Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Les Disparates de Philippe Delessert

Les Disparates de Philippe Delessert

Philippe Delessert - les disparates

Philippe Delessert : "les disparates"

Sculpteur Philippe Delessert ? Animateur de matière plutôt. Ou même « spirite » si ce mot n’entraînait des connotations ambiguës ou ne nous renvoyait par trop à des temps révolus. Une chose est certaine, les premiers « Disparates » sont arrivés un jour, ou plutôt « dans la pénombre d’un hiver interminable », spontanément. Issus semble-t-il de multiples mythologies, leurs personnalités singulières imposaient leur loi. C’est dire si l’hétéroclite est leur milieu, l’incohérence leur raison d’être, le bricolage leur éveil à la vie…

Bon, mais qu’est-ce qu’un disparate ?
Une sculpture ?
Disons une sorte de sculpture, une forme chargée d’énergie, une matière évocatrice de réminiscence, un trait d’union entre des possibles. Sans doute est-ce pour ces raisons qu’un « Disparate » n’est jamais tout seul. La vraie force ne provient-elle pas de l’association, de la volonté générale, des groupes d’affinités ?

Mais laissons la parole à leur intercesseur – et non leur géniteur – pour nous conter leur venue au monde : « … les Disparates apparaissent à l’improviste là où on ne les attend pas : entre chien et loup au fond d’un jardin ou dans le foyer d’une cheminée, léchés par la flamme. Ils poussent des portes invisibles et décalquent leur image sur des supports singuliers.


Dans l’ensemble, ils revêtent une peau dont le grain et la luminosité évoluent à mesure que leur intégration s’effectue ; et puis, mystérieusement, le processus se stabilise comme à la fin d’une mue. Le sujet prend sa liberté, son image abrite un caractère unique, reflet de ses origines et de son acquis. (…) Passé les premiers moments d’hésitation, chacun des ’Disparates’ attend de l’extérieur une confirmation de sa personnalité. C’est ainsi que je me suis trouvé au service individuel et collectif de la petite troupe sans, pour autant, que s’instaure un quelconque rapport de domination de part ou d’autre. Mes initiatives à leur égard n’obéissent qu’aux seules lois régissant une paternité toute d’attentions et de prévenance ; je ne suis jamais que leur père adoptif….

… Une technologie, souvent rudimentaire, me permet de creuser, scier, cheviller, coller, visser, clouer, brûler, etc.…au moyen d’outils simples et relativement obsolètes. La pratique des gestes manuels révèle de nouveaux savoir-faire, ce qui est toujours un facteur passager de jovial équilibre. Les manipulations de différentes matières (terre, sable, tissus…) teintées d’outremer ou d’ocres invitent à mille tripotages carnavalesques… mais attention… prudence, discrétion… de la finesse ici, par-là un peu d’audace… tout en nuances, comme en musique, pour ne pas trahir les métamorphoses. On apprend à jouer des boues et des dentelles, à inscrire sa propre invention dans les formes existantes sans qu’il y paraisse de prime abord, à enrichir avec frugalité…

C’est en transformant de l’inanimé en personnages complexes et, par-là, en les aidant à devenir poésie et acteurs de leur vécu que je parviens à communiquer avec les ‘Disparates’. »

Comme toute œuvre singulière, cette création nous arrache à notre monde quotidien : nous ne voyons pas des « Disparates » partout ; non. Nous les rencontrons. Il suffit d’une promenade ou même un trajet habituel. Une silhouette anonyme se pare mystérieusement d’un halo de familiarité et la voici nous parler…  « un langage silencieux dans lequel l’imaginaire se déploie ».

Mais de quels mondes proviennent donc ces « Disparates » ? Certes, l’homme du commun les reconnaît immédiatement pour sien, l’amateur d’abîmes les a repérés depuis longtemps et les jouisseurs de l’éphémère n’ont pas raté l’occasion !

Personnages inclassables, présences réelles et pourtant fugitives, ils vivent leur vie d’existences autonomes. Ils ne viennent ni d’un monde parallèle, ni d’un autre monde ; d’un inter-monde peut-être ? Car ils sont capables d’essaimer hors de l’atelier de Philippe Delessert comme « autant d’escarbilles emportées par le vent vers des destinations imprévisibles ». Les « Disparates » tricotent d’étranges mailles entre les gens et les époques. Ils nous forcent à réinventer des épisodes obscurs, à nous même ignorés, de filiations pourtant nécessaires.

C’est dire qu’ils sèment la pagaille, le beau, le somptueux désordre sans lequel notre monde ne serait qu’un éternel hiver.

Jean-François Maurice
Gazogène n°20