Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Dit « Froment »

« Froment »

Froment, dit « Froment », un nom qui vient de la terre
« Les bêtes de somme », les récoltes…
Et les moissons des blés mûrs,
Avec les circonstances des guerres
Dans mon enfance prolétarisée, souvent
J’ai été avec le milieu Paysan
Pour subsister un peu, j’ai volé les cerises
En reconnaissance ils m’ont appris
Le temps des cerises et La Romance du Maquis !
Ils étaient ma famille, qui un jour m’a accepté
Et, maintenant m’accepte tel que je suis.
Sur les chemins de mes fugues et, de mon exil
Toujours j’ai trouvé un secours Providentiel !

J’ai peint la vie Paysanne et Campagnarde
Si je ne la peins plus comme avant,
Je suis toujours des leurs !
Je n’oublie pas les gens d’autrefois.
Sur les routes de France et de Navarre
J’ai rencontré le Diable certes
Mais le plus souvent le Bon Dieu
Un morceau de pain …
Et de la bonne eau !

Voilà pourquoi, Dit « Froment »
Peintre autodidacte, sans diplômes
Et dégagé de tous les contrats

Avant d’avoir reçu, entre les mains
Un chevalet, des pinceaux & l’attirail du Peintre
Afin de figurer par la peinture, la gravure,

Pendant mon enfance, j’ai eu très tôt
Un bâton de berger, en bois de hêtre,
Une fourche, une pelle, une pioche…
Dans ma jeunesse sacrifiée, les fusils
De guerre pour la faire.
Pendant ce temps, j’ai appris ma propre guerre
Mais, elle est comme la liberté.
Elle n’est pas toute donnée.

Dit « Froment », Mauroux le 10 mars 1996
Gazogène n°17

L’immortalité des humbles

 C’est une chanson de leur pays, de leur province

Un air de musique sur un harmonica du pauvre
Tous les gens sans frontière chantent pour se réunir
Et trouver ensemble la liberté !
Cette histoire je l’ai connue et vue la veille
Dans les moments où des hommes en service commandé
partaient au matin au combat
Où ils n’avaient rien pour se nourrir un peu.
C’était tout près de l’Espagne en guerre…
C’était en France
C’était en Algérie
– « Dis, tu me chantes une chanson ? »
– « Oui petit ! »
Des chansons en espagnol, en italien, des chansons en hongrois,
des chansons en allemand, et des chansons en occitan
plus près de nos chansons en patois
Je me souviens des horizons musicaux
Ils m’accompagnent et chantent encore

émile RATIER par froment

Émile Ratier jouant de sa batterie jazz band, photo : Froment

Finalement les hommes devraient plus souvent chanter
que porter tort, préjudice et de dénoncer…
La pérennité des hommes serait plus compréhensible pour l’avenir !
Et ceux qui sont restés depuis l’enfance avec leur cœur,
Et de tout cœur de l’être encore, ne seraient
point oubliés
Ernest-Milles Hemingway, étant proche de son dernier salut
j’étais loin du mien…
– « C’est trop tard que l’on se rencontre » !
Il me disait
Nous étions à Bayonne, un 15 août
L’année est un fait amical et personnel
il fait partie de la vie dans un jardin secret
On ne peut, s’il vous plaît, courir l’or et l’argent
et connaître la fraternité des femmes et des hommes
Et Frédéric-Jacques Temple, poète et romancier…
Dans une interview nous fait part,
– « Il faut vivre avant d’écrire ! »

Pierre Bernard, dit « Froment », Mauroux le 26 décembre 1996
Gazogène n°17

Peurs et nuits de guerre

(Ce texte est du vécu dans une enfance prolétarisée, l’âge importait peu, mais la conscience était et reste précieuse pour ne pas oublier !)

Sans plaisanterie, il fallait éviter de se réfugier sous les abris construits par les hommes
Et dans les abris naturels
Souvent c’est sur ces lieux abandonnés, de repli
et de retraite, sans le privilège du confort et du luxe que viennent les dangers
Peur d’être arrêté et tué séance tenante par les
hommes lancés dans le bouleversement du pays en guerre. Ils arrivent, ces gens, sans employer les
sommations d’usage, pour investir les repaires et accomplir
leur triste besogne de tueurs

À la tombée du jour, les réfractaires,
les hommes jeunes, sont les partisans pour lutter
et libérer les femmes et les hommes des contraintes.
Ce n’est pas le vent la pluie la neige…
qui sont les véritables dangers

Mais une nuit, ils ont été surpris pendant
leur sommeil par les hommes armés de
fusils de guerre et commandés par l’ordre noir,
les partisans d’un régime dictatorial
Savoir les règles de la prudence,
permet au moins d’échapper une fois
Et fuir, sans trop faire de mauvaises rencontres
Et avoir de désagréables surprises
Le vieil homme
des Bories-Hautes, un des hameaux ruraux dans
la montagne, c’est l’Albéric pour citer
un homme hors du commun des mortels

