Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

L’art des épouvantails

L’ART DES ÉPOUVANTAILS

Par

Yvonne Bruel

Antoine Garde pensait que les malheurs de son potager venaient du ciel. Pour éloigner les oiseaux voraces qui sans aucune délicatesse se délectaient de ses légumes, Antoine planta un épouvantail : deux bâtons et un chiffon. Rien ne changea. La situation continuait a être désastreuse.

Alors Antoine observa finement, longuement, patiemment.
Les volants n’étaient pas les coupables ; le danger ne venait pas du ciel mais au contraire des profondeurs de la terre. Une équipe de rongeurs avait décidé de festoyer et de s’empiffrer gratuitement ; bénéficiant du gîte, ils revendiquaient le couvert.

Il faut dire que le gîte était bien choisi ; ce charmant potager, frontière de la Haute-Loire et du Cantal, était un lieu de villégiature rêvé pour passer l’été à la campagne. La musique du ruisseau qui longeait le jardin était fort reposante et Antoine avait eu le bon goût de planter des fleurs dans son potager, ce qui était du plus bel effet.
Autour du jardin pas une construction pour vous rappeler les soucis de la ville et de la vie mais seulement de la verdure, des pâturages, des arbres, bref un havre de paix.
Le bon diagnostic étant posé, Antoine devait débarrasser le lieu des rats des champs. Pharmacopée et inventaire des pièges, il allait trouver bien vite les solutions adéquates. Mais il restait un intrus dans le jardin, et ce témoin loqueteux mettait à mal l’amour propre agricole d’Antoine.

Comment ne pas perdre la face dans une situation si délicate ? Antoine Garde s’endormit, soucieux et tracassé, mais la nuit les fantaisies vont bon train.

La métamorphose fût spectaculaire. N’ayant plus la mission de faire peur, l’épouvantail devint un « gentleman-farmer ». Chaussé de solides bottes en caoutchouc, coiffé d’une casquette, il pouvait dignement regarder passer les promeneurs tout en s’appuyant à la clôture. Les jours qui suivirent quelques voisins furent surpris de l’immobilité et du silence d’Antoine avant de comprendre et de se réjouir des raisons de leur méprise.

L’hiver est long en Auvergne. Les jardins sont abandonnés au froid et à la neige. Avec les choux et les potirons, Antoine rentra son nouveau locataire dans le garage. La solitude n’est pas bonne pour l’homme. Un travail à quatre mains donna naissance à une jeune femme vêtue d’une coquette robe ajustée par Éliane. Au printemps, les habitants du Chelat et de Besse-de-Saint- Étienne découvrirent avec plaisir un aimable couple : un jardinier entouré de ses outils et une jeune femme venant lui porter à boire. Et l’hiver revint et le corps de la jeune femme s’alourdit d’une promesse de naissance. Il fallut attendre l’été suivant pour faire connaissance avec un beau garçon qui lui-même dut attendre encore une saison l’arrivée d’une petite sœur.

À présent le chien fidèle accompagne toute la famille au potager et ensemble ils surveillent avec vigilance la bonne croissance des fleurs et des légumes.

Yvonne Bruel
Gazogène n°21