Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Des sites partout !

DANS LE MOINDRE JARDIN,


IL VOIT DES SITES PARTOUT !

JE ME SOUVIENS encore de ce que me disait mon grand-oncle Perrot, dit « Tonton René » quand, enfant, je l’accompagnais dans la laiterie au-dessus de laquelle le garçon vacher « P’tit Louis » avait son logement : « Tu vois petit, dans la vie faut sa tanière ; l’homme qui ne l’a pas, il est foutu ! ». Et pourtant, aujourd’hui, qui peut dire qu’il habite vraiment sa demeure ? La plupart d’entre nous vivons dans des lieux pensés par d’autres aussi bien du point de vue de l’urbanisme que de sa maison même.

C’est pour cette raison que toute résistance à la normalisation « fonctionnaliste » de l’habitat m’intéresse.

Il apparaît du reste que ce refus ne peut se cantonner à la France !

J’en veux pour preuve les documents que Michel Leroux m’a envoyé sur la Sardaigne où il avait effectué un voyage en 1986 déjà. Il y a rencontré à Oniferi, au centre de l’île, un paysan sarde dont l’habitation était entièrement recouverte de débris de poteries, de roues de charrettes, de matériaux de récupération… et dont le portail était composé de deux éléphants en ciment armé incrusté de motifs. Dans le cul de chaque éléphant il avait mis le portrait du président des États-Unis dans l’un, et dans l’autre celui du président de l’URSS. Il pouvait ainsi fermer ses portes en rigolant car « ces deux énergumènes se bisent le cul ! » – l’époque de la « Guerre Froide » n’était pas encore terminée.

Il faut également avouer que la Sardaigne a une tradition particulièrement affirmée de culture populaire… et politique !

Grâce à Michel Leroux j’ai pu consulter un texte de Pablo Volta sur le « Muralisme Sarde » particulièrement éclairant car cette forme d’expression s’appuie sur l’existence d’une poésie chantée encore très vivace.

Cet univers sarde, je le relie à deux photographies prises en Sicile par Ferdinando Scianna et que l’on peut voir – si toutefois ce livre n’a pas été mis au pilon – dans l’ouvrage Les Siciliens1, avec des textes de Dominique Fernandez et Leonardo Sciascia. Elles présentent le jardin de Bentivegna, à Sciacca. Le modeste commentaire qui les accompagne est le suivant : « Sciacca : le jardin de Bentivegna, un paysan qui a sculpté tout ce qui se trouvait sur son terrain : les oliviers, le tuf et toutes les pierres ». On peut découvrir un fourmillement de visages, de têtes gravées tant dans le bois que dans les roches. Ces portraits font un peu penser aux pierres tombales ornées de Serbie… Je ne sais également si ce mélange du végétal et du minéral est proprement méditerranéen mais on le retrouvait – en pleine ville cette fois-ci – avec la maison d’Antoine Pueio. Comme cette maison existe encore aujourd’hui mais « débarrassée » de ses cactus et d’une grande partie de ses constructions supérieures, lais sons la parole à un témoin plus ancien, Jean Delmas, en 1975 : « Lezignan a son facteur Cheval et son Isidore le Picassiette (sic) : c’est Antoine Pueio, ancien entrepreneur de maçonnerie, mort il y a neuf ans, et qui a transformé la façade de sa maison en une sorte de monument baroque, véritable chef-d’œuvre de l’art brut. La maison fleurie avec ses incrustations métalliques, minérales, végétales, avec ses collages de poupées et d’objets divers est une manifestation tangible de l’art populaire et spontané. D’énormes cactus grimpent à l’assaut de la terrasse où, de son vivant, Antoine Pueio élevait des poulets et des canards.
« Ça l’a pris comme ça, une lubie, commente sa belle-fille. Tout ce qu’il pouvait trouver comme objet et comme « fardaille » il l’apportait dans de grandes lessiveuses et l’ajoutait à la maison. Il a même enlevé le toit pour faire toutes ces Chinoiseries. Les gens du quartier, ils disaient qu’il était fada. Moi, j’aime pas ça ; heureusement j’habite sur le derrière et, le derrière, ça n’a rien à voir avec le devant »2 !

L’éphémère de ces réalisations contestatrices de la fonctionnalité urbanistique et architecturale me fait douloureusement penser à la destruction du dernier témoignage de l’activité de maçon- rocailleur des frères Lebris à Cahors ainsi qu’au saccage des aménagements intérieurs de la maison de Monsieur Combarieu à Montcuq3. Combien d’autres sites faudrait-il ajouter à ce début de liste ! ?

Avec l’Hôtel de l’Iroise, sacrifié à la Loi Littorale – on se demande pourquoi elle ne s’applique pas ailleurs avec le même zèle et la même rigueur – le petit « Musée » de la Pointe du Raz a, sans doute lui aussi, à ce jour disparu  ?
Les sculptures extérieures avaient une vague ressemblance architecturale avec du Robert Tatin :
– hautes stèles de bois ornées de symboles et de lignes gravées ondulées à la manière des sables « Zen » des jardins japonais, surmontées de disques sur lesquels étaient posées des mouettes.
– porte d’entrée monumentale formée de roues superposées, tantôt debout, tantôt à plat, peintes en vert et bleu pâles, en ocre rouge et jaune, le tout étant coiffé d’un fronton « néo-tibétain » où figurait cependant un bel albatros en plein vol.
– une immense descente de croix sur un mur coupe-vent.
– des dalles dressées imitant les tombes basques.
– des frises de poissons….
On a là un ensemble baroque, à la fois païen et religieux, exprimant un syncrétisme absolu.
On devait cette réalisation à Hervé Kérivel.
Selon Christian Verdun qui m’a informé de ce site, le thème de la mouette était omniprésent, accompagné de motifs bretons décoratifs ou symboliques issus de l’art populaire traditionnel. Quant à lui, il voyait dans l’entrée une inspiration typiquement « Maya  »  !
Si le lieu est détruit, on peut espérer que les pièces maîtresses ont été sauvegardées. Mais où ?
L’enquête est ouverte…

Ce « style Tatin » se retrouve – à moins que le syncrétisme religieux ne le produise ? – dans le site réalisé par Jacques Lucas entre 1968 et 1986 au lieu-dit l’Essart sur la commune d’Amanlis en Ille-et-Vilaine et dont parle longuement André Escard dans le N°60 du Bulletin des Amis de François Ozenda à partir des indications de notre précieux ami Michel Leroux.

