Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Émile Ratier

Copeaux de mots pour le sabotier Émile Ratier

J’AI HABITÉ TROP TARD le Lot, pour connaître Émile Ratier. Pourtant cela aurait été possible tant sa vie a été longue. Les photographies qui illustrent ces pages proviennent des archives de Pierre Bernard dit « Froment » le peintre, poète autodidacte de Mauroux. Elles furent prises en 1966. Il faut dire qu’entre les deux hommes, le courant passa immédiatement tant ils étaient proches pour de multiples raisons.
Plutôt que de délayer les textes ou les documents connus des amateurs, à défaut de pouvoir publier les témoignages recueillis sur place, proposons une autre approche.

ÉMILE RATIER semble illustrer l’hypothèse que nous formulions dans le numéro 17 de Gazogène, à savoir la proximité d’un « Haut Lieu » dans l’émergence d’une création singulière. Il vivait, en effet, à quelques kilomètres du château de Bonaguil dont André Breton disait : « Je reste sous le charme de Bonaguil – lieu exceptionnel – et me pénètre encore mieux de ce qu’il peut avoir d’unique. Il est poignant d’assister à ce dernier sursaut des forces telluriques contre les créations de « lumière » à la Chambord. Là étaient les seuls assaillants invisibles en mesure de déjouer murs et meurtrières. Cette lumière dut-elle à la fin du XVe siècle l’emporter, pour ma part je n’ai jamais cessé de la tenir pour fallacieuse ».

Émile Ratier et Émilienne, photo : Froment, 21 août 1966

On pourrait penser qu’Émile Ratier a été sensible à cette présence. Pourtant tous s’accordent qu’il n’en a rien été : seule, la vision de la Tour Eiffel à l’occasion d’une permission durant la Grande Guerre trouvera ultérieurement une signification.
Sans doute les bricolages auxquels il se livrait comptaient plus que cette masse imposante d’un château à l’abandon : n’allait-il pas chercher de l’eau à la fontaine sous le château à l’aide d’une carriole bricolée tirée par un chien – à moins que ce ne soit sur une mythique bicyclette en bois ?
Pour comprendre Émile Ratier, il faut le replacer dans son contexte social et historique, ne pas oublier cette « Grande Guerre », cette grande boucherie destructrice d’un monde rural.

AU RETOUR DE LA GUERRE, après son mariage avec Émilienne, il faut « faire des sous ». Émile Ratier sera à la fois agriculteur et « marchand de bois coupé en morceaux ». Mais une activité complémentaire va jouer un rôle très important dans son existence et son destin : Émile Ratier sera « éscloupié », fabricant de sabots. Le voir dans le film d’Alain Bourbonnais enjamber le banc de sabotier et refaire les gestes traditionnels nous fait oublier sa cécité. Alors, à notre tour, fermons les yeux. Imaginons-le après une coupe, ayant choisi une rare bille de noyer, préparant soigneusement le morceau le meilleur – car la semelle du futur sabot doit être du côté du cœur. Avec la hache, il refend le bois. Je vois, quant à moi, sa frêle silhouette commençant l’ébauche en s’appuyant sur le billot : il prend la pièce de sa main gauche et la fait pivoter pour dégrossir à la hachette de tous côtés.
Vient ensuite le travail du paroir, « Le vrai travail du sabotier »  ! (Ce qu’Émile Ratier appelle le « grand couteau » car le paroir se dit effectivement en occitan lou coutel). Comme il manie avec dextérité cette lame qu’on actionne comme un levier en passant l’extrémité dans une boucle fixée dans le billot. La forme est faite. Maintenant il faut creuser en s’installant sur le banc. On commence à la tarière.
Suivez bien le mouvement des mains d’Émile Ratier : il enfonce la tarière en plaçant son pouce gauche en travers, sur le bec du sabot ; il appuie la pointe de la tarière contre son pouce ; il place alors l’autre pouce sur la tige de l’outil, à la hauteur du talon. Il sait ainsi jusqu’où il pourra enfoncer l’outil…
Il prend ensuite la cuillère pour arrondir l’intérieur du sabot, et il n’a qu’une cuillère ! C’est dire que c’est au toucher qu’il va petit à petit « donner au pied sa place »…

MAIS L’ART d’Émile Ratier ne s’arrête pas là : comme tous les autres sabotiers, du fait de leur La connaissance intime du bois, il réalisera pour les voisins – en plus des réparations des pièces de bois des nombreux instruments aratoires anciens – les coffins pour la pierre à faux et plus généralement tous les objets qui nécessitent d’être creusés. N’ayons garde d’oublier les quilles et les boules de ce jeu très populaire alors !

