Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Lire les lignes du bois

Lire les lignes du bois avec Philippe Pot

On dit de certains hommes qu’ils sont « bonne pâte », d’autres du « bois dont on fait des flûtes ». Philippe Pot est sans doute de ceux là mais je l’imagine plutôt de bon bois debout, de ces bois que j’utilisais jadis lorsque je travaillais dans les chantiers navals. Ah ! Ça, pour repérer le bon bout, il fallait avoir le coup d’œil, ne pas se tromper dans le fil, ni dans le tord, ni dans le mouvement. À la longue, j’ai fini par me persuader que c’était le bois qui me choisissait. Sinon comment expliquer que dans une pile de séchage un morceau puisse t’attirer l’œil et que, précisément, celui-là, il allait te faire la pièce d’étambot, le morceau de varangue juste pile poil ? C’est un vieux de la vieille qui me l’a confirmé : « Compagnon, si la pièce te saute aux yeux, c’est pas que tu l’as trouvée, c’est qu’elle s’est donnée ».

Philippe Pot : Le Courtisan, bois debout

Philippe Pot est un créateur discret, sans esbroufe. Nous avons commencé à nous écrire à partir de ses cannes sculptées. Ses bâtons, disait-il, car ce mot évoque mieux le monde rural, la marche, les animaux, l’amitié…

Puis j’ai reçu un jour, comme ça, gracieusement, un petit tableau réalisé à partir des fils de toiles d’araignées… C’était l’impalpable hasard qui produisait des lignes dont Philippe Pot se servait ensuite pour faire surgir des compositions, des formes vivantes, des personnages… Ce n’était pas seulement l’aléatoire qui le fascinait mais ce que la nature pouvait montrer de beauté préexistante à celui qui sait la voir, c’est à dire qui sait l’aimer.

Depuis trois ans maintenant, c’est à partir de l’observation patiente des nœuds du bois que Philippe Pot met en mouvement son imagination pour notre plus grand plaisir.

Ces nœuds du bois qui créent des formes que le regard anime, Philippe Pot en est devenu amoureux au point d’aller les traquer durant de longues promenades où il les dessine sur de petits carnets de croquis. Comme il nous le dit : « Ce sont aussi des figures en mouvement, qui flottent, s’enroulent, se redressent, dialoguent, ondulent, vibrent, s’interpénètrent, s’arrêtent brutalement… »
Car le nœud, arabesque ou volute est toujours passage entre une apparence striée plus ou moins harmonieuse et une signification enfouie.
Les veines s’arrondissent, se tordent jusqu’à former une écriture, une écriture à lire entre les lignes. Mais ce qu’on peut y lire, enfin y déchiffrer avec un grand degré d’incertitude quant à la validité de la traduction, n’est sans doute jamais l’histoire tranquille d’une évolution sans heurt ; au contraire le nœud est signe de ruptures, de traumatismes, de blessures. Le nœud est cicatrice : belle blessure assumée ou suintante boursouflure du regret.

Mais le nœud est aussi œil et le regard de l’homme donne vie à ce qui déjà l’observait. Car ces lignes, ces stries forment un fin réseau comme autant de petites veines qui irriguent la peau des choses. Ainsi naît l’image.
Encore faut-il trouver ensuite la technique la plus appropriée pour rendre ces visions ce que Philippe Pot a réussi par un travail original de la gravure, le plus souvent à partir d’un fond noir bien encré qui donne aux saynètes les plus apparemment innocentes un petit quelque chose de déstabilisant, voire d’angoissant.

On le voit clairement, Philippe Pot tire tout de son propre fonds : démarche, idées, techniques… C’est un véritable autodidacte et l’on peut rapprocher son travail d’un authentique art naïf, de l’Art Brut, singulier, hors normes, populaire…
En tous les cas c’est un art humble, un art modeste, crée dans le respect de la nature et dont la simplicité n’est jamais simpliste mais manifeste au contraire une force qui peut aller jusqu’au coup de poing.

PHILIPPE-POT-gravure

Gravure de Philippe Pot : Angoisse à l’état adulte

Ainsi, à peine ai-je découvert cette gravure intitulée : Angoisse à l’état adulte que mon cœur a battu. Il  y avait là quelque chose qui me touchait profondément. Œuvre étrange qui réussit à communiquer dans des figures inédites et malgré tout évidentes – dont on ne finit pas d’explorer les méandres et d’en découvrir de nouveaux contours et secrètes variations – une sensibilité à fleur de peau et une émotion à la fois indicible et pourtant familière.

Comme l’encre bien noire est le masque d’un blanc trop parlant, ces vieilles veines du bois nous irriguent, par la magie de l’art, des sensations auxquelles nous ne rêvions même plus.

Merci Philippe Pot pour cet art si immédiat, si naturel et pourtant si médité, si intériorisé, où l’émotion trouve sa rêveuse figuration. .
Comme tu le dis si bien : « Au-delà de la pensée, j’ai trouvé l’art au cœur de la nature, au cœur des nœuds du bois ».

Alors encore merci pour cet art à l’état nature.

Jean-François Maurice
Gazogène n°20

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