Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Jacques Rouby

LES PALIMPSESTES DE JACQUES ROUBY

Par Gilbert Pons

à Charlotte

Aborder l’œuvre de Jacques Rouby est chose délicate. En raison d’abord de la discrétion de l’artiste – comme il rechigne à montrer ses travaux, ceux-ci sont inconnus du public, ignorés des critiques et absents des circuits officiels de l’art contemporain -, en raison aussi de l’extraordinaire abondance de sa production, en raison surtout de sa diversité extrême. On va néanmoins s’y essayer. Ce plasticien à part – il vit d’ailleurs à la périphérie de Souillac – travaille opiniâtrement, depuis une vingtaine d’années, à une œuvre singulière, protéiforme, une œuvre dont l’évolution même défie pourtant toute tentative d’étude rigoureuse et toute rétrospective. Pourquoi cela ?

La plupart des artistes peignent à la verticale, ou à peu près, des tableaux qu’ils exposeront de même, accrochés aux cimaises des galeries et des musées. Jacques Rouby, lui, préfère opérer à l’horizontale, comme l’écrivain, d’ailleurs il travaille généralement sur des feuilles. Après avoir disposé l’une d’elles sur sa table, ou bien sur le plancher, il l’attaque – au double sens du verbe – de façon généralement oblique et en commençant par les bords. Cette « méthode » lui semble à la fois plus efficace et plus pertinente qu’une autre qui serait conduite de façon classique, disons frontale. En somme, il agit un peu à «l’indienne», au sens où l’on parle d’une nage à l’indienne, celle où le nageur fend l’eau en se tenant sur le côté, de la manière la plus fluide, la plus coulée possible, sans faire de vagues ou de remous, à moindre bruit. Mais comme il tient à ce que ses œuvres soient présentées dans des conditions rappelant celles de leur élaboration, il ne les expose pas à proprement parler et se contente de les stocker chez lui, en les superposant. Rouby n’est pas Arman, néanmoins il accumule. En visitant son atelier on découvre des centaines de feuilles de grand format soigneusement empilées sur des étagères, du sol au plafond, ou à peu près. D’emblée on ne voit rien du résultat de son activité et, hormis quelques menus indices traînant ici ou là, on se croirait davantage dans un entrepôt que dans le lieu où travaille un artiste. Bref, son œuvre est livrée à l’œil du curieux par son versant le moins spectaculaire, le moins pittoresque, par la tranche en quelque sorte ! N’était le cadre on pourrait penser que l’on a affaire à des in folio en attente de reliure, ou à de grands cahiers qui ne seraient pas encore brochés. Mais qu’y a-t-il au juste sur les pages ?

Jacques Rouby : papiers (détail)
Jacques Rouby : papiers (détail)

La plupart des écrivains, à un moment ou à un autre de leur carrière, se sont plaints d’avoir séché devant leur feuille blanche, pendant des heures ou plus encore, parce que l’inspiration faisait défaut. J’imagine que s’il usait d’un stylo pour s’exprimer Jacques Rouby partagerait leurs angoisses, mais il est plasticien et, à ce titre, dispose d’une palette assez large de solutions et de parades à l’épineux problème de la stérilité. Il ne commence jamais un tableau à partir de la toile vierge, non, il a besoin d’un support déjà bien rempli. La matière première est fournie le plus souvent par ses propres travaux, des aquarelles, des portraits au fusain, etc. – il lui en reste des centaines en réserve, datant de l’époque ou il dessinait encore, à Collioure – toutes choses qu’il désavoue maintenant ou en lesquelles il ne peut plus se reconnaître et qu’il s’ingénie donc à maltraiter, à défigurer. Le rapport qu’il entretient avec son passé pictural – un passé qui n’est pas toujours lointain ou révolu – est d’une agressivité étonnante, mais cette agressivité n’est pas foncièrement iconoclaste, elle est surtout féconde. Je me souviens lui avoir rendu visite, en mars dernier, au moment ou il « reprenait » des œuvres datant d’il y a une quinzaine d’années. Comme un écrivain corrige son brouillon, biffant ici ou là des formules qui lui plaisait pourtant naguère, surchargeant parfois de jolies phrases, des expressions heureuses mais qui ne cadrent plus, Rouby s’ingéniait à retoucher au moyen de masques de carton de gabarits divers – à saccager plutôt, car entre-temps il avait changé d’outils et de techniques, changé surtout de conception et de langage – des travaux qui me paraissaient pourtant tout à fait réussis et achevés. La forme ancienne devenait un nouveau fond sur lequel des figures plus ou moins abstraites étaient appliquées avec une sorte de rage, le point d’arrivée devenant un point de départ. Après des négociations difficiles je pus «sauver» du carnage deux créations passées, mais cela voulait dire qu’en repêchant ces œuvres je l’avais en quelque sorte empêché d’en inventer de nouvelles. Évidemment, ce n’était pour lui que partie remise et j’imagine que même en supposant qu’il conservât tels quels, qu’il épargnât en quelque sorte ces travaux dépassés qui me semblaient très aboutis, il dût, dès que j’eus pris congé de lui, s’acharner sur leurs congénères dont je n’avais pas eu le temps de soutenir la cause ou que je n’avais même pas pu voir.

