Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Le jardin d’Albert Jarry

LE JARDIN D’ALBERT BARRY

par Yvonne Bruel

ALBERT BARRY va avoir 89 ans. D’abord viticulteur à Balaruc-le-Vieux, petit village du Languedoc, Albert Barry a ensuite été directeur de la coopérative vinicole.

À 66 ans, lorsqu’il prend sa retraite, des ennuis de santé lui interdisent tous les travaux de la vigne. Les médecins exigent du repos, beaucoup de repos.

« Je vais languir comme un perdu » pense Albert Barry et il décide de s’occuper pour ne pas mourir d’ennui ; occuper ses doigts, son esprit, son imagination. Enfant, il aimait peindre et il était habile de ses mains. Il souhaita alors renouer avec cette passion de l’enfance et ainsi virent le jour : des sculptures, des mobiles, des tableaux. Depuis vingt-cinq ans Albert Barry n’a pas cessé de peupler son jardin et son garage de monstres, de personnages, de fleurs… Tous les matériaux l’inspirent : le bois, le plastique, le béton, le fer; les idées se succèdent, s’enchaînent. Les matériaux viennent à lui, dans un village c’est facile.

« Albert, avant de jeter ces vieilles boules de billard, je voulais te les montrer, si tu peux en faire quelque chose…  »
Les boules de billard sont là dans un panier comme des œufs. Le regard de monsieur Barry devient brillant : « Tu as bien fait petit de me les porter ». Le petit a 60 ans mais pour Albert c’est un jeune homme. Quelques jours plus tard, les œufs-boules sont devenus des fleurs : « Ce sera épatant pour cet hiver, celles-là elles ne vont pas geler comme mes géraniums ».

À une journaliste qui lui demandait, il y a quelques jours de quoi il aurait besoin, Albert Barry répondit : « De temps devant moi, et de ma bonne vue ».

Il est là bien présent dans son jardin extraordinaire, jardin d’un univers imaginaire.
« Je m’amuse, ça m’amuse », dit-il, et les enfants étonnés regardent ce vieil homme qui sourit à ses monstres et qui fait des commentaires sur ses futures créations.

Voici ce qu’il écrit :
« Maman !.. Mamie !… Regarde, regarde, c’est Bambi et Mickey, et là, le petit lapin, crie le gosse, la joie dans les yeux, tout étonné de voir ce jardin inhabituel. Un petit lapin à côté de la panthère, ce chat qui veille gentiment sur cette grosse tortue, laquelle ouvre la marche à un gros paon qui fait le beau, et Mickey, au pied de son château fort, et le grand flamand rose qui regarde tranquillement le Manneken pis inonder ingénument la vasque, tandis qu’un toucan un peu effarouché regarde tout ça du balcon où il s’est perché. Et ce gibbon qui grimpe au palmier paraît craindre ce serpent qui le regarde, ,et encore ce cycliste qui pédale, pédale, tandis qu’à côté, le grand moulin fait tourner ses grandes ailes. Maman, regarde!… Attends, pas encore…
Et devant cette joie qui fait briller les yeux de ces enfants qui s’accrochent à la grille, j’éprouve le sentiment que j’ai fait davantage, autre chose que de construire ces simples sculptures naïves…
Et moi, un papi de 88 ans, je suis profondément heureux de leur plaisir ».

Si les marins portugais chantent : « Naviguer ou mourir », l’artiste créateur d’art brut pourrait chanter : « Créer ou mourir ».

C’est au cœur de cette absolue nécessité de créer que nous plonge l’œuvre d’Albert Barry.

Yvonne Bruel
Gazogène n°17

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