Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Littérature insolite

LITTÉRATURE INSOLITE

COMMENT CASSER LE LANGAGE, lui faire accomplir la même révolution que celle des arts plastiques ? Je crois hélas qu’une telle problématique est aujourd’hui obsolète : l’impérialisme informatique, mass-médiatique, audiovisuel, ne fait que renforcer la toute-puissance autoritaire des systèmes de signes.« Comment peuvent-ils renier Dieu puisqu’ils croient encore à la grammaire? » disait Nietzsche.

Comment peuvent-ils renier la domination puisqu’ils croient aujourd’hui à Internet ?

J’ai plaisir à présenter ici trois personnages hors du commun et pourtant « hommes du commun à l’ouvrage » dont les proses insolites m’enchantent :
– un ancien garçon vacher devenu peintre,
– un ouvrier d’usine italien écrivain,
– un vieil ami, irréductible insoumis, y compris devant la Grande Faucheuse…

Ces textes sont précédés d’une lettre de Pierre Carbonel à Laurent Danchin sur le mécanisme de la création.

CORRESPONDANCE

Laurent Dauchin / Pierre Carbonnel

PIERRE CARBONEL, commis voyageur aujourd’hui à la retraite, fut longtemps encouragé par Dubuffet dans ses expériences de création et il entretint avec le défenseur de l’art brut une longue correspondance, dont une partie a été publiée sous le titre de Lettres à un Animateur de Combats de Densités Liquides (Éditions Hesse, 1992). Après la mort de Dubuffet, en 1985, il perdit la foi en son entreprise et cessa ses expérimentations. « Le ressort est cassé » avoue-t-il aujourd’hui pour expliquer son silence définitif. Ses œuvres, de grands totems sur papier bristol dont la matière évoque le bois pétrifié, figurent à la Neuve-Invention. Il évoque ainsi son travail dans une lettre récente  :

« M’intéressaient surtout les traces conservées sur le bristol par le cheminement de mes nappes liquides et donc, la qualité graphique des dites traces. Je m’étais rendu compte que certains éléments chromatiques impressionnaient de façon plus nette, plus décisive le bristol, si bien que la plus légère impulsion donnée se trouvait fidèlement inventoriée et retrouvée après le coup d’éponge et le rinçage définitif qui faisait apparaître l’image comme par miracle. C’était vraiment au sens propre du discours de Dubuffet une façon de disposer mes fils « de telle sorte que le courant passe »…
En effet, ce mouvement tant de fois répété d’étalement des éléments liquides m’avait apporté une quasi maîtrise de ces éléments et, pour reprendre cette histoire de couleurs, celles-ci n’avaient pour moi que moindre importance, au regard de la découverte de ce qui était arrivé et de la façon dont s’étaient disposés les fils en bon rapport avec la volonté du geste et puis il y avait ce cadeau de la matière intelligente : les ombres et la lumière disposées où il fallait comme par magie ».

Pierre Carbonel à Laurent Danchin
Le 24 avril 1997.