Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

La chronique de Frédéric Allamel

La chronique de Frédéric Allamel

« DES U.S.A. & D’AILLEURS… »

Sculpt it Loud…
I’m Black and I’m Proud !

« En broyant du noir, j’ai surtout vu du rose », affirmait, pince-sans-rire, James Ensor (1). Pour ce qui est du Révérend Charles Smith (cliché 1), c’est l’agent orange (*) qui lui révéla pleinement le sens profond du Noir. En effet, comme beaucoup d’Africains-Américains de sa génération, « Dr. Smith » (né en 1940 à la Nouvelle-Orléans) fut mobilisé lors de la guerre du Viêt-nam où il servit dans les marines de 1966 à 1968 (2). Il eut la chance d’en revenir mais non sans avoir payé tribut: 30% d’invalidité selon les comptables en gaz toxiques… Jusqu’aux années Reagan qui, miracle de la symbolique, transformèrent une défaite en victoire, le syndrome du Viêt-nam allait sévir dans les représentations collectives aux États-Unis. Toutefois, sur un plan individuel et transversal à toute politique, des cohortes entières d’anciens combattants n’en continuèrent pas moins d’être victimes de ce que, par euphémisme médical, il est convenu d’appeler un stress post-traumatique. De par son militantisme religieux et sa propre expérience sur le terrain, Charles Smith se fit conseiller-aumônier au chevet des rescapés du voyage au bout de la nuit orientale et, à la tête de l’African American Association, sa mission fut de réinsérer dans la vie sociale tous ces exclus par la guerre. Tâche d’autant plus délicate que la communauté noire américaine demeure encore largement minorée (3).

En 1986, à la suite d’une grave blessure au dos l’empêchant désormais de travailler, Charles Smith se mit à tourner et retourner dans son esprit tout l’impact de cette tragédie. Comment recréer un monde vivable à partir d’un tel chaos ? Comment catalyser une énergie, laissée exsangue au sortir du combat, vers une lutte efficace contre l’ostracisme et l’oubli? Enfin, par extension, comment revaloriser la culture noire, si déterminante au sein de la civilisation américaine et pourtant si dénigrée ? Alors qu’il n’avait de sa vie jamais peint et encore moins sculpté, il décida de créer une œuvre monumentale en l’honneur de ses compagnons disparus et de tous ceux qui, avant eux, furent brimés en raison de leur seule négritude. Ainsi naquit par « inspiration divine » (sic) l’African American Heritage Museum and Black Veterans Archives (cliché 2) dans les faubourgs de Chicago où, à l’instar de nombreux Noirs du Sud fuyant la ségrégation et en quête de travail, il avait émigré dans ses jeunes années. Plus précisément dans une bourgade bien nommée Aurora, comme une lueur saluant un jour nouveau enfin délivré du racisme. Du moins tel est l’objectif avoué d’un tel environnement qui, par contraste avec l’état des lieux établi par son auteur (4), pourrait paraître quelque peu chimérique… Mais si l’utopie est étymologiquement un non-lieu, l’espace à la fois extérieur et intra-muros créé par Charles Smith en impose néanmoins par sa matérialité : plus de 1300 œuvres, pour la plupart réalisées en béton armé !

(*) Rappelons que l’Agent Orange est un défoliant, produit toxique utilisé à haute dose par l’armée américaine, dont les effets perdurent et sur les vietnamiens (et leurs enfants) et sur les anciens GI’s (NDLR).

À première vue, cette foule en ciment en appelle à l’anonymat, comme si l’énergie du seul rassemblement pour une cause noble constituait l’élément structurant ce jardin de sculptures. Or s’il y a là effectivement une volonté du nombre qui fait loi, voire une mobilisation de la communauté noire américaine qui renverserait son désengagement actuel à l’égard de la politique, chaque personnage représenté s’érige en véritable génie du lieu.

