Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Un site ?

MAIS QU’EST-CE QU’UN SITE?

1) Souvenir & création

CE MATIN, au réveil, je me souvenais encore de mon rêve où j’étais au lieu de mon enfance.

Ce rêve, je l’ai oublié, mais c’est à sa place que j’écris. –

Aussi loin qu’il me souvienne, mon frère et moi allions à la recherche de «cabanes», de « déserts », de sites étranges. Aussi loin c’est-à-dire dès que nous avons su aller à bicyclette et ce fut sans doute fort tôt. Notre Oncle, passionné de course à pieds (fond & demi-fond dont il avait été Champion de France Junior), de Rugby, de Vélo… allait chaque année au « Vel’ d’Hiv » vivre les Six Jours avec son Beau-Frère « Lulu » et mon Parrain « Pierrot ».

Il nous disait souvent: : « Faut faire effort de le reprendre ce Vel’ d’Hiv » !1. Il nous avait offert deux vélos, type «demi-course routier», marque « Hirondelle» de chez « Manufrance » dont il s’occupait pour nous, réglant selles et guidons, chaînes et pédaliers, gonflant par-là, graissant par-ci, conseillant toujours.

Grâce à ces engins, nous avons sillonné la campagne, pénétrant dans les maisons de vigne abandonnées qui subsistaient encore même si, dans cette grande banlieue parisienne, la vigne n’existait plus que dans le nom de localités, comme Chanteloup-les-Vignes… Nous allions également à la rencontre de lavoirs, d’étangs et,en bord de Seine, de vieilles guinguettes oubliées aux kiosques de rocailles et aux tonnelles enfouies sous les ronces mais où flottait toujours une odeur de menthe poivrée et de chèvrefeuille…

Mon plus beau souvenir reste cette ruine néo-gothique, près d’une carrière, dont le soleil couchant faisait briller et miroiter des restes de vitraux. Vision étrange, fantasmatique, comme une œuvre de Caspard-David Friedrich, lieu si romantique, si pittoresque, qu’on peut penser l’avoir rêvé, d’autant que j’ai, par la suite, vainement cherché à le retrouver.

Or ce n’était pas un rêve, ma mère me l’a confirmé: ce petit pavillon avait été construit par un arrière grand-père. Il l’ avait prêté à l’écrivain Georges d’Esparbès qui y écrivit « La Guerre en dentelles ».Cet ancêtre fréquentait un groupe de joyeux artistes, poètes, peintres, écrivains qui aimaient ces lieux ‘où rôdait encore l’ombre d’Émile Zola qui venait y rejoindre, à bicyclette bien sûr, de Médan proche, son grand et ultime amour-2.

Faut-il faire remonter mon intérêt pour l’Art Brut à de si anciennes visions? Je me dois d’ajouter que mes grands-parents nous avaient permis de construire tout un village de rondins au fond du jardin! Nous y passions tous nos jeudis et les soirées d’été. Je revois ces cabanes aux toits de toile goudronnée. Nous allions à la quincaillerie du « Père Cœuillet » acheter nos fournitures. Je sens encore l’odeur acide de poussière de fer qui imprégnait le lieu tout en donnant aux objets et même au patron et à son commis une couleur grisâtre si particulière. Ce village « pré-ludien » sans le savoir s’ornait de miradors construits au sommet d’ormes énormes, étêtés pour cause, déjà, de maladie. Quelle pouvait être la fonction de ces postes de guet, nous ne le savions pas trop nous-mêmes sauf qu’à cette dimension aérienne avait correspondu une tentative de creusement de galeries souterraines. Effort vite avorté car les grandes quantités de terre qu’il fallait camoufler dépassaient nos possibilités.

Nos baraquements étaient aussi constellés d’écriteaux aux injonctions péremptoires: « INTERDIT AUX GRANDS », « ON ENTRE PAS SANS PERMISSION », « SALOON, CONSOMMATION OBLIGATOIRE! », « VISITE INTERDITE SANS GUIDE »… Un petit tronc figurait en bonne place !

Pourquoi ces souvenirs vont dire certains ?

Simplement pour tenter de répondre, de l’intérieur, à notre question. Je pense en effet retrouver dans l’analyse objective des sites tous les éléments subjectivement vécus.

