Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Michel Zachariou

Les sculptures de Michel Zachariou

le Cathare du Pays aux Bois.

Michel Zachariou est né à Paris en 1942. Ses années d’école ne lui laisseront que peu de souvenirs, et en général mauvais. Sauf un : « Il était bon en modelage ». Avec ce beau bagage notre ami travaillera dans la restauration puis dans l’industrie. Il s’installera dans le Lot en 1971. Son seul viatique : une rencontre avec le sculpteur des « Demeures », Étienne-Martin, qui l’avait encouragé à poursuivre son travail.

Il va sur ses trente ans et veut voir « jusqu’où il peut aller dans la sculpture », c’est-à-dire plus vraisemblablement, en lui-même.

Là, dans un hameau perdu de la Bouriane, Michel Zachariou va se mettre au travail.
Travail humble, discret, silencieux., au plus près des choses, de la terre. Michel Zachariou n’a aucunement le désir de se montrer, de jouer à l’artiste, d’être artiste.
Il réalise d’une façon totalement artisanale de petites figurines en terre cuite. Ces personnages n’ont pas d’âge. Ils semblent surgir de la nuit des temps. Sont-ils mycéniens ? Celtes ? Scythes ? Non, mais ces formes semblent bien avoir été écrasées, malaxées, pétries par le poids du temps, par une histoire personnelle que l’on devine douloureuse et pourtant surmontée. Car de ces terres qui semblent nées entre deux mains serrées – pour une prière, une offrande ? par la perplexité, l’angoisse ? – naissent de petits être ludiques dont émane une sérénité tranquille.
C’est en 1981 que je suis tombé nez à nez avec l’œuvre de Michel Zachariou : ce dernier venait en effet de réaliser un grand mur à la Bibliothèque départementale de prêt comportant une incrustation de quatre cents statuettes !

Depuis lors son travail n’a jamais cessé de me faire signe.
D’autant qu’il rencontrera celui de Gaston Mouly.
Devant réaliser dans des délais précis, pour un coût qui allait se révéler dérisoire, une sculpture en ciment de 4,50 m sur 1,40 m, pesant plus de quatre tonnes, intitulée Personnage au repos et qui, en plus, devait être hissée sur le toit du lycée technique de Souillac, Michel Zachariou allait bénéficier de l’amitié de Gaston Mouly.
Grâce à Gaston, l’affaire allait pouvoir être menée à bien durant l’hiver 1983-1984.

D’autres réalisations « monumentales » suivront, comme sa fameuse fontaine musicale de l’îlot Fouillac à Cahors ou son horloge perpétuelle dans la même ville. Sans oublier les sculptures pour Périgueux ou d’autres villes…

Mais je ne crois pas dénigrer Michel Zachariou si je dis que là n’est pas son vrai, son bel et bon ouvrage ! Car je ne sais si l’œuvre, paradoxalement, en gonflant de volume, gagne en visibilité. C’est dans l’intime qu’il faut chercher l’essence du visible et non dans ses manifestations sociales de l’espace urbain où il ne peut, la plupart du temps, que se banaliser.

L’atelier est au sens fort le lieu du bricolage où Michel Zachariou, avec quelques briques et quelques serre-joints, coule du bronze, fait ses terres, etc… C’est sans doute pour le visiteur le lieu du spectaculaire, de l’apparence, là ou les planches brûlent où les étincelles explosent … mais ce n’est pas, là non plus, le véritable lieu du créateur. Car, loin de l’illusion de l’atelier, est la vérité de « l’ouvroir », cet « ouvroir » qui est partout et nulle part, qui est là sur la table de la cuisine, sur le bureau, dans la salle à manger.
À la manière de l’alchimiste pour qui il faut l’intime, Michel Zachariou œuvre dans l’infiniment petit, comme condensé d’une plus grande apparence.

Et j’en reviens irrésistiblement à l’écrasé, au boudiné, au roulé… À la pâte, au dense, au concentré… Au cuit, au brûlé, au rayonnant…
Mais est-ce étonnant lorsqu’on a choisi de vivre dans cette Bouriane, ce Pays aux Bois, qui a vu irradier la catharisme quercynois et, trois siècles après, la révolte paysanne des « Tards-Avisés » ? Je ne sais si Michel Zachariou accepterait que je l’associe à la figure de l’hérétique, mais je crois pouvoir dire que lui et moi partageons celle du révolté.

Mais, comme il y a des révoltes logiques, il est des révoltes sensibles : les créatures de Michel Zachariou subliment les passions et invitent à la sérénité, à l’immémorial, au vrai.

Poser la main sur elles, c’est déjà se sentir bien ; ce qui ne signifie nullement étouffer tout questionnement. Au contraire, je suis frappé de constater, en observant chaque personnage combien ils se singularisent, sont personnifiés par je ne sais quel principe d’individuation. Comment, avec une exemplaire économie de moyens, Michel Zachariou peut-il arriver à reprendre incessamment le même thème sans jamais se répéter ? Comment peut-il, avec deux petites boules de terre écrasées dans la paume de la main faire surgir un rêveur, une boudeuse, un mélancolique, une espiègle, etc. Et je dis bien un ou une. Car dire le rêveur ou la boudeuse suggérerait que Michel Zachariou ait figuré un type représentatif, ait matérialisé une abstraction, un concept voire un archétype. Bref, un poncif. Ce n’est absolument pas le cas : chaque sculpture est un être singulier figé dans sa vie propre et deux rêveurs ou deux boudeuses ne se ressemblent nullement !

Alors, alchimiste, sorcier, démiurge Michel Zachariou ?

Pour moi, un « homme du commun à l’ouvrage » qui a su aller jusqu’au bout du possible, jusqu’au bout de son rêve.

S’il est vrai que le rêve est l’expression détournée du désir, Michel Zachariou n’a pas fini de nous étonner, de nous surprendre et – au sens propre – de nous charmer.

Jean-François Maurice
Gazogène n°21