Une multitude de récits traversent en effet cette forêt humaine d’où transparaît une infinité d’histoires de vie qui, mises bout à bout, nous racontent l’expérience de ces damnés de la Terre. N’escomptez pas du « Dr. Smith » une analyse froide et objective propre au travail de l’historien ! Sa méthode fait trop appel à l’empathie pour ne pas laisser affleurer une dimension baroque où se lisent à la fois la souffrance des corps et la vexation des esprits. Il serait plutôt le griot redonnant du sens aux généalogies éparpillées par l’Histoire ou, comme dans ces réunions de femmes noires rassemblées autour d’une couverture piquée (quilts), le concepteur d’un vaste patchwork tridimensionnel d’où transpire le combat permanent des Africains-Américains en un pays qui, depuis des siècles, se refuse à accepter sa part d’ombre.

Jardinier de la mémoire, Charles Smith ne manque pas d’enraciner la culture africaine-américaine dans une terre originelle peuplée d’ethnies de longue tradition. Représentée entre autres par un valeureux guerrier mandingue, protecteur du village fondé par notre « habitant-paysagiste”, l’Afrique-mère se dessine ici en tant que terre de civilisation qui, du moins sur un plan symbolique, propose une dimension fondatrice autrement plus positive que celle dérivée du seul génocide. Mais si le Révérend Smith inscrit sans ambiguïté la genèse de sa communauté dans un continent des origines, il ne peut passer sous silence l’épreuve tragique liée à la traversée de l’océan, à ce voyage sans retour… Au seuil même de sa maison et comme cloué sur la porte, un être enchaîné et famélique attend l’embarquement sur l’île de Gorée (cliché 3). Aux portes de l’exode et mettant malgré lui le cap vers l’inconnu, il est la quintessence de tous ces bossales livrés à la diaspora ou aux eaux de l’Atlantique, comme nous le rappelle un mur de pierre (The Middle Passage-Millions Died) où chaque bloc rend hommage à tous ceux qui périrent à bord. Ou encore ces trois hommes, victimes d’un naufrage mais unis à jamais par une chaîne et par la mort (cliché 4)…

Des siècles d’esclavage ne vont pas sans laisser des traces profondes dans l’imaginaire collectif des Amériques noires. Nombreuses seront donc les références à cette période trouble, avec son lot de sévices et de brimades, à limage de cet homme courbé et à l’échine lacérée par le fouet. « On reconnaissait toujours un esclave des champs à une simple domestique par son dos », dit Charles Smith, trahissant par cette formule faussement anodine un régime de violence perpétrée au quotidien. N’escomptez cependant de sa part aucun esprit de revanche ni aucune jérémiade ! En dépit d’un lourd passif, son œuvre s’érige en monument pour la tolérance et l’harmonie inter-culturelle. En outre, ce n’est point la victime qu’il loue mais le fugitif, le marron, le révolté. Celui qui, par son intervention personnelle, fait dérailler la fatalité. Parmi ces figures emblématiques, nous en retrouvons certains dont l’Histoire n’a pas retenu le nom et d’autres plus illustres : tel Joseph Cinque qui, à bord de l’Amistad, conduisit les siens à la révolte et à la liberté, ou encore Harriet Tubman dont l’action au sein de 1’Underground Railroad permit à plus de 300 esclaves des plantations du Sud de trouver refuge vers les terres moins hostiles du Nord.