Tentons de vérifier cette hypothèse :

Un « site » c’est d’abord un espace contraignant (balcon, loggia, cour, jardin pavillonnaire, parcellaire cadastral…). Cet espace particulier peut déborder sur l’espace public à condition que puisse s’y attacher une certaine légitimité. En tous les cas il y a transgression de contraintes géographiques et de rapports à l’environnement considérés idéologiquement comme «naturels» et/ou «normaux». Cette création est limitée dans le choix des matériaux et fait appel à la récupération (en distinguant celle issue de la «Société de Consommation» et celle propre au monde rural – dont le Musée de Cuzals, dans le Lot, donne de savoureux exemples).

Le site délivre aussi un message quand il n’est pas lui-même constitué de messages, inscriptions,
moralités: « Au champ du labeur, j’attends son vainqueur! ».

Si la nécessité fait loi, l’ œuvre qui la sublime se doit de la réaffirmer symboliquement. Sans doute est-ce pour cela qu’aucun site ne peut faire l’économie de la mort. Tous ne sont pas des tombeaux et même, la plupart de ces mausolées ne sont que des cénotaphes ! Il me semble qu’ils manifestent d’autant plus le vide que l’on a cherché à le masquer illusoirement par l’accumulation. Ce remplissage répétitif ne joue-t-il pas pour « l’architecte paysagiste », selon l’expression de Bernard Lassus, le même rôle que le « bourrage »pour le dessinateur brut ? 3

En ces lieux de désirs et de morts est-ce si étonnant que surgisse la révolte? En ces « Jardins du Rêve » affleure souvent la « violence du joli » pour reprendre l’expression de Jean-Yves Jouannais4. On objecte souvent que ces créateurs du dimanche tiennent parfois des discours lénifiants, loin de toute révolte pour ne rien dire d’idéaux révolutionnaires! C’est oublier là notre position de « voyeur » – pour ne pas dire « indicateurs » – vis à vis de créateurs qui ont dû déjà mille fois justifier l’injustifiable ! Non, je le répète : il n’est pas de site dans agressivité.

2) Le trop-plein & le rien

Changeons maintenant de perspective et comparons nos sites d’art populaire, singulier, brut… aux sites touristiques traditionnels, et même à ces « Hauts Lieux » qui parsèment le pays. J’ai été frappé par un fait que je veux livrer à la sagacité de mes lecteurs: il existerait une relation de cause à effet entre un lieu touristique et un site brut (pensons à Picassiette et Chartres, Gilis et Bonaguil… etc.). Inversons la proposition: si mon hypothèse est juste, autour des lieux célèbres et inspirés doivent se trouver des sites singuliers ! ?

A contrario, on remarquera que des « sites » se constituent contre le « Rien-du-Tout » ou l’espace vide ! Qui n’a été frappé par « l’immensité » qui entoure les sites de Favreau, de Martial Besse… Si l’espace et le temps se conjuguent, l’amateur de singularité qui voyage en automobile doit prendre
garde aux longues lignes droites: pensez encore à Martial Besse, à Chatelain …

Je ferais volontiers correspondre à ce « vide » rural le « rien » architectural, le pavillonnaire proliférant, cette banlieusardisation de l’espace. Les petites communes rurales vivent aujourd’hui sur ce

principe ce qui nous vaut le saccage de villages entiers au nom d’une «modernité» obsolète depuis
longtemps. Y verrons-nous fleurir les sites bruts de demain? Je ne le sais. encore.

Dans un texte publié dans la revue « Autrement » consacrée aux « Hauts Lieux », Alphonse Dupront, sous le titre de « Au commencement un mot : lieu », formulait ainsi une définition possible: « Soit, dans la donnée brute du lieu, trois étapes définitrices : la prise de possession d’un espace, la mise en place ou l’enracinement cosmique et, parce que lieu il y a, l’extraordinaire ». (p. 59). Si le christianisme a tenté de désenchanter l’espace, c’est au profit de quelques points forts, les « Hauts Lieux ». Je propose donc l’idée que la création de sites d’art populaire obéit à une logique de reconquête d’une territorialité perdue. Contre le maillage de l’espace par le sacré, surgit l’insolite. Mais le site insolite n’est ni la caricature ni l’envers du sacré, il est l’autre du culturel rituel, son double critique. Il partage avec le « Lieu Saint », où souffle le « Génie du Lieu », une curieuse propriété, celle d’être, comme nous l’avons souligné, des lieux vides ! Paradoxe qui est l’essence du sacré : le Saint des Saints du temple de Jérusalem était vide, tout comme les mystères d’Éleusis étaient dérisoires, que le facteur cheval n’est pas enterré dans son palais5… comme il ne faut rien chercher là où le syncrétisme éclate, à la grotte magique de la forêt de Quénécan, chez l’abbé Fourré ou de Chomo à Robert Tatin !