Jacques Rouby : pile de papiersJacques Rouby : Pile de Papiers

Jacques Rouby ne peint donc pas. Je veux dire qu’il n’use pour s’exprimer ni de pinceaux, ni de couleurs en tube ; du reste, il néglige les techniques picturales classiques, et méprise l’habileté apprise, la virtuosité. C’est un expérimentateur, un marginal qui ne se soucie guère de ce qui se passe ailleurs ou de ce que font ses confrères, qui ne fréquente pas les galeries, pas davantage les musées, et ne supporte les tableaux de maîtres que dans la forme réduite que leur imposent dictionnaires et encyclopédies. Il conserve scrupuleusement ses travaux passés, certes, mais cette fidélité n’a pour lui de sens que parce qu’elle prépare les fouilles et les triturations qui leur offriront une seconde vie, plus digne et plus vraie à ses yeux que la première.

Il recycle aussi le travail des autres, artistique ou pas. Les vieux magazines, les catalogues de vente par correspondance sont une mine presque inépuisable dans laquelle il trouve les matières, les formes et les couleurs dont il a besoin pour ses bricolages inspirés. Ici ou là dans ses compositions on retrouve en effet des visages connus, des silhouettes familières, des crânes aussi, parfois, mais décalés, déformés, sans dessus dessous. Il recueille des empruntes – comment procède-t-il ? je l’ignore car il tient jalousement secret ses divers tour de main, ses trouvailles – et les distribue, par séries, sur ses tableaux, comme autant de pièces à conviction des menus larcins qu’il a commis dans telle ou telle revue à grand tirage.

Un jour, dans un dépôt d’ordures, il découvrit un bas relief de métal représentant une pietà. Ce fut pour lui plus qu’une aubaine, une révélation ! Cette sculpture endommagée devint un instrument fétiche, une sorte de matrice à l’aide de laquelle il allait produire des centaines et des centaines de moulages, tous pareils, tous différents. Ils sont entreposés dans un petit hangar, les uns sur les autres, cela fait des piles assez hautes, un peu branlantes et de couleurs variées. Le spectacle est étrange. Il l’est bien davantage lorsqu’on apprend que pour fabriquer chacun de ces objets presque semblables il a sacrifié une dizaine au moins d’œuvres anciennes et variées. Je l’imagine vidant sans regret des chemises entières de dessins magnifiques dans une sorte de marmite, malaxant ces ingrédients de luxe à seule fin de donner la consistance et la teinte voulue à sa pâte à papier. Rouby gâche ses vieux travaux comme un ouvrier gâche son plâtre. . Que fera-t-il de ces ribambelles de bas reliefs en papier mâché. Entreront-ils, un jour ou l’autre, dans de nouvelles combinaisons ? La chose reste imprévisible car s’il a l’esprit de système – la récurrence de certains motifs en témoigne – il se fie beaucoup à son intuition immédiate et compte sur un hasard, un incident heureux pour orienter sa tâche.