CES ACTIVITÉS joueront un rôle essentiel lorsque, la cécité venue, il lui faudra sortir de la dépression. Émile Ratier s’aidant de cette connaissance de l’économie domestique rurale, n’utilisant que quelques outils rudimentaires, a alors reconstitué et façonné un univers à la fois laborieux et ludique où il a pu retrouver sa place.
Il est loin le temps où les claquements des sabots retentissaient sur les chemins. Mais Émile Ratier va nous réapprendre à entendre : il reconstitue la richesse et la profusion des sons de la vie quotidienne paysanne. Faire revivre ces bruits, c’est faire renaître la vie. C’est pour quoi ses « machines » cliquettent à qui mieux mieux, grincent follement, couinent bizarrement.

 

LES « JOUETS » d’Émile Ratier nous apparaissent d’autant plus nostalgiques, étranges et beaux qu’ils renvoient à un monde disparu. Je l’ai connu déjà finissant. Mais comment le transmettre ?
Tournons les manivelles, actionnons les rustiques biellettes. Une nouvelle fois, fermons les yeux. Laissons-nous emporter dans l’espace intérieur de la rêverie… Pour combien d’entre-nous les sons entendus alors évoquent-ils vraiment quelque chose ? Pourtant nous croyons tous avoir vécu de telles sensations : bruits de chariots, charrettes et autres charrois, sans parler du gazogène, des locomotives à vapeur et autres batteuses, barattes et trieuses… c’est à ce signe que se manifeste la magie d’une création authentique.
Émile Ratier a su, avec son savoir-faire, recréer le monde enchanté de l’enfance du monde qui sommeille en chacun de nous.
Alors, que la fête commence et recommence pour le vieux combattant qui, au soir de sa vie, criait encore contre les « corps constitués » que sa médaille militaire, lui, il ne l’avait pas achetée et que, s’il était encore là, c’est « qu’il y avait un bon Dieu pour les bougres » !

Jean-François Maurice
Gazogène n°18

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L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

L’ŒUVRE AU NOIR DE L’ABBÉ BACHIÉ

(1913-1991)

par Jean-François Maurice

Sculpture (bois ramassé) de l'abbé Bachié

Sculpture (bois ramassé) de l’abbé Bachié

C’est avec mon ami André Roumieux que j’ai découvert à Gramat les sculptures de l’Abbé Bachié. Plus tard, grâce à l’Abbé Rosière, j’ai pu reconstituer la vie de ce créateur si singulier. Aujourd’hui, la plupart des pièces sont à la « Fabuloserie ». L’Abbé Bachié était un homme affable et souriant; ceux qui l’ont connu m’ont tous parlé en ces termes. Mais cette faconde cachait un grand courage : durant la dernière guerre, ordonné prêtre en 1939, il a parcouru tout le causse de Limogne à bicyclette, la nuit, « au service de la J.A.C. » a-t-il dit plus tard !

Son activité créatrice a été longtemps secrète. Il ramassait au cours de ses promenades des bouts de bois, des racines… Puis, la nuit, les retouchait légèrement, parfois les colorait discrètement… Et la magie jouait : sous nos yeux éblouis surgissaient des formes merveilleuses : le loup amadoué par Saint François d’assise mais aussi quelque monstre maléfique…

Cette œuvre Brute est en effet placée sous le signe de la dualité, du Bien et du Mal, du Jour et de la Nuit, du Naturel et du Monstrueux…

Dans les quelques lignes écrites par l’Abbé Bachié et publiées (n°4 & n°11/12 de Gazogène) on ne peut qu’être frappé par la modestie, l’ambiguïté voire la douleur contenue des propos…

« … que ma sépulture soit gaie… » a-t-il dit ! Je ne l’ai pas connu et j’en ai regret alors je le cite :

« Qu’êtes-vous venus voir ? Des branches, des racines, des vieilles et des tordues, des fétus que les hommes repoussent du pied ou ramassent avec des fourches, pour le feu ou pour des tas qui pourriront.

Et pourtant : ces branches dont personne ne veut, ces lierres tors, ces genièvres torturés, ces racines squelettiques, lourdes, la nature les a aimés et, à sa manière drôle et fantaisiste, leur a ciselé une forme, presque donné un langage… »

Bois : sculptures

Jean-François Maurice
Gazogène
n°16


À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

par Bruno Montpied

Les panneaux dont Chomo, l’ermite de la forêt d’Achères, parsèment son Village d’Art Préludien sont rédigés dans une orthographe de son cru. Les textes, au niveau poétique fort inégal, se présentent en outre en manuscrit, son auteur manifestant sa volonté de mettre en valeur les qualités esthétiques du graphisme manuscrit.

