Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

René Hervieu

Brut de boîte
ou
réflexion à partir des compositions de René Hervieu


René Hervieu : boîteRené Hervieu : Boîte

EN OBSERVANT LES « BOÎTES » de René Hervieu, m’est revenue à la mémoire une remarque de Bernard Jund un jour que je l’interrogeais sur son itinéraire de l’École des Arts Appliqués au groupe Phase et à son œuvre actuelle.
« Bien des choses me disait-il, que l’on met aujourd’hui sous l’étiquette « art singulier » auraient été qualifiées dans un très proche passé de « surréaliste » ou dans la mouvance du Surréalisme ».
Or la Boîte n’est-elle pas caractéristique précisément de cette esthétique ? N’est-elle pas intimement liée aux Poèmes-Objets d’André Breton et des premiers surréalistes ?

René Hervieu se définit lui-même comme un « créateur autodidacte d’inspiration surréaliste ». Certaines de ses compositions font explicitement référence à Max Ernst comme cette ville réalisée avec des morceaux de bois rongés par les termites. D’autres sont des hommages ou des clins d’ œil comme ce Rêve de Fièvre

Toutefois beaucoup s’émancipent de cet héritage, soit parce qu’elles reflètent une expérience personnelle douloureuse (je pense en particulier à cette grande composition aux hortensias qui a si longtemps attendu son abeille de laiton), soit parce qu’elles semblent tout naturellement trouver un langage nouveau (comme cet assemblage « africain » que tous les spectateurs, spontanément, désignent ainsi).

On croit communément que les Boites appartiennent à un courant « intellectualiste », que ce monde clos, à part, favorise le commentaire narcissique. Il me plaît de penser que Joseph Cornell (1903-1972) un des « pères-des-boîtes » était plutôt un de ces « hommes du commun à l’ouvrage » cher à Jean Dubuffet puisqu’il fut vendeur de vêtements et commis-voyageur pour une marque de réfrigérateurs avant de se mettre à créer pour distraire son frère handicapé.

La boîte peut néanmoins devenir une sorte d’exercice obligé par la manifestation d’une dialectique de l’ouvert et du fermé, du profane et du sacré, de l’exhibition et de l’intime… Mais il appartient aux plus inventifs de s’affranchir de ces règles.
Je repense à mon émerveillement devant les saynètes de Ronan-Jim Sévelec découvertes à l’exposition de la Halle de Saint-Pierre à Paris organisée autour des créateurs de L’Œuf Sauvage de Claude Roffat. Quel étonnement en effet devant ces scènes fascinantes qui ne conduisent ni au narcissisme ni au voyeurisme. Il y a là quelque chose d’unique.
Deux expositions réalisées durant l’été 1998 dans le Lot montraient bien les multiples possibilités expressives des boîtes, malgré les contraintes formelles et psychologiques. À Cajarc, à la Galerie « Acadie », on pouvait découvrir Bettina von Arnim, Yolande Destieu-Bettio ainsi que Paul Duchein. Ce dernier devait trouver à Saint-Cirq-la-Popie, dans cette merveilleuse demeure baroque du Musée Rignault, à deux pas de la maison d’André Breton, un écrin à sa mesure. Que de mondes différents, que d’approches personnelles !

À CÔTÉ DE CES ŒUVRES, les Boîtes de René Hervieu, sans doute mais pas seulement parce qu’elles sont le fait d’un autodidacte, ont un charme insolite, y compris pour les premières qui montrent à l’envi leur filiation surréaliste. Elles sont créées dans la nécessité, non dans l’esthétisme; elles empruntent là où çà plaît, sont poétiques sans ostentation… L’histoire de chacune permet à chacun de se raconter une histoire, son histoire. Sans mythologie, sans culture scolaire, sans a priori, sans étiquettes, sans rien.

Mais ne suis-je pas à mon tour en train de succomber au délire d’interprétation que je suis le premier à dénoncer ? Face aux boîtes ne sommes-nous pas comme les prétendants qui, dans Le Marchand de Venise de Shakespeare, doivent, pour obtenir la main de sa fille, choisir le bon coffret, celui qui contient le portrait de Portia ? Serons-nous comme l’heureux Bassiano ? Entre le coffret d’or, d’argent ou de plomb, ferons-nous le bon choix ?

C’est dire si la boîte  est objet du désir. Mais foin de cela ! Freud en son Thème des trois coffrets avait déjà, en 1913, tout dit ou presque !

Nous voici devant la boîte  comme Alice devant le miroir où notre rêverie de l’infiniment petit débouche sur l’immensité créatrice.

Jean-François Maurice
Gazogène n°19

René Hervieu

René Hervieu : "Brut de Boîte", réflexion