Si la guerre de Sécession mit officiellement fin à cette perversion historique, les nostalgiques d’un âge d’or fondé sur la réification d’une partie de l’humanité ne renoncèrent en rien à leurs prérogatives. Sous les traits de la ségrégation, ce fanatisme politique perdura même jusqu’aux années soixante, ce qui relativise quelque peu l’outrecuidance d’une Amérique s’autoproclamant plus ancienne démocratie au monde. Lynchages et meurtres sommaires ponctueront donc cet environnement : ici, un homme ligoté à un grillage et cruellement décapité ; là, un martyr qui, en position de crucifié, s’érige en lieu de mémoire pour le tragiquement célèbre Bloody Sunday -March 4th 1965. Dans ce contexte, son Martin Luther King revêt un caractère proprement messianique, tout comme Nelson Mandela, ces nouveaux Moïses libérant leur peuple de la tyrannie. Toutefois, comme pour mieux souligner la fragilité de ces espaces de liberté et la duplicité à l’œuvre au sein même de la communauté noire, Charles Smith a le courage de l’autocritique et son Mémorial pour les victimes du Rwanda témoigne combien la haine et la barbarie sont des anti-valeurs universelles.

Bien sûr, il y a des raisons d’espérer. La nature thérapeutique même de ce lieu, conçu en tant que healing place, suggère l’idée d’une « guérison » sociale. Ses hommages successifs aux inventeurs, musiciens et autres grands athlètes noirs américains célèbrent leurs contributions à l’endroit du genre humain. Ses Sisters, tour à tour baigneuses ou sportives (cliché 5), exaltant le culte du soleil et du corps, semblent même relever d’un certain optimisme en avalisant l’option intégrationniste à une culture américaine plus vaste. Et puis, si la lutte est nécessaire, on peut toujours compter sur une mobilisation générale (cf. la Million Man March) (cliché 6). Cependant, cette foule en marche ne se dirige pas forcément vers des lendemains radieux. L’inconnu, l’incertitude, le doute semblent miner notre artiste pourtant soutenu par la foi (cliché 7). D’un grand mur de pierre surmonté d’une tête hiératique ressemblant à ces géants de l’île de Pâques et où quatre lettres sont incrustées dans des rondins de bois – H-O-P-E (l’espoir) – le voici qui s’interroge sur l’actualité de ce terme, à ses yeux de plus en plus remplacé par D-O-P-E (la drogue). Bien plus que les effets d’une drug culture enlisant dans des rivalités de gangs les jeunes générations qui autrefois savaient placer leurs efforts dans des luttes plus nobles, ce qu’il redoute surtout est l’esclavage de l’esprit (cliché 8), cette servitude volontaire qui fait que l’homme se résigne à son sort et accepte l’inacceptable. Nous excuserons Charles Smith de La Boétie qui, à force de ruminer des idées noires, finit par avoir définitivement le blues et nous mettrons ses états d’âme sur le compte…, disons d’un stress post-traumatique !

Frédéric Allamel
Gazogène
n°21

(1) Cité dans P. Haesaert, James Ensor, Bruxelles, Elsevier, 1957, p.153.

(2) 1968 ! L’année où, justement, James Brown enregistra son célèbre manifeste, Say it Loud… I’m Black and l’m Proud (Dis-le haut…Je suis noir et j’en suis fier !), et où Martin Luther King fut assassiné. Date hybride et conflictuelle dans l’esprit de Charles Smith qui associe à cette formule de libération un constat pour le moins nihiliste : « Avec le meurtre de Martin Luther King Jr, c’est l’Homme Noir qui est mort. Trente ans après, nous commençons juste à mesurer l’impact d’une simple balle qui arrêta net la marche en avant des Africains-Américains. »

(3) Dans Les Noirs américains – Généalogie d’une exclusion (Paris, Hachette, 1993, pp. 23-24), Philippe Praire dégage, dans l’ordre chronologique, trois phases pour cette exclusion : servitude, ségrégation et, ultime avatar, confinement, n’hésitant pas à comparer les downtowns à des « camps de concentration ethnique ».

(4)  « Le gouvernement du comté et de la ville d’Aurora est dirigé et contrôlé par les Blancs, les Africains-Américains n’y jouent qu’un rôle de deuxième plan, à l’exemple du système préconisé par les planteurs du Sud pour le contrôle des esclaves, raclées et lynchages en moins ».

Publicités