans un autre article : PostModern Outsider Art, The Southem Quater/y, Hattiesburg, The University of SouthernMississipi, été 1997,

 

Frédéric Allamel
Gazogène n°17