Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

« Livre libre ? »

« LIVRE LIBRE ? »

Post-scriptum de Jean-François Maurice aux livres-objets de Brig Laugier

Nous pensons tous, naïvement, que le livre est un instrument émancipateur. Aussi pouvons-nous être choqué de le voir plié, corné, détourné… volontairement mutilé.

Or, nous l’avons oublié, mais le livre est apparu, pour beaucoup, dans un cadre scolaire, intimidant : l’orthographe, le bon langage, la grammaire aux règles étranges… Le livre, c’est le maître et sa férule et il n’est pas besoin d’avoir lu Nietzsche (Généalogie de la morale, I, §2) pour le savoir.

Oui, le livre en tant que tel a été aussi, et peut-être tout d’abord, un des instruments de mise au pas culturel, de normalisation psychique, de conditionnement des esprits.

Gardons en mémoire ce passage de « Tristes Tropiques » où Lévi-Strauss décrit la funeste introduction d’un crayon et d’un calepin dans une ethnie d’Amazonie : « Il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue d’en tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen de renforcer, justifier ou dissimuler l’autre… ».

Ce statut ambigu est clairement marqué par Michel Thévoz lorsqu’il analyse dans « Les langages de la rupture » les productions graphiques dans les hôpitaux psychiatriques suisses : « On y trouve – écrit-il – beaucoup de « livres » dont les feuilles de grossier papier d’emballage ont été reliées tant bien que mal avec du fil et une aiguille. Cela montre déjà l’attraction et l’autorité du livre en tant que symbole culturel sur l’esprit de personnes qui n’avaient reçu pour la plupart qu’une instruction élémentaire et qui manifestaient d’autant plus de déférence à l’égard du savoir.»

Il me semble que travailler sur ces matériaux hautement symboliques va permettre aux artistes en général, et à Brig Laugier en particulier, de procéder à une double subversion : d’une part, bien entendu, en inventant leurs propres codes de représentation, d’autre part en transgressant la sacralité du texte.

Ce qui avait été vécu comme instrument de normalisation culturelle étant ainsi retourné contre lui-même.

Par ces détournements d’écritures plastiques, l’art retrouve sa vraie fonction : celle d’insubordination et de lutte contre tous les pouvoirs.

Que l’art de Brig Laugier ne se présente pas explicitement comme tel et puisse sembler à certains étranger à nos préoccupations habituelles ne change rien à la chose. Au contraire. La « singularité » ne se trouve jamais où on l’attend et surtout pas là où elle s’affiche jusqu’à la parodie. (*)

Jean-François Maurice
Gazogène n°21

(*) Ce texte, remanié et adapté, est issu du catalogue de l’exposition collective « Vivre. Libre. Livre » tenue à Cahors en 1995 grâce au plasticien Christian Verdun qui m’avait demandé d’en écrire la préface.

Publicités