Il est le fils unique de Théophin, un ancien
louvetier :
« Uno cacciatore di lupo rinomato ! »
Et renommé pour son adresse au tir au fusil de chasse près des Alpes italiennes
Assis sur un banc rustique menuisé en bois de sapin,
devant un feu alimenté avec des genévriers secs sur l’âtre de la grande cheminée campagnarde,
un soir de décembre des années Quarante,
le vieil hommes des Bories-Hautes me conte son histoire vécue :
les ruses qu’il employait pour déjouer les méthodes
du conformisme pendant l’occupation allemande,
les ruses pour faire face aux dénonciations des
femmes, des hommes, des enfants et des personnes âgées,
susceptibles, dans un élan de vantardise, dans un moment
de souffrance, de parler devant le chantage
et sous la cruauté des tortionnaires
un « Professeur », un « Scientifique », le vieux Républicain, l’Albéric des Bories-Hautes
C’est bien lui, il m’a enseigné les principes
de la conservation de la vie devant les dangers
C’est tout jeune, dès l’enfance qu’il faut commencer
pour vraiment les apprendre à ses dépens personnels et les mettre en pratique
pour essayer de se sauver avec sa compagne solitaire, la vie !

Avec les circonstances des envahisseurs, j’ai dormi un peu
Mais toujours loin des abris construits par les hommes
Le peu de quiétude et de repos je l’ai trouvé
au milieu des grands bois et sur les collines
Rarement je suis allé dans les abris naturels
J’ai reçu les instructions des vieux Républicains de la Catalogne
Avec, j’ai dansé pour me réchauffer et me mettre
en condition de prendre bien en face une nouvelle journée
Je me souviens de ces lieux de jadis. Hospitaliers tout de même
à une époque bouleversée avec la folie des hommes. Et l’intransigeance des caractères
Ces abris silencieux, comme le secret de l’enfance vécue avec les jours et les nuits de guerre,
je ne les oublie pas de peur de me laisser
glisser dans le lucre, dans la convention quelconque d’une chapelle, d’un cénacle, d’un temple …
Dans un endroit de propagande, dans les moments décisifs avant l’ouverture du rideau damassé annonçant le premier acte avec les trois coups frappés sur les planches d’une scène…
Pour entendre et voir une troupe
d’hommes et de femmes déclamer et interpréter la comédie humaine garantie de facéties :
Bouffonnes, ribaudes, commerçantes, marchandes, engagées et mercenaires,
pour les récompenses avant et après les missions accomplies
Les misérables des piètres besognes !

« Les Mains Pleines » toutes les trente années
confondent, confondent assouvissement avec la présence de l’Esprit
Dans mon enfance, les jours et les nuits de guerre
m’ont appris sur moi-même !
Avant de vouloir juger les autres
un court extrait vécu avec des femmes et des hommes
tombés dans la simplicité avec des mots, des gestes…
ET parfois quelques sourires pour
aimer le temps qui passe.

Pierre Bernard, dit « Froment », Mauroux, le 19 janvier 1997
Gazogène n°17

Froment : autoportrait (?)

Froment : autoportrait (?)


Claude Massé, le « papa » des Patots

Le « papa » des Patots

par Jean-François Maurice

Claude Massé : le papa des Patots.Un Patot de Claude Massé

Me voici un jour visitant une Exposition à Montauban organisée sous la houlette de Paul Duchein. J’y vois une œuvre qui aussitôt m’attire : un Patot ! Il faut vous dire qu’à l’époque je découpais des bouchons de liège pour composer des Tableaux, sortes de saynètes baroques et improbables qui me semblaient à moi-même étrangères.

Cette unique œuvre de Claude Massé au milieu de l’immense musée Ingres suffit à mon bonheur.
S’ensuivit une correspondance.
Avec des hauts. Et des bas.
Je dois avouer que le demandeur, c’était moi. Demande d’article pour la Revue de la Création Franche, demande de renseignement sur ses souvenirs concernant Dubuffet, sur son père, leurs correspondances… Car avant d’aimer les œuvres du fils, j’avais dévoré celles du Père, bien qu’il me semble que Ludovic Massé était fort peu lu en cette fin des années soixante. Mais j’avais eu la chance que mon propre père ait aimé Le Mas des Oubels comme l’atteste encore sa signature figurant sur la page de garde du volume fatigué de la Collection Séquana, car seuls les ouvrages qu’il avait relu avec plaisir portaient cet ex-libris. De ce fait d’autres titres de Ludovic Massé, publiés par L’Amitié par le Livre si je me souviens bien, figuraient sur d’humbles rayonnages. Avec le recul du temps, je découvre d’étranges points communs entre mon père et l’auteur du Vin Pur : l’intransigeance républicaine n’est bien souvent que le masque qui canalise un bouillonnement libertaire…

Mais ici, c’est de Claude Massé qu’il s’agit ! Eh ! Certes ! Mais n’étant pas un critique d’art professionnel, on m’excusera, je pense, de rechercher sous les yeux de mes lecteurs le pourquoi de cette émotion qui m’a saisi devant les Patots de Claude Massé. Nous autres, qui ne sommes pas des « artistes bruts » au sens authentique donné à cette expression par Jean Dubuffet, nous prétendons rompre avec toute filiation de l’art « officiel » et avec « l’Asphyxiante culture ». Et, de surcroit, nous nions bien souvent être véritablement « pères de nos œuvres » selon la formule consacrée. Cette dénégation n’est-elle pas le signe qu’il nous a fallu accomplir, et le parricide, et le travail du deuil ?
Reste ce point commun réel entre Claude Massé et moi : le liège. Et celui qui n’a pas travaillé ce matériau ne sait pas de quoi l’on parle. Un Gironella le sait encore, lui. Aujourd’hui, Claude Massé. Comment est-il possible de rendre si expressifs tant de personnages ? De les individualiser comme dans une caractérologie infinie ?