D’autres critères existent pour définir ces environnements. Je pense par exemple à cet article de Marcel Detienne dans la revue Critique6 qui cherchait à dresser une typologie des sites – à partir de séries: « un mur », « du sang », « un double » ou encore: « Le Même », « le Déjà-là », « l’Autre » – que nous aurions pu appliquer à l’analyse des sites bruts. Mais j’ai tenté de « donner la parole à l’espace » car je crois que l’on a sans doute trop insisté, pour des raisons historiques, sur les pulsions créatrices au détriment des réponses à l’environnement, des réappropriations de l’espace, des manifestations de « refus » de toutes natures, certes, mais relevant d’un registre sociologique7. Sans exclure d’autres dimensions.

Ouvrons ici une parenthèse: cette sensibilité « sociologique » m’a conduit à repérer l’apparition des sites d’Art Brut populaire dans le roman policier contemporain. Mais, hélas ! Comme nous sommes loin du formidable Simenon qui avait osé mettre sur scène, librement inspiré de Louis Soutter, un peintre-prisonnier proche de l’Art Brut !8 Je lis, par exemple, sous la plume de Serge Quadruppani, dans une collection mettant en scène un héros libertaire, «Le Poulpe», la description d’un petit jardin d’art populaire9 : «  … Le mur de clôture était entièrement recouvert de coquilles, avec une volonté manifeste de faire beau : rosaces d’huîtres, frise de moules (à quoi ça sert les moules, si t’as pas la frise ?), arabesques d’escargots (…) dauphin de ciment recouvert de morceaux de céramiques de couleurs vives. La maquette de navire de guerre grande comme une barque, figée au moment de sa mise à l’eau dans un bassin orné d’un modèle réduit du pont-levis de la Normed, et les massifs de buis taillés en forme d’animaux (...), la cabane à outils en forme de pagode… » comme on le voit, il ne suffit pas de mettre en scène un « anarchiste » pour éviter la commisération méprisante et les clichés les plus éculés. Mais le bouquet se trouve dans la pochade de Bertrand Delcourt « Les Sectes Mercenaires » (même série, même éditeur) qui écrit: «  (C’) était une espèce de crypto-surréaliste à tendance occulte-situationniste, avec un zeste de passion pour l’art brut et les délires baroques… ».
Décidément l’idéologie la plus réactionnaire n’est pas là où l’on croit la trouver10 !

Car il suffit d’ouvrir les yeux sur ces jardins de l’insolite: créés pour « embellir », jamais on y a remarqué tant d’amanites phalloïdes, de bêtes montrant les crocs, de monstres… Si l’humour n’y est pas absent, les saynètes les plus ludiques ne sont jamais exemptes de gravité. Ce sont des simulacres qui sont donnés pour tels, face à la réalité quotidienne, à « la misère du monde ».

Que dire des sacro-saints dés en équilibre sur les pilastres des portails (j’ai vu à Apt un immeuble dont toutes les fenêtres étaient encadrées de colonnes surmontées de dés ! ). Est-ce l’antique Ploutos, dieu grec de la Fortune, que l’on veut invoquer ? Est-ce au contraire au passant de se méfier? Ce Kitch, ce mauvais goût, n’est-il pas affirmation de soi jusqu’à l’agressivité? J’y vois, à travers une exaspération du Moi, la revendication d’une territorialité. Je ne peux que renvoyer à l’analyse de Jacques Lacarrière dans « Le Bel Aujourd’hui » sur la possession de l’espace par la « saleté ». J’en ai trouvé bon nombre de ces sites – à commencer par celui de Jean- Marie Massou dont il sera question plus loin – cachés derrière des accumulations de déchets, de carcasses, de détritus… Le « pas net » devenant la frontière entre deux mondes, manifestation d’une appropriation d’un lieu protégé par des ordures qui se donnent à voir comme la mort à l’œuvre. Ce rejet subvertit alors le « haut-lieu » culturel et s’en distingue – un certain temps du moins, pour les plus singuliers. Philippe Muray le dit magistralement11 : le Haut-Lieu, c’est l’enregistrement d’un crime rituel à jamais camouflé (…) vous avez toutes les chances de trouver du cadavre dessous, un soupçon de charnier (…) C’est l’ironie de l’âge moderne que les foules puissent se ruer dans des endroits qui, dès qu’elles y sont, perdent tout attrait et même toute existence».

