Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Robert Rey

ROBERT REY

alias

2R

par

André Escard

Y’a deux hommes en France, qui sont fort dissemblables l’un de l’autre, mais qu’ont cependant pas mal de points communs.
J’ai pour eux les mêmes sentiments d’estime, d’affection et de fraternité.
Ils n’ont ni le même âge, ni la même profession.
Y’en a un qu’est le plus beau « moustachu-barbu » blanc que j’connaisse. L’autre (je l’ai déjà dit) utilise le fameux rasoir Gainsbourg (« Le Beau Serge ») qui vous coupe les poils du visage à 2 ou 3 millimètres de la peau.

C’est pas des snobs, ni l’un, ni l’autre.
I sont cultivés tous les 2 et i zaiment aussi les peintures de foire (comme Rimbaud), le genre Chaissac, et les Dubuffet de l’époque des portraits-rapido, tracés à la pointe d’un couteau, dans la peinture
I zont tous les 2 des femmes charmantes qui, de plus, les aident dans leurs labeurs et créations diverses.
I peuvent prendre l’air vache s’ils veulent, mais z-i-zont la plupart du temps une tête adorable de sensibilité, de douceur et de tendresse. On les en embrasserait.
I zaiment rigoler, se fendre la pêche, s’esclaffer sans retenue à toutes les gauloiseries de « L’Almanach Vermot » ou des « Brèves de comptoir ». I z’en hoquettent de satisfaction et vous flanquent de grandes claques de la main dans l’ dos (à la Brésilienne).
I sont chaleureux, enthousiastes, et savent défendre, bec et ongles, les causes et les gens ki z’aiment.Pi y’a des moments où i sont pensifs, songeurs, kekfois presque tristes : c’est ki rêvent, alors, à tout un tas de problèmes douloureux qui affectent le monde ou leurs proches…

Robert Rey portraitRobert Rey

Et pi moi, l’André Escard des Crapottes, là-dedans, je me fais une fierté d’être leur ami et de réagir, assez souvent, comme eux.
Et c’est ce dont pourquoi j’vas vous causer des deux, mais (en fait) surtout du premier.
Car ça m’est difficile de m’étendre sur le deuxième, dans le cadre de cette revue (z’avez pigé).
Z’alors donc, me v’la tout seul devant ma page vierge pour vous zexpliquer le kissé-ti-donc que ce Robert REY de mon cœur.

J’ai déjà pondu un jus sur lui dans le Bulletin des Amis d’Ozenda de notre grand-prêtre Jean-Claude Caire (N°62 d’avril 1998, pages 134-143).
Mais j’vas pas recopier ma salade.
J’redirai donc seulement :

Né à Marseille en 1927 (donc 72 berges).
1m. 70.
Force de la nature.
Ingénieur à la Cie Générale de Géophysique, dans la recherche du pétrole (surtout en Afrique).
Dès 1964 : informaticien.
Emm… physiques (jambes, angine de poitrine, accident cérébral en 1973…)
D’où gêne dans la parole et dans l’écriture : Retraite.
Dès 1990 il se met à peindre et à dessiner, pour surpasser le destin. Et il y réussit bougrement, le mec.
C’est le 27 décembre 1997 que j’l’ai vu pour la première fois chez lui, à Paname, plein de vie et de gaité.
Depuis, on s’est rencontré x fois (ou aux « Crapottes » ou à Paris).

Ce sont ses derniers dessins et peintures créés en 1998, dont j’vas vous causer maint’nant.
Robert a des DESSINS directs, sans volonté de perspective, d’harmonie de lignes ou de compréhension pour les autres. I veut dire ski veut dire. Et il le fait sans chichis, sans hypocrisie, sans tromperie.
Il a une ou plusieurs idées dans le crâne, et il y va, sur le papier, à tracer des têtes qui se coupent, s’entrecroisent, se superposent, avalent ou crachent des choses ou bêtes identifiables ou non. Y a de grosses mains sur de petites têtes. Y a comme des aortes triples, et coupées, mais qui ne giclent pas de sang. Y a un gros œil sur un front mais c’est pas un cyclope. Il a, de chaque côté, 4 oreilles qui ont l’air d’être là non pour entendre, mais davantage pour voler, comme des ailes mécaniques.