Est-ce l’habitude de travailler une matière si tendre et si rebelle qui a fourni ces collages/découpages/entrelacs présentés maintenant ? À moins que la gestuelle répétitive ne joue aussi son rôle ?

J’ai plaisir encore à trouver une filiation imaginaire entre les enveloppes décorées de découpages formidablement inventifs de Pierre Pascaud, celles d’Alain Pauzié, et de Claude Massé. En cette époque où explose un « Mail Art » de commande et de pacotille, un mouvement « collagiste » tout azimut, il est bon de trouver quelques repères au delà des modes. Claude Massé, grand demi-frère lointain, en est un. Je ne puis lui rendre plus grand hommage.

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

par Bruno Montpied

Les panneaux dont Chomo, l’ermite de la forêt d’Achères, parsèment son Village d’Art Préludien sont rédigés dans une orthographe de son cru. Les textes, au niveau poétique fort inégal, se présentent en outre en manuscrit, son auteur manifestant sa volonté de mettre en valeur les qualités esthétiques du graphisme manuscrit.

On sait que le domaine de Chomo, où l’on peut voir le résultat de plus de trente ans de création expérimentale menée par un seul individu, a été investi par lui au début des années 60. Chomo auparavant avait fait l’école des Beaux-Arts, et avait exposé en galerie à Paris. Il nous a même déclaré, un jour que nous le visitions, qu’il avait également une sculpture que lui avait prise le musée d’art moderne de Paris. En conséquence, on ne peut déjà pas assimiler Chomo à l’art brut, du moins si l’on s’en tient aux définitions de Dubuffet en la matière (un des critères étant l’absence totale de la part du créateur brut d’accointances de quelque sorte que ce soit avec le système de diffusion et de communication professionnel de l’art), on ne peut l’assimiler à l’art brut pour ce qui concerne la première partie de son œuvre. Cette première période étant marquée par la création de ce qu’il a appelés les Bois Brûlés. Ce qui fut, entre parenthèses, sa période de loin la plus créative, et donc conçue – Ô paradoxe,dans dans une époque non « brute » ; il est à noter, pour agrandir notre parenthèse, qu’on a appris récemment que Chomo avait d’ailleurs entrepris de retoucher ces fameux Bois qu’il avait pourtant entreposés jusqu’à présent dans ce qu’il avait appelé lui-même un « Sanctuaire » (voir à ce sujet le numéro spécial du Bulletin de la Société Littéraire des P.T.T. de janvier 1991, consacré entièrement à Chomo, dont nous avons tiré les textes de Chomo reproduits avec notre texte). Cela peut apparaitre inquiétant si l’on songe à ce que les artistes vieillissants infligent à leurs œuvres de jeunesse. On aimerait en savoir plus…

"Tout ce qui est beau est un piège", Chomo

Tout ce qui est beau est un piège, Chomo

Pour ce qui concerne la seconde partie de son œuvre, celle qui débute donc avec la création de son Village d’Art préludien dans la forêt d’Achères, il y a une inventivité manifeste (un autre des critères qui permettaient à Dubuffet de voir s’il avait en face de lui de l’art brut ou non), mais pas là où ses commentateurs les plus zélés voudraient nous le faire croire. Nous allons dire là où il y en a selon nous pour dire ensuite’ où il n’y en a pas. Le génie de Chomo réside dans ses conceptions paysagistes. Il est à rapprocher du vaste ensemble des Inspirés du bord des routes, plutôt que de l’art brut. L’architecture de ses « sanctuaires » et autres « refuge » est tout à fait insolite. Nous pensons toujours à la surprise et au ravissement qui furent les nôtres lorsque nous découvrîmes que la cheminée extérieure du Refuge était structurée avec des carcasses de voitures, aux dires de Chomo lui-même… Et puis enfin, au chapitre de l’inventivité, doit être reconnue à Chomo son attitude face à l’organisation sociale de son temps, son comportement réfractaire à toutes sortes d’enrégimentements, son profond anarchisme individualiste, quoique mâtiné d’un peu de mysticisme. La créativité en effet peut s’appliquer à la conduite qu’un homme choisit de suivre dans sa vie.

