Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Pierre Pascaud

Pierre PASCAUD

Le fils des machines

JE SUIS LE FILS DES MACHINES, le fils de la limaille.

Je suis le fils égorgé des usines qui ne se souvient plus du chant de la caille, ni du geste des semailles. Je suis le fils des turbines marchant à travers les cimetières auprès d’un ange noir qui tourne sans arrêt son moulin à prière, son grand moulin broyeur de pierres.

Les morts émancipés pendus aux doigts des arbres n’en finissent pas de pourrir entre leurs deux lanternes dans les champs de luzerne.

J’ai même entendu des ailes de corbeaux claquer dans les orages, et des mâchoires de hyènes se fermer sur le vent avec un bruit d’enclume, mais j’ai pris peur soudain en voyant la nuit enfin captive dans les serres d’un vautour.

Peu importe après tout que le néant ressemble au crâne de l’enfant décapité, dès que l’automne aura jeté ses nattes d’or par-dessus les moulins, donné à la terre la moisson des copains, rendu à la rivière son panier à dessin, j’entrerai dans la flamme avec mes yeux étonnés pour me rappeler, au moins une fois l’an, que le soleil commence à se lever quand la braise a laissé dans l’âtre désolé l’empreinte d’un sourire.

Pierre Pascaud

Dessin : Pierre Pascaud

Mise en garde

N’APPROCHE PAS trop près de la maison des hommes. Éloigne-toi par les chemins creux de l’automne.

Cachés derrière leurs volets clos, ceinturés de verrous et de sécurités, ils attendent le bruit feutré de tes pas, ils attendent le souffle de ta bouche. Ils attendent que tu passes devant leur satisfaction pour te crier la haine, pour te crier l’opprobre. Ils attendent immobiles que tu sois passé pour sortir avec des masques hilarants et cracher leur mépris sur la trace de tes pas.

Ils sont jaloux de ta liberté et de ta folie, de ta petitesse et de ta grandeur. Et ils attendent le courage pour te lapider.

Prends garde, homme de la première aurore, fils de la terre originelle né du chant des étoiles.

Prends garde, toi qui marches dans les forêts, toi qui respires avec la mer et parle avec les anges.

Retourne vite avec les rapaces au milieu des épines, hurle lorsque la lune sera pleine. Retourne vers la nuit qui t’a donné le jour, nuit éternelle des profondeurs palpitantes, ô nuit sereine des oiseaux endormis.

Fais demi-tour, ami, il est encore temps.

Il est temps de rejoindre la tanière de ton silence obstiné. Il est encore temps d’en finir avec le temps car on a toujours le temps d’oublier le temps. Et le temps est le premier à ne pas connaître le temps, le temps d’avoir son temps et de perdre son temps.

Non, vagabond complice des matins émerveillés, n’approche pas trop près de la maison des hommes. Éloigne-toi par les chemins secrets de la nuit boréale.

Pierre Pascaud
Gazogène n°17

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