Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

La machine à remonter le temps

Conte du dimanche

… Mais peut-être avons-nous un peu trop sacrifié à l’espace ! Il serait bon de ne pas oublier le temps!!! Pierre Pascaud nous en donne l’occasion.

Conte du dimanche...

Conte du dimanche...

L’idée d’inventer une machine à remonter le temps n’est pas nouvelle !! Les années s’accumulant dangereusement, j’ai, moi aussi, caressé le rêve de montrer à bord d’un tel engin afin de retrouver le teint velouté, le mollet joyeux et l’œil égrillard de mes vingt ans.
À force de réfléchir, j’ai pensé qu’il suffirait tout bêtement d’arrêter l’inexorable avancée des heures et d’inverser cette progression vers le passé. D’où ma décision, pour tuer le temps, de tricoter une pendule munie de rouages fonctionnant à l’envers.

Pierre Pascaud

Pierre Pascaud

Si j’ai un conseil à vous donner c’est bien de ne pas vous lancer dans une telle aventure car, au lieu de gagner du temps j’en ai perdu, et j’en perds même de plus en plus. Non seulement il faut une sacrée patience pour tricoter maille après maille le ressort spirale, la fusée, le balancier, l’échappement (qui peut être à chevilles, à ancre, à cylindre ou à palettes), le barillet, qu’on ne détourne de sa marche normale qu’en modifiant le rochet (ce qui nécessite de l’astuce et du doigté), les viroles, cliquetis, arbres, aiguilles et autres bricoles. Je vous assure que tricoter cette machinerie, même avec une laine de qualité, c’est drôlement coton et ça donne du fil à retordre. Un boulot à n’en plus finir. Je n’avais pas le temps de voir le temps passer alors que je m’efforçais de le dépasser. Je me consolais en pensant qu’il faut toujours prendre son temps pour éviter de le perdre. D’ailleurs, n’avais-je pas pour but de récupérer le temps perdu ?
Dessin de Pierre Pascaud

Hélas, j’avais oublié l’essentiel, à savoir que les heures n’obéissent qu’à Dieu qui les a placées, une mauvaise fois pour toutes, dans le sens des aiguilles d’une montre; décision prise il y a belle lurette, dès son réveil en ce petit matin blême de la création où notre éternité fut repoussée à plus tard. Dieu n’avait pas mis un long temps pour que le nôtre fût compté. Dans de telles conditions, il était inévitable que j’aie maille à partir avec Dieu qui ne pouvait. pas me laisser impunément tricoter ma pendule secrète comme ça… mine de rien…, planqué derrière le balancier ; surtout qu’il s’agissait d’une pendule qui en grignotant le temps à reculons, devait logiquement retourner dans l’éternité du mouvement perpétuel. Je croyais bien la gagner ma course contre la montre, mais Dieu m’avait repéré.

« Alors mon gaillard, hurla Dieu au quatrième top, on passe son temps à tricoter une petite pendule à remonter le temps… Mais c’est interdit, strictement interdit. Et la mort dans tout cela , Hein, qu’est-ce que vous en faites de la mort ? Évidemment VOUS vouliez l’embrocher avec vos aiguilles à tricoter. Écoutez, mon ami, si vous ne savez vraiment pas quoi faire pour vivre en tuant le temps, je vais me permettre de vous donner un bon conseil dans l’attente du jugement dernier, tricotez-vous donc des alibis. »

Me tricoter des alibis ! Cette suggestion m’avait précipité dans un abîme de perplexité. où je croupis encore actuellement.
Je ne vois qu’une solution pour en sortir : tricoter une échelle. Mais vais-je avoir assez de laine ?

Pierre Pascaud
Gazogène n°06

conte de Pierre Pascaud

conte de Pierre Pascaud