"La plus belle religion, c'est le respect de la vie..." écriture de Chomo
« La plus belle religion… » écriture de Chomo

Par contre, il y a fort peu d’invention dans le domaine de l’expression écrite (et pas davantage dans ses sculptures, bois de Séverine ou autres), aussi bien poétiquement que formellement parlant. Ses écritures à l’orthographe phonétique imitent sans recréation les écritures de Dubuffet lui-même, et plus généralement, restent loin derrière les innombrables recherches en matière de langues imaginaires, graphismes nouveaux, etc, menées bien avant lui ou autour de lui.

"J'ai accroché ma peau au porte-manteaux des morts", chomo

On se reportera avec fruit, entre autres documentations disponibles sur la question, au n° 32-33 de la revue Bizarre (1964), intitulé La Littérature Illettrée ou La Littérature à la lettre. Pour illustrer notre point de vue, nous avons voulu apporter ici un seul exemple de véritable créativité dans le graphisme et l’écriture en présentant au lecteur des logogrammes du poète et fondateur du groupe expérimental COBRA : Christian Dotremont.

la liberté... C. Dotremont

La liberté c’est d’être inégal, Christian Dotremont

Ici s’allient poésie de haute volée, finesse des suggestions, mystère de l’image plastique qui se trouve indissolublement lié à la révélation du mystère expressif contenu dans les lettres que nos mains tracent en écrivant. Il y a là révélation d’un aspect idéogrammatique caché dans l’écriture occidentale, image non pas dans le tapis, mais images cachées dans les mots écrits… Cela ne va-t-il pas plus loin tout de même que la simple tentative d’écriture phonétique à la Dubuffet, ou à la Chomo ?

Christian DOTREMONT, logogrammes

On souhaiterait que les amateurs d’art brut se renseignent davantage sur l’histoire des novations qui passe bon gré mal gré par l’histoire des avant-gardes et de la poésie modernes, n’en déplaise à Dubuffet qui avait de son côté, cependant, bien étudié le domaine avant de conclure à son rejet, sans prévoir qu’allaient venir après lui des hordes de jeunes artistes qui prendraient ses oukases pour argent comptant et se dispenseraient de toute étude que ce soit. Ce qui donne l’art dit « singulier » du moment…

Il n’est pas sûr qu’en matière de révolte, on n’ait pas besoin de mémoire.

Christian DOTREMONT, logogrammes

Né de la cécité de ne te voir qu’ainsi, Christian DOTREMONT, logogrammes

Bruno Montpied, 19-6-93. Gazogène n°07-08


Scalpa, mon ami

PASCAL LABADIE, MON AMI

SCALPA

Sur le suicide de Pascal Labadie…

En Novembre dernier, Pascal Labadie, alias SCALPA, a décidé de descendre du train en marche. Ce choix est le sien. « Vous n’ y pouvez rien », avait-il écrit sur les murs de l’espace-galerie du studio BANAL à Toulouse, lieu du dernier havre où il avait jeté l’ancre avec la complicité de tous les amis.

Tout était prévu, y compris l’ultime mise en scène. Sans parler de son exposition dont nous refîmes les invitations rédigées de sa main. C’est Sarah qui a du affronter l’organisation de ce « vernissage » si tragique.

Toute existence a sa part d’ombre, son lot de mystère, sa face ignorée. Chacun emporte aussi du disparu son image. Pour moi, c’est un coup de sonnette, vers midi, qui le voyait arriver bouillonnant de projets ! Combien de dossiers, certains fort élaborés, n’ai-je pas eu entre les mains ! Car Pascal c’était cela : tout feu, tout flamme ; il ne se disait même plus parfois « créateur » mais « communicateur ». Ultime pirouette pour celui que la société de communication ulcérait.

Signes de Scalpa

Signes de Scalpa

Jean-François Maurice
Gazogène
n°14-15


Archives Pessinoises : La civilisation du chant du cygne

La civilisation du chant du cygne

Parfois, le doute vous prend : À quoi cela peut-il donc servir ? Envoyer des morceaux de papier à des inconnus. Gribouillages qui parlent d’autre inconnus…

D’AUTANT QU’IL SEMBLE BIEN QU’EN ART « SINGULIER » ,  IL EN SOIT COMME DANS L’ART « OFFICIEL » : CHACUN DÉFENDANT SON OU SES POULAINS,  TOUT  « ARBRUTISTE » NOUVEAU APPARAISSANT COMME AUTANT DE RIVAL POUR SA PETITE BOUTIQUE !!!

HEUREUSEMENT, AU MILIEU DE BEAUCOUP DE PETITESSE, DE BASSESSE ET DE MÉDIOCRITÉ SURGIT PARFOIS UNE BOUFFÉE D’OXYGÈNE QUI PERMET AU PETIT GAZOGÈNE DE REPRENDRE SON SOUFFLE. ET LA SINGULARITÉ NE VIENT JAMAIS DU COTÉ OÙ ON L’ATTEND !

UN JOUR, UNE ÉCRITURE, UNE LETTRE. UN NOM : MARC PESSIN. SANS DOUTE SUIS-JE LE DERNIER À LE CONNAÎTRE ; MAIS COMME IL ÉCRIT COMME PERSONNE CELA NE FERA RIEN AUX SAVANTS, VU QUE J’ÉCRIS COMME TOUT LE MONDE. CEPENDANT CE QUI ME CONFORTE C’EST QUE, BIEN QUE JE NE L’AI JAMAIS RENCONTRÉ,  JE CROIS POUVOIR ÉCRIRE LA MÊME CHOSE QUE LES JOURNALISTES PATENTÉS. CHICHE ? CHICHE !