Ce dessin-là, i s’appelle Ravissante (à cause, sans doute, de la belle bouche rouge du sujet principal), mais il y a tellement d’annexes mystérieuses accumulées autour, et dont je cherche la signification précise et le lien entre elles, que je me sens un peu perdu. Au fond, c’est ridicule, de ma part, de vouloir à tous prix saisir ski y’a dans les méninges des créateurs (mais chui comme ça). Ça me laisse un peu pantois, et agacé, de ne pas piger illico ska voulu exprimer Robert Rey dans ses dessins.

Robert Rey : « Que se passe-t-il à l'intérieur d'un crâne ? »Que se passe-t-il à l’intérieur d’un crâne ?

Pour ses PEINTURES :
Là, la magie des couleurs agit sur moi. Elle me fait subodorer la signification de ses créations même les plus complexes : sans doute parce que les pigmentations vives permettent de relier plus facilement une partie de l’œuvre à d’autres. Il devait en être de même, dans le crâne de Robert, quand il a peint ces tableaux : l’éclatement des thèmes accumulés est en quelque sorte magnifié, illuminé par les couleurs qui jouent leur rôle explicatif et centralisateur. (Y’aurait tout une thèse, je pense, à écrire là-dessus : comment un dessin compliqué peut-il être éclairé, et son sens profond clarifié par les couleurs. Ça montrerait pourquoi certains peintres attaquent directement au pinceau, sans jamais avoir, auparavant, crayonné des esquisses ou des lignes de « conduite  » en noir et blanc. C’est pas nouveau. Ça a été déjà cent fois dit. J’en ai trouvé moi-même, chez Robert Rey, des explications claires et précises avec les œuvres elles-mêmes devant moi, et leur créateur à côté, pour me dire si je me trompe ou non dans mes commentaires. De toutes manières ce que disait Paul Valérie reste valable : toute œuvre est un vide-poches : chacun y trouve (ou y met) ce qu’il désire.

Or donc, je vais vous dire ce que je vois, moi, dans quelques récentes peintures de Robert qui me paraissent évidentes, quant à leur signification :

Que se passe-t-il à l’intérieur d’un crâne ?

Pour moi c’est une des plus belles créations de Robert, de part la vivacité, l’éclat et le surgissement des couleurs : une vraie récompense.
C’est une tête humaine dont la peau est d’un violet-clair-mauve à en défaillir d’aise. J’ai rarement vu une aussi heureuse pigmentation. Elle vous éclate à la figure, elle fait s’illuminer à leur tour les autres couleurs de l’œuvre : rouge, jaune vif, noir, bleu clair, orangé.
Le haut de cette tête est décalotté : on entrevoit donc parfaitement les méninges de ce M. (ou de cette Mme), où se mélangent des mots illisibles et des chiffres très nets. De plus, une bulle du plus beau jaune sort des lèvres rouge vif et reprécise : « Que se passe-t-il ? ».
Les yeux mystérieux ont des paupières comme des casquettes (roses) de cycliste, dont la visière noire protège le M.Mme d’éblouissements crâniens qui ne vont pas tarder à survenir, tant la densité spirituelle du dedans du crâne est bouillonnante. Cette tête tient presque toute la hauteur et toute la largeur du tableau. Quelques remplissages en amibes tendrement coloriées complètent l’ensemble.
Malgré la complexité du problème posé, une profonde harmonie baigne l’ensemble, et le personnage sourit (un peu comme Mona Lisa) : cette quiétude, cette sérénité est assurément due à l’admirable coloris violet clair qui s’étale dans tout le tableau et l’illumine dans son intégralité.
Pour moi : 1er prix hors classe ; cette couleur en à-plat ravit, apaise et vivifie le tout.

