Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Les Houmas

« De quelques batailleurs, hommes des bois et autres catins… »1

L’art populaire des indiens Houmas

Photo Anne-Lorraine Bousch,


La Louisiane ! Dans la géographie mythique de l’imagerie, ce vestige d’un empire perdu n’en finit pas de peupler les territoires de notre nostalgie. Combien de fétichistes de la crinoline ne rêvassent-ils point à ces belles alanguies à l’ombre des chênes centenaires, oublieux par complaisance que dans les champs de canne à sucre ou de coton l’homme noir irriguait de sueur et de sang les fastes de cette oligarchie ! Loin des plantations, ce sont aussi les cadjins, ces exilés d’Acadie qui, du fond de leurs bayous et dans leur savoureux dialecte, nous renvoient l’image fulgurante et surannée d’une France d’Ancien Régime, un instantané de notre propre histoire. Aux amateurs d’exotisme, voici encore les Caraïbes avec ses flibustiers et boucaniers, héroïques brigands honorés depuis par la mémoire collective (cf. Jean Lafitte). Et surtout avec ses créoles noirs venus d’Haïti et dont le parler fait irrésistiblement écho à celui des Antilles (cf. la musique zydeco ), Il est de coutume d’arrêter là la fresque multiculturelle et ethnique d’une Louisiane jadis nôtre… À bien fouiller pourtant dans les méandres de l’ostracisme et au plus profond des marais, une image fugitive finit par affleurer : celle si longtemps refoulée des indiens houmas.

En un pays où le fait francophone s’épuise telle une peau de chagrin, les Houmas constituent par une cruelle ironie du sort un véritable reliquat linguistique et, soit dit en passant, la seule communauté amérindienne d’expression française aux États-Unis. Avant l’arrivée des premiers européens, ils vivaient d’agriculture et de chasse dans les collines au nord de Bâton Rouge. Ce contact leur fut des plus préjudiciables et sonna pour eux l’heure de l’exode. Leur odyssée d’infortune les conduisit progressivement vers le golfe du Mexique et ses vastes étendues marécageuses, rythmées par les ouragans et les raz de marée. Faute de terres arables, l’âpre compétition enfin cessa. Il est vrai que nul ne songeait à leur chicaner cette terra incognita. Reclus en ce purgatoire environnemental, ils devinrent aussi socialement invisibles. Cette stratégie isolationniste de survie leur vaut d’être aujourd’hui les grands oubliés de l’histoire louisianaise et les laissés-pour-compte du gouvernement fédéral qui refuse de reconnaître leur indianité, à ses yeux corrompue par un excès de francité !

Il est superflu de signaler combien ce nouveau milieu dut exiger d’efforts d’adaptation et de créativité sociale. Les Houmas n’eurent d’autres choix que de tout réapprendre : le paysage désormais marin, les éléments destructeurs, les dangers de la faune… jusqu’aux bases de leur économie traditionnelle autrefois soumise au cycle régulier des récoltes et, depuis, aux vicissitudes d’un environnement hostile. Or c’est justement cette vision d’un monde reconstruit que leur art populaire représente à une échelle microscopique, tel un récit visuel qui à loisir décline les chroniques jamais écrites de leur vie quotidienne. En guise de bréviaire plastique, nous retiendrons les crabeurs assis dans leur pirogue et ramenant à grands coups de pagaille des paniers en cipre (cyprès chauve) emplis de crabes géants. Les goalettes qui s’en vont à la mer pêcher la chevrette (crevette) avec leurs filets à paupières. Les trappeurs capturant dans leurs pièges nutrias (ragondins), chaouis (ratons laveurs) et cocodries (alligators). Les domestiques (prêtres et nonnes) figés dans une pose hiératique et leurs ouailles vaquant sur un.prie-Dieu à leurs devoirs dominicaux… De la vie quotidienne à la spiritualité (catholicisme teinté de chamanisme), c’est toute l’expérience des Houmas qui transparaît dans ces enluminures sculpturales, tout un monde de Lilliputiens que l’anthropologue se doit d’observer à la loupe, tant ceux-ci théâtralisent dans l’infiniment petit et sur un mode poétique l’ethnodrame se jouant à l’échelle du quotidien.