« MARC PESSIN EST PEINTRE, GRAVEUR, POÈTE, AMI DES POÈTES.
IL EN EST AUSSI L’ÉDITEUR ET VIT À SAINT~LAURENT-DU-PONT. DEPUIS PRÈS DE QUARANTE ANS IL POURSUIT UNE CRÉATION ORIGINALE EXPOSÉE DANS TOUS LES PAYS DU MONDE… ETC… ETC… »

AVEC MARC PESSIN L’ABSOLUE CULTURE SE CONFOND AVEC LA CULTURE DE L’ABSOLU ET CETTE HYPER CULTURE REJOINT LA NON CULTURE. CAR DEPUIS QUARANTE ANS MARC PESSIN TRAVAILLE À LA RÉALISATION D’UN RÊVE :
NOUS NE POUVONS PAS TOUS ÊTRE L’UN DES QUATRE ENFANTS QUI DÉCOUVRIRENT LASCAUX ! ALORS MARC PESSIN A INVENTÉ – ET IL FAUT ICI PRENDRE CE VERBE « INVENTER » DANS TOUS LES SENS POSSIBLES – UN MONDE : LA CIVILISATION PESSINOISE.

J’AI LA CHANCE INSIGNE, GRÂCE À CETTE REVUE, D’ÊTRE LE DÉPOSITAIRE DE QUELQUES FRAGMENTS/D’UNE INFIME TRACE DE CE PASSÉ. IL ME PLAIT D’IMAGINER QUE SI UN CATACLYSME DÉTRUISAIT SAINT-LAURENT-DU-PONT, NOUS SERIONS QUELQUES UNS SANS DOUTE, À PERMETTRE À DE NOUVEAU ARCHIVISTES DE CONTINUER LA TÂCHE INAUGURÉE PAR MARC PESSIN !

MARC PESSIN « INVENTE » EN EFFET DES SIGNES, DES TRACES, DES ALPHABETS, DES DICTIONNAIRES… DE LA CIVILISATION PESSINOISE ; ET ENCORE UNE FOIS JE DEMANDE QUE L’ON PRENNE « INVENTER » AU PIED DE LA LETTRE ! CAR TOUS LES HIÉROGLYPHES GAUFRÉS SUR PAPIER PEINTS ATTENDENT LEUR CHAMPOLLION. MAIS COMMENT MIEUX PARLER QUE MICHEL BUTOR ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°04

DANS LE SECRET DES DIEUX…


Michel Butor : "Dans le Secret des Dieux"

Michel Butor : Dans le Secret des Dieux

Gazogène n°04


Jean Maureille : monsieur M…

Faire des choses

Création Société Anonyme

Jean Maureille...

Chaussure-Poisson. Accrochez discrètement cet objet à l’hameçon d’un pécheur, et observez ses réactions : la joie d’avoir attrapé un poisson, d’abord, et… sa déconvenue lorsqu’il verra la suite…

Monsieur Jean M. a été publicitaire dans un journal du Sud-Ouest, puis a ouvert sa propre agence de communication. A priori rien de bien extraordinaire d’autant que dans cette ville moyenne, très moyenne à tous les points de vue, du midi pyrénéen, il se devait d’y tenir son rang coincé qu’il était entre publicité et mondanité.

S’il est vrai que, là où il y a communication, la création trépasse par récupération, alors Monsieur Jean M. est tout le contraire d’un artiste brut !

Mais précisément est-ce parce qu’il ressent jusqu’au malaise que : « L’invention et la communication (…)  sont antinomiques », selon la formule de Michel Thévoz, que Monsieur Jean M., le soir venu, réfugié dans sa cave, crée ses compositions mystérieuses à force d’extrême simplicité tant dans le fond que dans la forme ?
Et déjà, la cave, le sous-sol, quelle charge émotionnelle ne s’en dégage-t-il pas ? De quel repli, de quel recoin de l’inconscient ne sont-ils pas le reflet ?

Jean Maureille : M. M. et une de ses oeuvres
Jean Maureille : M. M. et une de ses œuvres

Quant aux matériaux utilisés, ils proviennent des décharges publiques, des plages – lors des vacances – où les vagues les rejettent par centaines, des fossés, des ruisseaux, des poubelles, des sacs éventrés sur les trottoirs, la nuit. Parfois, ce sont les jouets de ses enfants qui sont mis à contribution…
Tantôt c’est l’objet lui-même qui devient œuvre en révélant un visage, une silhouette, une forme ; tantôt c’est la situation qui crée un échange symbolique avec l’environnement ; tantôt encore les différents objets de rebut composent des seines, des saynètes qui évoquent plus ou moins explicitement un refus ou une corrosive critique de ce monde ; tantôt c’est la pure et simple accumulation de choses trouvées en l’état, colorées et patinées par le temps et les éléments comme cette fabuleuse série de « tatanes » : exclusivement composée de chaussures plus ou moins racornies par le sel et rejetées par la mer…
Pauzié et « l’homme aux semelles de vent » ne pouvant que se réjouir de cette accession de la godasse au statut d’objet d’art !

