Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Gilis

Le Manège enchanté de Gilis à Barras

Monsieur Gilis était maçon. Pendant des années, il avait rêvé de constituer sur un petit terrain en bordure de route, traversé par un fossé alimentant un bassin, un Jardin du Rêve peuplé de statues représentant son imaginaire. A la retraite, il s’y attelle et en vient à bout après 3 ans d’efforts. Peu de temps après, il disparaîtra vers les années soixante-dix. Nous avons été très peu nombreux à connaître ce petit site insolite situé aux confins du Lot, du Lot-et-Garonne et de la Dordogne. Le lieu est étrange, comme magique et pourtant vaguement inquiétant. En toute saison, la végétation est luxuriante, envahissante et renforce un sentiment de nostalgie…

Au départ, les statues de ciment polychromes s’inspirent du Manège enchanté, une émission de télévision des années Soixante. Cependant, Gilis va rapidement abandonner ces personnages qui semblent n’avoir servi que comme caution aux yeux des autres, pour constituer son propre univers.

A gauche de la route, en face de ce jardin du rêve, on trouve un gendarme qui signifie aux rares automobilistes :  »  STOP! Place au Rêve  » et indique le Jardin de l’autre côté de la route. Sur un portail, une fusée et un oiseau signifient que ni le rêve ni la liberté ne seront tués par la science et la technique ; aller sur la lune n’est rien… L’entrée du jardin est faite avec des têtes de lits-cages en fer et laiton qui nous plongent dans l’univers de Little Némo, le héros de Horace Mac Kay. Après les personnages télévisuels, ce sont tous les animaux du monde, mais situés d’une façon telle qu’ils apparaissent visiblement liés par une logique interne : zèbre, ours, éléphant, tigre, boa, âne et singe ; puis, ce sont tous les volatiles, depuis les plus familiers jusqu’aux plus exotiques… Il ne fait pas de doute que Gilis a organisé son espace avec une grande cohérence, comme un parcours initiatique. En bas l’imaginaire télévisuel préfabriqué fondé sur la force (le gorille et la loi sociale, le dompteur, le gendarme). Nous traversons ensuite le fleuve et commençons un songe peuplé encore d’animaux familiers, l’oiseau symbolisant l’onirisme. En haut, se trouvent les forces primitives inconscientes. Gilis s’est représenté là avec le Général de Gaulle, père tutélaire qui apporte sa caution au travail de l’auteur ! Cette interprétation, je m’empresse de l’ajouter, ne doit rien à notre imagination : Gilis s’est consciemment et volontairement représenté à côté et sous De Gaulle – on remarque devant eux un piquet métallique qui symbolise le micro devant lequel se font les discours – pour signifier la normalité de sa création et y puiser sa légitimité. Le discours que De Gaulle nous tient peut se résumer en ceci:  » J’atteste que ce que fait Gilis est bien !  »
Avec ce petit site, nous nous trouvons une nouvelle fois confronté à la richesse de la création populaire : Gilis est à la fois l’auteur et le créateur d’une cosmogonie très personnelle mais, aussi, il détourne à son propre profit un personnage charismatique et un univers conventionnel télévisuel. Sur une stèle, Gilis rendit hommage à la main avec d’autres signes, équerre et truelle, marteau et compas… Mais revenons pour conclure sur la mélancolie du lieu comme si Gilis, artisan maçon,  avait souhaité en faire son mausolée aussi beau que le très touristique château de Bonaguil situé à quelques kilomètres de là ! N’avait-il pas en effet inscrit dans le ciment à l’entrée du jardin du rêve :  » S. V. N. R. de Bonaguil « , soit en clair :  » SOUVENIR de Bonaguil  » ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°11-12

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