Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Édito

Des champions de « L’AUDIMAT » aux insoumis de l’art !

QUELLE FORCE pousse donc des individus qui toute leur vie ont été étrangers au monde de l’art à se mettre à l’ouvrage ?
Une chose est sûre au demeurant : une telle question surgit quand le non-spécialiste vient marcher sur les plates-bandes de « celui qui sait », quand le soumis commence à faire sa tête de cochon, quand l’exclu, l’opprimé, l’oublié… fait ce qui lui tient à cœur, ce qui lui passe par la tête, ce qu’il a dans les tripes !
L’Art Brut, quoi !!?
Mais on nous serine plus que jamais que personne n’est indemne de culture, que la télévision fait pénétrer dans tous les foyers les stéréotypes esthétiques, la connaissance du monde et les savoirs…

JE VISITE un jour un vieux peintre populaire autodidacte dont la vue commençait à baisser sérieusement. Entre les sacs de vieilles pommes de terre à demi germées, les cageots de fruits blets, il étale ses dernières peintures. Pendant toute notre visite, la Télé marchait à plein même si les images étaient totalement brouillées. À quoi lui servait-elle donc ? De fond sonore ? De Radio ?
À l’Audimat, il était champion, n’en doutons pas !
Je me souviens aussi des repas chez Mémé C. où, tandis qu’elle nous racontait les rafles auxquelles elle avait échappées, récit d’autant plus fort qu’elle vivait toujours sur les lieux mêmes, la télé fonctionnait en permanence. Et elle était toujours allumée quand elle réalisait d’étranges broderies… Tout cela a maintenant disparu : le vieil immeuble au fond de la cour pavée du quartier de la Roquette, les derniers rescapés de la communauté juive de Turquie et ses broderies ; et ma jeunesse.
Elle aussi, à l’audimat elle devait être championne !

L’ART BRUT est mort ? Cela fait tant plaisir aux tenants du conformisme, de la hiérarchie, de l’autorité, de la réaction. Un jour, une nuit, une femme, un homme se mettent à créer. À la suite de quoi ? Va savoir ! La vieillesse, la maladie, la peur de la mort, le désir de transmettre, l’exclusion, la retraite, la solitude ? Un choc, une rupture, un échec, la remontée de vieux démons trop long temps contenus ? Encore une fois, va savoir !

Mais voilà que les vieux doigts se mettent à dessiner, à broder, à peindre, à sculpter, à bâtir… avec l’agilité de l’innocence reconquise ; voici que les mains se mettent à l’ouvrage, que les vieux outils, les machines bricolées, reprennent du service…

La télé est allumée. Et alors ?
C’est à la découverte de ces insoumis de l’art qui poussent le vice jusqu’à pervertir l’audimat que ce numéro de Gazogène vous convie une nouvelle fois.

Jean-François Maurice
Gazogène n°18

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