Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Antoine Gallon

Le cœur à vif de l’homme de Bassompierrre

L’AUTOROUTE a surplombé le site d’Antoine Gallon. Approchant de Bassompierre on m’a dit qu’il fallait prendre la route de Longwy, du côté de Boulange. Pour construire son « anti-Musée à ciel ouvert », Antoine Gallon a « travaillé comme un bagnard » et ça, on veut bien le croire. C’est là, dans une zone que les travaux de l’autoroute ont rendu très humide que ce singulier personnage a construit son domaine.

Ce révolté a pourtant une tête de sage chinois qu’a si bien croquée et linographiée Jean Vodaine : petits yeux vifs, plissés et fendus en amande, tête bien ronde encore accentuée par une large calvitie, de belles rouflaquettes et une petite moustache.

La Lorraine fut le creuset de sa culture populaire. S’il n’est pas venu de Slovénie comme son compatriote Vodaine, c’est de peu car son père était natif de la Vénétie et, en ces temps-là, en quelques années on naissait ou on devenait qui Italien, qui Autrichien, qui Yougoslave et puis Slovène. Et je ne parle pas politique !

Quant à la sidérurgie française, elle se chargeait de brasser les hommes sans soucis de nationalités !

ANTOINE GALLON a exercé mille boulots, et des plus curieux, depuis sa naissance en Moselle, à Algrange, en 1931. Ne dit-on pas qu’il fut vendeur de machine à coudre, enquêteur privé, menuisier, marchand forain et j’en passe certainement, et des meilleures.

C’est en 1964 qu’il s’installe à Boulange.

Depuis, sa boulimie créatrice n’a fait que s’accentuer : sculptures sur pierre ou sur bois, peintures au couteau, gravure sur linoléum… La figuration est d’une naïveté brute : les statues semblent sortir de leurs gangues de pierre comme sous les coups d’un marteau piqueur mais cette violence n’exclut ni la sensibilité ni l’émotion.

On ressent en regardant les reproductions de ces œuvres un mélange de profonde compassion pour les êtres humains en même temps qu’un long cri de révolte.

Comme l’écrit le poète Alphonse Pensa : « Dans ses tableaux, les ciels brûlent presque toujours d’impatience, l’aurore attend souvent, et avec joie, un tout nouvel enfant, tandis qu’au loin des maisons basses, encore un peu fourbues par l’abondance du cru, font durer le silence.
Au milieu du jet de ses sculptures, l’artiste un peu violent, accompagne l’éclatement des matières avec des airs de grenade pour finir en lumineux baisers ».
Dans ce beau texte, intitulé L’Artiste à la bétonnière, Alphonse Pensa nous dit encore ceci : « Il a exposé dans des carrières, construit sa maison comme on élève des enfants, élevé sa demeure comme on construit son avenir, brûlé ses toiles dans sa cheminée, à nouveau peint, sculpté, taillé le marbre et la pierre, le bois et tout ce qui peut prendre forme ( … ). Il n’est dans la droite ligne de rien, il ne suit aucune voie officielle et reconnue: il peint, sculpte et invente sa vie dans la seule maison érigée à l’est de l’autoroute, coupé du village qui regarde la plaine où l’artiste chante pour la détresse de ses chiens ».

Antoine Gallon
Antoine Gallon : Sculpture

Mais pas seulement car son art est bien un cri de révolte qui n’a pas fini de nous remuer et qui, au-delà de nous, veut comme il le dit : « essayer de venir en aide aux générations futures pour rendre le monde meilleur ».

Jean-François Maurice
Gazogène
n°18