L’expression la plus remarquable de leur iconographie réside toutefois dans la représentation du riche bestiaire louisianais : chat-tigre, grand gosier,gros bec, zoiseau de fleur, ouaouaron, barbue, sac-à-lait, choupique, mangeur d’ œuf1. Figures de proue de cette perspective animalière, deux sculpteurs ou, plus exactement, deux fabulistes merveilleux : Cyril et Ivy Billiot. Tel père mais non tel fils, ils ont chacun leur manière pour raconter la vie sauvage dans laquelle les Houmas puisent leur subsistance. Dans un registre minimaliste, Billiot l’Ancien (Cyril) nous en dit l’essentiel avec une grande économie de moyens : des formes équarries au casse-tête (hache) et au couteau, un usage réservé de la couleur et sans autre nuance que celle donnée par les hasards du pot. Plus réaliste, c’est au contraire avec un grand soucis du détail que Billiot le Jeune (Ivy) nous en fait le portrait : des animaux saisis dans leur habitat, en une pose plus vraie que nature mais toujours .traversée par un heureux accident qui irait de la « mutation » anatomique à un vent de macaquerie, tel cet ours de la ciprière (ours noir) qui, enveloppé dans son manteau de fourrure synthétique et le museau recouvert de mouches à miel (abeilles), exhibe malicieusement un bloc de cire. En dépit des variations stylistiques, leur geste trahit une grande connaissance du milieu naturel et de son éthologie. Quant à la parole qu’ils dispensent, celle-ci relève d’une pensée naturaliste et parfois animiste2, variante locale d’une sagesse amérindienne plus vaste.

Outre l.a sculpture sur bois avec son art animalier et sa mise en scène des métiers traditionnels ou de l’imagerie religieuse, l’esthétique des Houmas comporte de multiples aspects allant de la vannerie à l’architecture vernaculaire, des chants et des danses à la littérature orale. Somme considérable et néanmoins méconnue ! Afin de promouvoir l’art de cette communauté ethnique – condition espérons-le préliminaire à la reconnaissance de leur identité culturelle ! – j’ai monté une exposition itinérante qui, pour la première fois, leur rend hommage3 La notion de « découverte » dans le domaine artistique ne va pas sans quelque relent de présomption. Je ne prétendrai donc pas les avoir découverts, pas plus que le Sieur de La Salle lors de son voyage inaugural le long du Mississippi en 1682 ! Le seul objectif qui ici m’anime est de faire découvrir un art populaire largement ignoré et, par induction, une réalité humaine trop souvent muselée. Si certaines expositions ont pour vocation de distraire et d’autres d’instruire… voire, mais c’est très rare, de faire monter la cote de telle ou telle écurie, celle-ci se veut avant tout militante. Quand un ethnologue de terrain pratique l’observation dite « participante » au sein d’un peuple en lutte pour ses droits les plus élémentaires, on ne s’étonnera pas qu’il finisse parfois par voir lui-même l’humeur batailleuse ! …

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1 Respectivement : lynx, pélican, héron noir couronné, oiseau-mouche, grenouille d’Amérique, poisson-chat, perche, truite de cyprière et serpent royal. Si autrefois l’autarcie était une condition pour survivre, l’espace mental des Houmas s’est depuis élargi sous l’action conjuguée de la télévision et de la presse. Au niveau du bestiaire, il faut désormais compter avec les bétailles de l‘aut‘bord : macaques (terme générique pour singes), chevaux barrés (zèbres), gizelles (gazelles), etc.

2 Sculpter est pour Ivy Billiot un acte de libération, en ce sens que le bois contient déjà dans ses fibres tout un bestiaire potentiel en attente du geste créateur qui le dégagera de ses excès de matière.

3 Cet événement donne également lieu à diverses activités culturelles : réalisation de huttes en latanier, spectacles de danses indiennes, ateliers de sculpture, conférences, vidéos, etc. Masur Museum of Art (Monroe), 29 août-l0 octobre 1999 ; Bayou Terrebonne Waterlife Museum (Houma ), 1er novembre-17 décembre 1999 ; Center for Regional Studies, Southeastern Louisiana University (Hammond ), 1e‘-28 février 2000… Catalogue disponible : Houma Indian Art : Triptych (Ivy Billiot, Cyril Billiot, Marie Dean), 36 p., nombreuses illustrations en couleur.

Jean-François Maurice
Gazogène n°20