Mais ses productions antérieures, les photos des magazines ou un bronze ébréché ne constituent pas les seules matières premières de son activité actuelle. Il utilise aussi des cartons, des cartons tout neufs – la chose est peu fréquente – qu’il superpose et qu’il colle afin d’en augmenter l’épaisseur. Une fois ces préparatifs achevés, le vrai travail pour lui commence, un travail long et fastidieux, un travail dur et même dangereux pour les mains, il lacère la surface unie du carton avec une lame de rasoir. En somme, il pratique une sorte de scarification forcenée, mais la précision de ses gestes est diabolique, chirurgicale. Puis, avec ses ongles ou au couteau, il arrache quelques-unes des minces lanières ainsi produites ; ces peaux successives il les écorche lambeau après lambeau – comme un malade qui gratterait sans se lasser, qui gratterait avec férocité, jusqu’au sang, les parties de son corps qui le démangent -, et ces peaux communiquent, se touchent, elles coexistent désormais d’une autre manière, non seulement en épaisseur mais aussi en surface. Néanmoins, ces balafres qu’il inflige à la matière sont transitoires, d’autres tortures suivront, chimiques cette fois, plus brutales et plus profondes. J’ai aperçu dans un coin de sa maison des quantités impressionnantes de plaques prêtes pour la seconde phase du supplice, mais d’un supplice auquel nulle intervention extérieure ne pourra soustraire les futures victimes. Diverses mixtures prévues pour le deuxième stade de l’épreuve sont concoctées avec le plus grand soin, elles peuvent contenir des oxydes, du sulfate de fer, du café, d’autres substances plus saugrenues encore, à quoi il ajoute de la colle et un siccatif. Par la suite ces cocktails sont déversés sur le carton, alors celui-ci gonfle, se boursoufle, il gondole et se tord pour la plus grande jubilation de son bourreau. Jacques Rouby supporte mal ce qui est neuf, lisse et propre, il aime mieux les taches et les accrocs, les irrégularités, les accidents, la rouille aussi, évidemment. Un après-midi, c’était en février, il me fit faire une dizaine de kilomètres sur une route étroite et sinueuse, une route pleine d’embûches et de nids de poules, dans le seul but de me montrer une porte de fer dont la peinture vert sombre, s’étant écaillée, accusait avec une force incroyable le rouge de l’enduit sous-jacent, du minium. Le temps n’est pas seulement un grand sculpteur, il est aussi un grand peintre, et même quelquefois un coloriste hors pair, pourquoi, dès lors, mettre sa griffe sur les œuvres quand on se borne à donner des coups de pouce à son travail de destructeur. Rouby refuse de signer ses créations. À plusieurs reprises, lors de nos discussions, il me parla de l’émotion intense que lui procurait la vue de pans de murs mis à nu par les démolisseurs, de cloisons en ruines couvertes de papiers peints ratatinés par l’eau de pluie et le soleil, froissés par les rafales de vent, déchirés. Il n’y avait rien à ajouter à ces mondes privés mis à mal parce que mis à jour… Dans son jardin on trouve des récipients où croupissent des matières sans nom, en déliquescence, des matières organiques en cours de décomposition. Marcel Duchamp fit jadis des élevages de poussière – Man Ray en prit même une photo -, Jacques Rouby cultive patiemment toutes sortes de substances avariées, nauséabondes, aux émanations peut-être toxiques. Ça n’a pas l’air de le gêner et s’il fait macérer tout cela dans des bidons, dans des pots, s’il en conserve aussi sous des chiffons ou sous des bâches, c’est qu’il juge ces précautions nécessaires pour l’avenir de son activité.

Ce plasticien affectionne les promenades à la campagne, mais sa saison préférée n’est pas le printemps, il dédaigne ce qui est joli ou réputé et préfère considérer les cicatrices marquant les tronc des vieux arbres, les bourrelets qui se forment autour d’une plaie de l’écorce, la surface cloquée d’une flaque de boue, l’eau trouble d’une mare. Il apprécie les fleurs, bien sûr, à condition qu’elle soient fanées, les fruits également, mais il les lui faut moisis ou tavelés, impropres à la consommation, les feuilles enfin, lorsqu’elles commencent à pourrir ou craquent sous les pas. La nature souffre à sa manière, mais cette souffrance étant inerte, indolore, on peut en jouir en paix, sans mauvaise conscience, et puis le spectacle de la déconfiture n’est pas si négatif, elle est l’autre face de l’être, sa face noire en quelque sorte, une face plus escarpée, plus rebutante sans doute, une face bien sûr moins fréquentée, mais qui n’a pas moins de valeur et pas moins de beauté.

Le lecteur pensera sans doute que les œuvres dont il est question dans ces pages n’ont guère été décrites par le menu, qu’à la question posée dans l’entrée en matière aucune réponse précise n’a été apportée, il pensera en outre qu’en l’absence de reproductions il lui est difficile de s’en faire une idée. Mais peut-on vraiment écrire sur ce qu’on a vu, spécialement quand il s’agit de choses aussi complexes, aussi stratifiées – aux deux sens du terme, aussi stupéfiantes que celles de Jacques Rouby ? En rédigeant cette étude il me semble avoir emprunté quelque chose à sa « méthode ». Je ne suis pas parti de zéro, non, mes feuilles de brouillon étaient loin d’être vierges. J’eus quelques entretiens avec l’artiste, des conversations à bâtons rompus lors desquelles je pus prendre des notes mais pas la moindre photo des œuvres qu’il me montrait pourtant sans trop de réticences et commentait parfois avec une vigueur et une verve piquantes. Ce fut mon matériau de départ, bien plus que la vue des centaines et des centaines de pièces contenues dans son atelier. Bref, l’œuvre de l’artiste fut abordé par son faciès le moins visible, obliquement si on peut dire.

Gilbert Pons, La Blaquié, 5-15 août 1999
Gazogène n°20