Tentation diabolique

Robert Rey tentation diabolique, dessin au feutre

Robert Rey, Tentation Diabolique

Là, au contraire, c’est une électrisation, comme satanique, que nous offre Robert.
Pas d’à-plat, mais des couleurs très diverses, hachurées, et une dizaine de petits ronds coloriés, entourés chacun de 6 petits satellites, comme des vibrions, que manipulerait un politicard exacerbé, le teint cramoisi d’envie et de passion : orateur, révolutionnaire, prédicateur de l’Inquisition. Son œil est comme inspiré du dedans et ses bras s’agitent violemment. Sûr : il cherche à convaincre, à s’enflammer ou à pourfendre. C’est pas un mou. C’t’un violent, un déterminé. Il s’agite tant et tant qu’on a envie de le calmer : « Pourquoi vitupérer en vain ? ». Car, enfin, ses interlocuteurs le voient bien qu’il est un peu foldingue. Mais lui i s’en fout. I croit à ski dit.

C’t’un Satan d’la parole qui essaye de séduire ou d’effrayer… C’est dur d’avoir des convictions, des vraies, dans l’monde actuel, on vous prend pour un fou.
Il est simplement énervé. Est-ce que ses arguments (qu’il lance comme des billes) vont persuader son auditoire ? De toute manière : attention à la crise cardiaque : le coloris de sa tête peut tout laisser craindre.

Le Roi assis

Y a un gars à tête toute blanche (comme un spectre) assis au centre du tableau avec, derrière, deux autres têtes à peu près similaires. Le mec central, i tient quasiment tout l’espace. Il est assis devant une table, nous faisant face. Et, sur cette table il y a un damier-jeu d’échec. Ses cases ont des teintes criardes. Sauf les têtes blanches, le reste est, aussi, très vivement coloré. Le roi a un tour de cou gris et un gilet rouge. Ses deux bras jaunes bougent, au-dessus du damier, ainsi que des mains gantées de noir. Sur le devant, de formes bleues, vertes et violettes semblent revêtir la table des supports du damier.
Ce qui m’interloque, c’est un troisième bras, jaune, et terminé par une main noire, qui surgit de l’arrière et semble vouloir participer au jeu. De koi ti kèce ?
Je ne pense pas que ce bras appartienne à un des deux lurons à l’arrière-plan, car il s’articulerait mal avec le reste de leur anatomie. Donc je pense que ce troisième bras est une botte secrète du roi qui s’en sert frauduleusement pour accélérer sa victoire.
Mais si le roi à les deux yeux rouges qui fixent normalement l’échiquier, les deux vassaux de l’arrière-plan ont, chacun, un œil de côté (de couleur différente de l’autre) qui scrute avec une singulière attention le damier. Ne serait-ce donc quand même pas l’un d’entre eux qui a glissé sournoisement son bras vers le jeu, pour y lancer une pièce maîtresse (la dame de cœur, de couleur jaune).
En définitive c’est cette solution que je retiens quitte à changer d’avis après explication par Robert.

Robert Rey : Le Roi assis, dessin au feutre

Ce qui me plaît dans les peintures de Robert Rey, c’est ce genre de rébus, de situations pièges qu’il nous propose, en plus de la somptuosité des coloris.
Y a à voir et y a à penser, comme disaient les camelots du Sébasto, du temps de ma folle jeunesse.
Et il en crée, et il en crée, des cuvées pleines, de ces scènes, de ces mimodrames, pleins de vie, d’interrogations, et (de toutes manières) de splendeurs de tons.
Faut pas perdre de temps, avec toi : faudrait s’y voir tous les mois, pour connaître les nouveaux crus.
Y’a d’la qualité, M’sieur-dame, y’a d’l’idée, y’a la manière, y’a la matière (et, moi, je la, je les trouve succulentes, jouissives, titillantes à souhait, ces idées, ces manières, ces matières).

Allez à Paname (a re) sans tarder.

Je t’embrasse (et Colette aussi).

André Escard
Gazogène n°20