L’activité de Monsieur Jean M. bouleverse d’autant plus nos catégories esthétiques que sa démarche est, somme toute, celle d’un homme « cultivé », justifiant sa passion singulière et nocturne par des références à Marcel Duchamp et à Présence Panchounette plus qu’à Jean Dubuffet et à l’art brut.
Cependant, cette activité si visiblement compensatrice ne cherche sans doute là que des prétextes et des justifications – comme d’autres, en d’autres lieux et en d’autres temps, avec une autre ou pas de culture, faisaient références aux esprits et à quelque inspiration médiumnique.

Jean M., les tatanes, matériaux de base
Tatanes : œuvres, outils, ou matériaux de base

De toutes façons, quelques soient les jugements esthétiques et culturels, Monsieur Jean M. continue, dans l’ombre, sa tâche, sans souci de plaire ou de déplaire, d’être connu ou reconnu, ni même et encore moins, d’exposer ou de vendre, avec la seule idée de « faire des choses ».

Jean-François Maurice
Gazogène n°02


Alain Pauzié

Alain-Pauzié : Semelles décoréesAlain Pauzié : Semelles décorées

Aux dernières nouvelles, il habitait toujours Meudon la forêt. Ce va-nu-pieds né en 1936 à Millau avait pris de la galoche. On m’a même raconté qu’il avait étudié l’économie ! L’économie de bout de chaussure alors ? Mais, comme à Albi les gens n’usaient pas assez leurs sabots, il est parti vers le Nord « travailler dans l’atome ». Le voilà qui commence à dessiner sur enveloppes vers 1966 et à peindre les semelles de godillots. Ce type, c’est Pauzié et comme je ne l’ai jamais rencontré « de sava tu », je laisse causer l’ami Dubuffet :

« Votre production a été si prodigieusement prolifique que vous avez bien droit à maintenant faire une pause et reprendre souffle, La ponte de la langouste ou de l’esturgeon n’atteint pas la vôtre. L’exposition des semelles chez un marchand de chaussures constituera pour l’histoire de l’art (ou plus exactement pour l’histoire des attitudes sociales vis à vis de l’art) un évènement significatif. Et elle formera un article savoureux de la biographie d’Alain Pauzié. Même si elle ne se voit pas réalisée et demeure à l’état de projet. Bien entendu, la pièce que vous m’aviez confiée (et que j’avais envoyée à Lausanne) sera à votre disposition.
Amitiés.
Jean Dubuffet, Paris 9 Octobre 1984,
Post scriptum : j’aime beaucoup le dos superbement historié de votre lettre. »

Alain Pauzié
Alain Pauzié, Gazogène n°02, page 31
Enveloppes adressées à Jean Dubuffet, encre de Chine et marqueur.

Comme le note Alain PAUZIÉ au bas de la copie de la lettre : « Cette exposition n’a jamais eu lieu. »
Sans doute, l’activité foisonnante de l’artiste l’avait-elle déjà entrainé dans d’autres réalisations. Par exemple dans le mail-art dont il est un fervent adepte.

Semelles  décorées
Semelles décorées

Jean-François Maurice
Gazogène n°02


Viorel Dumitrache : un singulier de l’art en Roumanie

Le destin d’un « singulier » de l’art en Roumanie

Viorel Dumitrache

Viorel Dumitrache
Viorel Dumitrache

J’ai pu connaitre l’existence de Viorel Dumitrache par Marian Ene, et grâce aux renseignements fournis par un de ses seuls amis, Gabriel Bădică . Je possédais des photographies de ses œuvres mais nous avons pu les découvrir « en vrais », à Figeac, lors d’une Semaine Roumaine et nombreux furent ceux qui furent frappés par ces créations inclassables.

A priori, Viorel Dumitrache ne peut se rattacher aux « Bruts » authentiques : il a étudié les « Beaux-Arts » et a même été étudiant à l’Institut d’Arts Plastiques Nicolae Grigorescu de Bucarest…

Pourtant, en tous domaines, Viorel Dumitrache a été un « être à part » solitaire, renfermé, méditant et solliloquant volontiers… Bref, un « original » autant qu’on pouvait l’être en ce pays à cette époque !
Ses textes rendent compte d’un grand humour, d’une vision au vitriol de la société et de la politique, d’une ironie corrosive… Ses correspondances en font, toutes proportions gardées, une sorte de Chaissac de l’Est ! Ses œuvres anticonformistes sont toutes en complet décalage avec l’art officiel et, ajoutons-le tout de suite, déroutantes au premier regard pour l’amateur occidental… Tout pour plaire, quoi !