À proximité de Decazeville, en face la centrale thermique qui utilise encore les derniers poussiers de la mine à ciel ouvert et maintient la moribonde activité industrielle, se trouve un petit « jardin » qui synthétise tous nos critères.
Son auteur est un ancien ouvrier retraité. Le site est étroit, accroché aux rochers, à l’entrée d’un hameau-banlieue, le long d’une ancienne ligne droite devenue « morte » par la création d’une déviation, à quelques dizaines de mètres, vers le nouveau pont. Il est composé d’une incroyable accumulation d’objets de récupération, hétéroclites, assemblés pour former des saynètes. S’y ajoutent des pierres, des branches, souches et branchages plus ou moins zoomorphes ou anthropomorphes, certaines légèrement retouchées et peintes pour les rendre plus expressives. Si l’ensemble reste très ludique, la violence n’en est pas absente (pistolet en plastique, soldats miniatures, cow-boys en actions) ni la critique politique (tête grotesque, en cochon rose, de Pompidou, fichée sur un bâton).
L’alibi utilitaire est aussi là : le site est parsemé de multiples niches et abris pour oiseaux dont la protection serait à l’origine de cet émouvant petit lieu.

La Bretagne serait-elle particulièrement riche ?4 En tous les cas c’est là aussi où mes informateurs et amis Sandrine et Jean-Marc Reilhié m’ont déniché le Bar du Mont-Salut à Ploëmel près d’Auray. Le cafetier, Monsieur Morvandré, âgé d’une soixantaine d’années, a réalisé un extraordinaire décor extérieur uniquement à l’aide de vieilles souches et de troncs d’arbres morts.
On y voit, plus grands que nature, deux femmes qui dansent, un couple enlacé, des musiciens de Bal musette sans parler d’un cavalier qui sonne la charge, des animaux familiers, fantastiques et monstrueux…
Des souches forment un véritable cimetière d’improbables animaux dont les ossements fossilisés suggèrent qu’ils auraient été saisis par une mort subite. Inquiétants ou amusants l’usage fait par Monsieur Morvandré de ces bois morts est proprement stupéfiant d’inventivité.

À côté, le jardin de Monsieur René Delerieux à Ally peut sembler plus « classique », et pourtant ! Ex métallier aujourd’hui à la retraite, son portail représente d’un côté la course folle d’un indien de pacotille, de l’autre un picador acculé par un taureau tandis que plus loin, la grande porte coulissante d’un hangar s’orne d’une fresque montrant un couple de paysans traditionnels se chauffant dans l’âtre. Mais, au milieu de girouettes et de personnages en tôle découpée, c’est toute une série de volatiles époustouflants de vérisme et dénotant une virtuosité technique dans l’usage des matériaux métalliques peu commune : hérons, dindons, cigognes, coqs, colibris, paons s’ébattent tranquillement sous les yeux des promeneurs… tenus en respect par un tigre menaçant tandis que dans le site lui-même un vautour (un serpentaire alors ?) est à la lutte avec un serpent agressif.

Mais sans doute notre quête est-elle infinie : discutant avec des créateurs à Praz-sur-Arly (Le Nen & Christian Pinault entre autres) ceux-ci m’indiquent des lieux à visiter, des artistes à retrouver… Entre les cinq cents sculptures de Moralès à Fos-sur-Mer, le long d’une déviation d’autoroute, et Pierre Andras, « confectionneur de machines » à Pont-Salomon près Saint-Étienne ; La Villa aux cents regards à Montpellier (quartier du Zoo et de la patinoire) ; et ce site vers l’antenne télé… Et cet autre dans les Pyrénées-Atlantiques dont me parle André Escard… Et le « Musée Vivant » d’Elne ? Le « Musée d’Art naïf » de Bages ?

Heureusement, il n’y a pas d’itinéraires imposées et seule l’amitié, le plaisir, le hasard guident mes pas…

J’entends au jardin
crier les salades.
Haro sur les vandales !
Gare aux goths
wisigoths ostrogoths
gare aux escargoths !

Post-scriptum : ce numéro était terminé lorsque j’ai reçu le Bulletin des Amis de François Ozenda, N°35, qui manquait à ma collection. On peut y lire la reproduction d’un article d’Yves Rouquette sur « Les Bâtisseurs de l’Imaginaire » où il est question de cette maison à Lézignan attribuée en ce texte à Quinet Pueo. L’origine de l’article est inconnue mais le numéro du Bulletin est daté : Septembre 1988.

1 Denoël, 1977.

  1. 2 ln Connaissance du pays dOc, N° 12, Mars/ Avril 1975.

3 Lot, cf. Gazogènen°1.

4 C’est aussi en Bretagne que Bernard Jund et sa compagne Françoise Casanova ont installé en cette Maison 1932

(29330 Moëlan-sur-mer) un lieu d’exposition où de très nombreux créateurs singuliers ont pu présenter leurs travaux.