Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Sokolowski

Sokolowski
L’appel du désert

Avec des textes de Joe Ryczko

ON PRÉTEND PARFOIS que les créateurs autodidactes sont les découvreurs d’un seul « truc », qu’ils ne font ensuite que reproduire immuablement à la manière de je ne sais quel artiste médiumnique.
C’est là faire injure à Lesage, à Crépin… ainsi qu’aux véritables naïfs et autres autodidactes ! Sur ce point c’est plutôt vers l’art académique qu’il faut porter son regard, vers ceux qui depuis des décennies reproduisent les mêmes lignes de 8,7 cm, les mêmes coups de pinceau n° 50, les mêmes haricots, le même noir. .. etc. sans parler des emballages et autres « concepts » d’œuvre ! Sokolowski apporte à ces pauvres pensées un cinglant démenti. Il travaille dans le secret, voilà tout.
Il a commencé par des compositions en ciment-colle et au sable, colorées à la bombe ou à l’aérographe et souvent rehaussées de filets d’or représentant plus ou moins symboliquement les cheminées de l’usine sidérurgique de Fumel condamnées et détruites sous les premiers coups du « néo-Iibéralisme ».

Sa deuxième période fut encore plus étrange : « Sokolowski » va utiliser de vieux disques micro sillons 45 et 33 tours pour réaliser d’hypothétiques vestiges d’un monde disparu.
Après quelques essais de « tressages » de disques, il revenait au dessin et présentait quelques années plus tard des œuvres sur papier, mélange d’encres et de cirages qui semblaient sortir de quelque atelier Renaissant ou Baroque et pouvaient soutenir la comparaison avec ces pierres polies où apparaissent des paysages « naturels », des villes et autres visions fantasmagoriques.

Sokolowski, peinture

"Désert du touareg". Dessin, encre de Chine (plume) (32x24 cm). Janvier 1948. Fondation Dubuffet, Paris. © ADAGP, Paris, 1998.

APRÈS DES ANNÉES de silence, il nous revient avec des images du désert glanées en Irak, en Iran, au Yémen surtout, dans le sud Lybien…
Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec l’aventure de Jean Dubuffet. On sait que ce dernier, en février 1947, puis d’octobre 1947 à avril 1948 enfin de mars à avril 1949 séjourna dans le Sud Algérien, le plus souvent à El Goléa.
Le Fascicule IV du Catalogue des Travaux de Jean Dubuffet, sous le titre Roses d’Allah, Clowns du Désert, rend bien compte de cette expérience. Max Loreau va jusqu’à écrire « Qu’il ne s’agit de rien moins (pour Jean Dubuffet) que de peindre en arabe ». Et peindre « en arabe » avec les matériaux du cru. Max Loreau dit encore en un passage qu’il faudrait citer tout entier : « Le sable l’attire : en lui le peintre trouve une matière d’un genre nouveau, plus humble, plus effacée, sans prestige, individualité ni consistance ».

CE N’EST PAS LE SABLE qu’a trouvé Sokolowski mais le fard ! Je laisse aux spécialistes le soin de méditer sur ce renversement de l’essence en apparence ou vice-versa et cède la parole à Joe Ryczko, qui dans Les Friches de l’Art (N°19) écrivait ceci : « Grand amateur de voyages, Jean Pierre Sokolowski a découvert la peinture Hargous dans certains pays du monde islamique. Cette pratique essentiellement féminine s’apparente au maquillage corporel. Elle relève tout à la fois de la décoloration et de la magie. Elle consiste à orner certaines parties du corps, notamment le visage, les pieds et les mains, à l’aide d’un produit fabriqué à partir d’un mélange de henné, de charbon de bois et de cendre. L’application se fait à l’aide d’un roseau. S’inspirant de cette technique archaïque, Sokolowski a réalisé des peintures tout à fait étonnantes, dans lesquelles il associe, avec bonheur, art primitif et modernité. Une nouvelle illustration de ce que pourrait être l’art paléolithique contemporain ».

Joe Ryczko devait compléter ce texte, à l’occasion d’une exposition de Sokolowski à Cahors, par cette présentation inédite :
« La découverte de nouveaux horizons, l’approche de culture différente ne sont jamais sans conséquences sur le travail du créateur pour autant que celui-ci ne donne pas dans l’ethnocentrisme. On se souvient de l’exposition « Les Magiciens de la Terre » présentée à Beaubourg par Jean Hubert Martin. À travers cette manifestation, il y avait le désir de montrer que l’art contemporain ne se résumait pas forcément à l’art officiel occidental. Par ailleurs, on connaît de longue date l’apport des arts océaniens et africains au renouvellement de l’art occidental de ce siècle. On ne s’étonnera donc pas que Sokolowski ait pu renouveler de fond en comble son œuvre plastique, en promenant son regard lors de ses pérégrinations dans le monde musulman.
Les peintures rupestres du Sud Lybien lui inspireront ses encres et ce graphisme particulier. La vie dans le désert le sensibilisera sur l’élaboration des tentes de nomade. L’art populaire du Yémen lui donnera l’idée de ses constellations, pictogrammes blancs sur vieux papiers journaux et de ses dorures sur papier de verre. Le réemploi de motifs traditionnels, le recours au henné, au khôl et l’utilisation du roseau donnent lieu à une recréation imprégnée d’orientalisme.
Que les voyageurs immobiles se réjouissent, les œuvres de Sokolowski les conduiront vers d’improbables ailleurs.

Je crois bien, en effet, que Sokolowski, en dehors de tous les courants à la mode crée une œuvre marginale et pourtant on ne peut plus «  contemporaine ».

Il y avait le « Rustique Modern », pourquoi pas le « Paléolithique Contemporain » ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°18

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