Viorel Dumitrache est né en 1953 à Schitu-Golesti.
Il meurt à 24 ans laissant à ses rares amis quelques centaines de dessins, des lettres étranges, débordant d’un sentimentalisme propre à décourager la censure et n’en ridiculisant que mieux l’ordre social…
Ces lettres étaient signées des pseudonymes Bucéphale ou Bucate, pseudonymes qui servent également pour certaines de ses œuvres… Mais écoutons ce qu’en dit son ami Gabriel Bădică  :
« Cette façon de signer était le symbole de l’artiste anticonformiste. Les arts plastiques roumains, si nous pouvons parler d’art à ce sujet ! plus que la littérature, la musique, le cinéma, s’ils ne faisaient pas pour survivre de compromis au conventionnel ou au décoratif, devenaient boursouflés ou sombraient dans l’art monumental, comme tous les arts propres au Réalisme Socialiste dit encore « Art Rouge » ! »

Il va se soi que dans ce contexte les dessins de Viorel Dumitrache sont « ailleurs » et retrouvent les mécanismes fondamentaux qui régissent la plupart des créateurs bruts authentiques. Compte tenu de la situation « schizophrénique » imposée par le système roumain, on comprendra aisément la relativité du critère culturel pour définir un art brut roumain ! Ces dessins sont exécutés au stylo à bille sur des papiers de récupération, des papiers plus qu’ordinaires, des papiers de rebut. L’exécution de tels dessins devait représenter des heures de travail surtout si l’on connait la qualité des stylos à bille roumains ! Ce travail de minutie, de patience, d’orfèvrerie, était bien l’expression d’un refus manifeste de l’art « officiel ».

Ses amis réussirent à monter une exposition en son honneur l’année de sa disparition, en 1977. Bien que (?) organisée dans une grande salle « officielle », ce fut un échec complet.

Il faut attendre1991 et une nouvelle exposition à Tulcéa pour que Viorel Dumitrache sorte de l’oubli. Plus que la presse officielle, prompte à encenser ce qu’elle hier avait ignoré, ce sont les témoignages du Livre d’Or qui rendent compte de l’impact de cette œuvre singulière.

Ajoutons·que l’exposition était également novatrice en Roumanie : on y présentait les textes et écrits de Viorel Dumitrache ainsi que sa correspondance, des photographies personnelles…, bref, toute une intimité permettant une sorte d’identification du public et du créateur, la découverte d’affinités entre. une personnalité et une œuvre…

Il faut dire que, tant par ses thèmes que par ses techniques, l’œuvre de Dumitrache était nécessairement marginalisée. Certaines de ses œuvres ont été interdites jusqu’en 1989.

Malgré son isolement, pour un regard occidental de nombreux dessins peuvent sembler typiques des années 60-70 : une sorte d’esthétique proche de la B.D., du monde hippy… D’autres manifestent une religiosité d’un autre âge ou recréent un monde médiéval plus ou moins fantaisiste…
Renforcé par la précision maniaque du trait, par une technique qui le rattache à la tradition « médiumnique » des créateurs bruts, un sentiment oppressant de solitude se dégage de toutes ses œuvres.

Sa mort n’en apparait que plus symbolique.
Au cours d’une randonnée en montagne avec des amis, il refusera obstinément de quitter un Refuge alors que la tempête se prépare. Il va y mourir, sous un linceul de neige et de froid, rejoignant la cohorte des « Suicidés de la société ».

Jean-François Maurice
Gazogène n°05


André Roumieux : un conservatoire du sabotier

POURQUOI et COMMENT je pense réaliser un conservatoire du sabotier

à Mayrinhac-Lentour

André Roumieux, Lettre
André Roumieux, Lettre

Mon grand-père et mon père ayant été sabotiers ; je ne vais pas dire que je suis né dans un sabot, mais j’ai grandi, vécu jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, parmi les paroirs, les gouges, les cuillères, etc., et les sabots. Je couchais au dessus de la boutique de mon père et je me suis endormi pendant des années au bruit du marteau sur les galoches, en particulier le samedi soir où mon père travaillait jusqu’à deux ou trois heures du matin. Et puis, après l’avoir beaucoup vu faire, il m’a appris les rudiments du métier !

Je peux dire aussi que ma première rencontre avec l’ art populaire a eu lieu dans son échoppe. L’artisan, alors, n’était pas fabricant-producteur de marchandise stéréotypée mais un créateur : chaque sabot pouvait être considéré comme une œuvre de création.

En dehors de tous sentiments familiaux, j’ai pour eux beaucoup de considération et de reconnaissance et il me semble important que leur histoire soit toujours présente parmi nous. Car ainsi que la plupart des sabotiers mon grand-père et mon pire son morts. Il me reste leurs outils. Eux ne meurent pas, mime s’ils sont souvent ensevelis dans l’abandon et l’oubli, comme l’étaient ceux de mon père, rangés dans un coin de grange…

Il suffit de les replacer parmi nous pour les faire revivre dans un nouveau contexte : celui d’un conservatoire.

Mais l’outil à lui seul ne reconstitue pas totalement la mémoire de ces hommes et de leur temps ; aussi, j’ai l’intention de présenter avec ces outils et un assortiment de sabots, des documents (photos, cartes postales, tableaux, affiches, autographes, publicités, livres, brochures… ) se rapportant bien sûr aux sabotiers et aux sabots mais encore à l’histoire locale, ainsi qu’aux périodes de notre histoire de France au cours desquelles on a pu voir des hommes, des femmes, des enfants en sabots crier l’Évènement.