Joe Ryczko avait lui aussi décrit ce mécanisme en imaginant le « site idéal » dans Les Excentriques du Pays-aux-Bois12

Même si l’on est frappé par la multiplicité des drames intimes qui président à l’œuvre des « Bâtisseurs insolites » – un vide à remplir, à cacher; une épreuve à accomplir, à subir ; un cauchemar à sublimer, un rêve à matérialiser – ils l’accomplissent dans une limite inscrite dans un champ social, dans une révolte, un sursaut de l’exclu qui pressent que cette « Immortalité des Humbles » ne sera dans la plupart des cas qu’éphémère. À quoi bon rassembler ce bouquet de textes qui, dans le meilleur des cas ne sera qu’un « Tombeau » ?

Oui, « Plutôt la vie! ».

1Ce n’est que plus tard que j’ai compris le sens caché de cette formule : notre Oncle Schneider avait été déporté. C’était un rescapé de Buchenwald. Il me fait préciser quil pratiquait dans cette phrase une sorte de condensation symbolique : il navait pas été victime de cette arrestation en masse des Juifs parisiens avec lactive participation de notre police connue sous le nom de « Rafle du Ver dHiv », mais, élève au lycée Rollin, il participait au réseau de Résistance fondée par son Professeur, Jacques Decour, dont il était lagent de liaison. Arrêté sous une fausse identité, c‘est au titre de « Politique » quil fut déporté et non parce qu’il était juif. Après trente ans de vie «normale», les fantômes de Buchenwald sont revenus le hanter, mettant sa vie mentale en péril. Je lui dédie ce numéro de Gazone afin que « Nul n’oublie ».

2 J’avoue ne pas voir de point commun entre mon ancêtre libre-penseur et vraisemblablement Franc-Maçon, réélu Maire
au temps du Cartel des Gauches, et l‘écrivain chantre de Napoléon 1er! On consultera sur ce point: Marie-Claire Tihon,
«Verneuil-sur-Seine, Une Grande Histoire», 1994, T. II, Chap. 48. Pour la «Folie» néegothique. le Cadastre indique bien le

lieu-dit «Les Carrières».

3 Je développerai plus tard cette hypothèse: la perspective, le clair-obscur, le «bourrage» sont trois attitudes différentes
pou~ résoudre un même problème esthétique et cette distinction peut se retrouver chez les constructeurs nous permettant
a
l.nsl une sorte de typologie des sites et des créateurs: à larchitecture utopiste correspondrait le visionnaire cultivé, au jar-
dm des m
erveilles lautodidacte fabuliste baroque, au site d‘accumulation, le «Brut». Ces trois moments reproduiraient éga-
lement une progression: de l‘élitisme culturel hermétique à lautodidacte s‘assumant dans un mythe pour finir dans lautre

de la culture: le créateur brut.

4 Jean-Yves Jouannais, «Des Nains, des Jardins», Hazan.

5 Ceux qui le sont font un pied de nez aux bien-pensants, je pense à l‘anarchiste Favreau, à ce cordonnier rural du Lot
qui
, sur son mausolée en rase campagne, avait inscrit: « Fidèle à mes convictions de libre-penseur et à ma terre natale, tran-
quille, j’entre ici dans l
e néant ».

6 N°503, 1989.

7 Cf. Pierre Sansot, Demander la lune, Fata Morgana.

    8 Les amis de Gazone connaissent le recensement que nous avons jadis réalisé sous le titre « Maigret et lArt Brut » ainsi que l‘amicale confirmation de Michel Thévoz.

9 «Saignesur-Men>, Baleine Éditions, pp. 49-50; « Les Sectes Mercenaires», p. 18.

10 Que dire du bon polar de René Merle : Treize reste raide (Série Noire, n°2471, sept. 1997) où lon nous présente
un gr
and bourgeois « amateur d’art éclairé, évidemment » qui s’adonne lui-même à la peinture. « Art Brut » répète-t-il à plu-
sieurs repris
es (p. 31, p. 37, p. 46… ). Le comble c’est quand notre artiste « Brut » explique son choix esthétique entre « la gestuelle à laméricaine » et « les cérébraux français » pour… « des peintres provençaux» (p. 143), mais des « peintres de tempérament, un peu engagés. Ils se disaient peintres-prolétariens » ! ! ! (p. 146). Encore un effort et nous allons voir en peinture la

sardine qui bloque le Vieux-port!

11 In revue «Autrement».

12 Plein Chant n°48

 

 

 

Jean-François Maurice
Gazogène n°17

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