Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Philippe Geneste / Tommasio di Ciaula

« Le Riposte »

Entretien Philippe Geneste et Tommasio di Ciaula

ouvrier écrivain, auteur de Tuta Blu*- Automne 1996 –

« Comment en êtes-vous venu à l’écriture? Comment est né Tuta Blu ? »

– « J’ai écrit Bleu de travail à cause d’un extraordinaire désir de raconter, de faire sortir : mon histoire d’HOMME, d’ouvrier. Le faire sortir de l’anonymat !J’étais fatigué d’être interrogé sommairement durant une assemblée (les plus sommaires : à main levée) ; durant une grève dans la rue (le journal disait que nous étions cinquante mille personnes; un autre cent mille… Un écart de cinquante mille âmes, et chacune ses angoisses, peurs, rêves, colères, contradictions et chacun… avec son histoire).

Sans diplôme, j’ai commencé mon Université avec les journaux (ceux que les voyageurs oubliaient dans les voitures) que rapportait mon père, nettoyeur dans les trains, la nuit, au retour du travail. Je m’emparais de ces feuillets et je lisais, lisais…  !

Je voulais comprendre ma vie, le pourquoi d’où je venais, où, putain, j’allais !

Ayant échoué en composition italienne (trois bonnes fois aux examens intégratifs, obligatoires pour pouvoir accéder à l’école secondaire inférieure), mon père, pour me punir, par nécessité (il fallait de l’argent pour vivre) me traîna par le col dans un atelier de mécanique !

… J’exagère peut-être, je suis trop narcissique, mais j’ai donné voix au silence séculaire des classes populaires, ouvrières, subalternes !

Et ainsi, Bleu de Travail, n’en déplaise aux critiques bourgeois : ils disaient que c’était un roman de pauvre idiot qui regrettait la campagne : il explosa et explose encore maintenant, partout dans le monde !

La bourgeoisie fit une grande erreur : elle n’arrêta pas mon roman aux frontières; ainsi cette œuvre CONTINUE son chemin dans la moitié du monde, et ce, depuis vingt ans ! En français, espagnol, allemand, russe. Contacts avec l’Angleterre, l’Albanie, la Suède…

En outre de Bleu de Travail, on a tiré un grand film, mis en scène et produit en Allemagne et aussi trois adaptations théâtrales en France, Allemagne, Belgique !

« On dit que la « Littérature Prolétarienne » n’existe plus parce que le prolétariat a changé. Que pensez-vous de ces affirmations ? »

– La littérature ouvrière, il n’est pas vrai qu’elle n’existe plus, mais elle a sûrement diminué !La faute, malheureusement en incombe aux Mass-Médias qui vivent de mode ! En Italie, il y a eu un boum dans les années Soixante-dix; de nombreuses maisons d’édition publiaient les œuvres des gens du peuple, mais cela ennuyait les écrivains bourgeois, parce que, nous, gens du peuple, nous savons les écrire nos histoires, et même bien !

Eh puis, le monde va à droite, les grands patrons commandent et les histoires vraies, racontées par des prolétaires, ça ennuie. Faisons sortir les squelettes de l’armoire !!!

À la Télévision, seulement des quizz et de belles femmes qui plus elles montrent de millimètres carrés de culotte, plus leur salaire, déjà de rêve, s’élève !

Ainsi, plus nous nous abêtissons devant la télé, plus nous sommes des pantins, des marionnettes, qui nous faisons manœuvrer par les patrons de Ia vapeur, c’est-à-dire les grands patrons du monde !! Selon moi, maintenant qu’il n’y a plus d’argent pour les travailleurs, que les autos ne se vendent plus, alors on prépare la guerre pour pouvoir substituer les autos par des armes; « Boum, boum, boum … taratata … bang, bang BOUMMMMMMM…  !

« Parmi les littérateurs prolétariens italiens pouvez-vous nous parler d’un qui vous est cher ? »

Pour ce qui concerne les écrivains du peuple, je peux signaler Marco di Mauro, paysan, manœuvre, vieux maintenant; et seul. Il publia une œuvre pleine de fautes de grammaire, d’orthographe, mais une GRANDE ŒUVRE, un vrai talent de narrateur !

Sa vie désespérée (misère, tant de misère, accidents… ) commença à changer quand il suivit un cours de réparateur radio; et ainsi sa vie changea, en effet. Le titre de son œuvre est Le Bel Immeuble.

Un spectacle théâtral a été monté à partir de Tuta Blu Quels sont vos projets ? »

Quels projets ? J’écris, mais les éditeurs, après la vague des années Soixante-dix (Ah, les modes, les maudites modes !) ne veulent plus entendre parler d’écrivains ouvriers ! Beaucoup de gens (critiques littéraires, journalistes… ) qui applaudissaient les écrivains ouvriers se sont défilés ; ils sont montés sur le char des patrons !

En fin de compte, que pouvait leur offrir un écrivain prolétaire : un sourire, un merci… Les deux éditeurs qui me publient ensemble en France ont oublié mon roman ! J’ai touché quelques centaines de francs de droits d’auteur, malgré d’excellentes critiques !!!

Mais il en résulte que depuis 1982, le livre peut se trouver en France et qu’il se vend durant mes réunions-débats, durant des représentations théâtrales… mais de Francs, rien en vue !!!

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* Actes Sud/Fédérop, 1982.

Gazogène n°17

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