Ainsi nous irons des paysans quercynois ; aux femmes de Paris allant chercher le Roi à Versailles, en passant par les soldats de l’An II et les croquants du Périgord.

Tu y viendras, avec tes proches, avec tes amis, et nous fêterons ensemble la Saint-René, patron des sabotiers, à la manière de ceux qui, aujourd’hui, ont à cœur de reconstituer, de protéger, d’entretenir la mémoire de nos anciens, ces hommes de peine et de création.

Voilà, cher Jean-François, ce que j’ai l’intention de faire et de vivre à Mayrinhac-Lentour. Vaste &.passionnant programme : nous n’avons pas fini d’en parler !

André Roumieux
Gazogène n°2


Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

La chronique de Frédéric Allamel,
“Des USA & d’ailleurs” :

Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

Cette fois-ci, le regard de Frédéric Allamel se porte « ailleurs », sur ces « indigènes » que nous sommes et parmi eux il rend hommage, pour commencer, à Félix Gresset

« L’ART NE VIENS PAS COUCHER dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito ». On connaît tous cette formule admirable de Jean Dubuffet et pourtant… depuis… combien de caméristes ne se sont point empressés de border ce mauvais coucheur ! À tel point que, quittant son nid de branchages ou son hamac de fortune, il lui arrive à présent de s’oublier dans l’onctuosité des grands baldaquins.

Si le concept d’un musée d’art brut ne va pas sans un certain hiatus entre un procès artistique vivant, chargé de transformer le quotidien de son auteur, et la consignation d’objets dûment répertoriés aux cimaises de ces nécropoles de la culture que sont les musées, ces temples des Muses. C’est peut-être au hameau de Vaux et Chantegrue (Doubs) que celui-ci trouvera la résolution de ses contraires.

Enfin un musée brut d’art brut! Une promenade parmi les plaisirs champêtres. Un contenant à l’image de son contenu, sans prix à payer, ouvert à tous et aux vents, en toute ruralité. La redondance a parfois ses vertus.

Félix Gresset (né en 1917) était un enfant du pays. Agriculteur, il devint ouvrier forestier sur ses vieux jours, pour améliorer l’ordinaire d’une existence souvent en proie à la pénurie. Au contact de la forêt, il prêta une oreille attentive aux génies des bois et sa main à celui du bricolage. Son regard lourd de métamorphoses se mit à isoler dans le végétal une faune tantôt familière, tantôt fantastique. Dans les branches noueuses et les racines tordues, voire la roche trouée, il décelait un bestiaire fabuleux qu’un geste minimal rendait à tous accessible. Ici une entaille, là une touche de couleur … Il n’en fait pas davantage pour libérer la forme de sa gangue. Cette animalerie spontanée ne tarda pas à pulluler sur le devant de sa maison, située dans la partie haute de Chantegrue. Bavard invétéré, il happait tout visiteur intrigué par son arche défiant à la fois l’imagerie de la genèse et les lois de Darwin. Pour les autres, il demeurait un excentrique.

Mais voilà, le 28 janvier 1993, notre conteur des mondes sylvestres s’est tu, interrompant brusquement son monologue avec les hamadryades, point cardinal chez lui d’une pensée sauvage en acte. L’inventeur défunt, sa progéniture sculptée aurait pu mourir dans son sillage ou s’éparpiller comme un vol de corbeaux vers des collections brutistes. Il n’en fut rien.

Chantegrue disposait d’une fontaine-lavoir. Les lavandières depuis longtemps n’y faisaient plus leur linge et les bœufs ne s’y abreuvaient guère. Décision fut donc prise par la municipalité d’aménager le lieu en un forum zoologique et d’y transférer près de deux cents sculptures. Aujourd’hui, après veaux, vaches et cochons, ce sont des animaux au corps de bois qui viennent y boire, du temps qu’une bicorne espiègle se cache dans les boiseries et qu’un chat-peigne moustachu s’agrippe au mur de ses cinq pattes.

Au-delà de la mort, notre sculpteur animalier n’en continue pas moins de participer à la communauté villageoise de cette vallée du Doubs, en peuplant sa vie quotidienne autant que ses jours de fête. Ainsi pour Noël, souvent blanc dans la région, la fontaine-lavoir s’illumine sous la neige à la tombée du jour, un peu à la manière d’une crèche pour fabulistes éclairés.

En guise d’épilogue, je me dois de livrer au lecteur quelques informations pratiques. D’abord, pour s’y rendre pleinement, il faut réapprendre à voyager sans se hâter. À pied, à cheval, 2CV à la rigueur. Il faut savoir aussi se perdre, sinon comment se retrouver? Enfin attendre, une nuit de pleine poésie de préférence et, le moment venu, tous les mages vous le diront, il n’est point de meilleur guide que de suivre dans le ciel l’étoile du berger Félix Gresset.

Frédéric Allamel
Gazogène n°19