On sait que le domaine de Chomo, où l’on peut voir le résultat de plus de trente ans de création expérimentale menée par un seul individu, a été investi par lui au début des années 60. Chomo auparavant avait fait l’école des Beaux-Arts, et avait exposé en galerie à Paris. Il nous a même déclaré, un jour que nous le visitions, qu’il avait également une sculpture que lui avait prise le musée d’art moderne de Paris. En conséquence, on ne peut déjà pas assimiler Chomo à l’art brut, du moins si l’on s’en tient aux définitions de Dubuffet en la matière (un des critères étant l’absence totale de la part du créateur brut d’accointances de quelque sorte que ce soit avec le système de diffusion et de communication professionnel de l’art), on ne peut l’assimiler à l’art brut pour ce qui concerne la première partie de son œuvre. Cette première période étant marquée par la création de ce qu’il a appelés les Bois Brûlés. Ce qui fut, entre parenthèses, sa période de loin la plus créative, et donc conçue – Ô paradoxe,dans dans une époque non « brute » ; il est à noter, pour agrandir notre parenthèse, qu’on a appris récemment que Chomo avait d’ailleurs entrepris de retoucher ces fameux Bois qu’il avait pourtant entreposés jusqu’à présent dans ce qu’il avait appelé lui-même un « Sanctuaire » (voir à ce sujet le numéro spécial du Bulletin de la Société Littéraire des P.T.T. de janvier 1991, consacré entièrement à Chomo, dont nous avons tiré les textes de Chomo reproduits avec notre texte). Cela peut apparaitre inquiétant si l’on songe à ce que les artistes vieillissants infligent à leurs œuvres de jeunesse. On aimerait en savoir plus…

"Tout ce qui est beau est un piège", Chomo

Tout ce qui est beau est un piège, Chomo

Pour ce qui concerne la seconde partie de son œuvre, celle qui débute donc avec la création de son Village d’Art préludien dans la forêt d’Achères, il y a une inventivité manifeste (un autre des critères qui permettaient à Dubuffet de voir s’il avait en face de lui de l’art brut ou non), mais pas là où ses commentateurs les plus zélés voudraient nous le faire croire. Nous allons dire là où il y en a selon nous pour dire ensuite’ où il n’y en a pas. Le génie de Chomo réside dans ses conceptions paysagistes. Il est à rapprocher du vaste ensemble des Inspirés du bord des routes, plutôt que de l’art brut. L’architecture de ses « sanctuaires » et autres « refuge » est tout à fait insolite. Nous pensons toujours à la surprise et au ravissement qui furent les nôtres lorsque nous découvrîmes que la cheminée extérieure du Refuge était structurée avec des carcasses de voitures, aux dires de Chomo lui-même… Et puis enfin, au chapitre de l’inventivité, doit être reconnue à Chomo son attitude face à l’organisation sociale de son temps, son comportement réfractaire à toutes sortes d’enrégimentements, son profond anarchisme individualiste, quoique mâtiné d’un peu de mysticisme. La créativité en effet peut s’appliquer à la conduite qu’un homme choisit de suivre dans sa vie.

"La plus belle religion, c'est le respect de la vie..." écriture de Chomo
« La plus belle religion… » écriture de Chomo

Par contre, il y a fort peu d’invention dans le domaine de l’expression écrite (et pas davantage dans ses sculptures, bois de Séverine ou autres), aussi bien poétiquement que formellement parlant. Ses écritures à l’orthographe phonétique imitent sans recréation les écritures de Dubuffet lui-même, et plus généralement, restent loin derrière les innombrables recherches en matière de langues imaginaires, graphismes nouveaux, etc, menées bien avant lui ou autour de lui.

"J'ai accroché ma peau au porte-manteaux des morts", chomo

On se reportera avec fruit, entre autres documentations disponibles sur la question, au n° 32-33 de la revue Bizarre (1964), intitulé La Littérature Illettrée ou La Littérature à la lettre. Pour illustrer notre point de vue, nous avons voulu apporter ici un seul exemple de véritable créativité dans le graphisme et l’écriture en présentant au lecteur des logogrammes du poète et fondateur du groupe expérimental COBRA : Christian Dotremont.

la liberté... C. Dotremont

La liberté c’est d’être inégal, Christian Dotremont

Ici s’allient poésie de haute volée, finesse des suggestions, mystère de l’image plastique qui se trouve indissolublement lié à la révélation du mystère expressif contenu dans les lettres que nos mains tracent en écrivant. Il y a là révélation d’un aspect idéogrammatique caché dans l’écriture occidentale, image non pas dans le tapis, mais images cachées dans les mots écrits… Cela ne va-t-il pas plus loin tout de même que la simple tentative d’écriture phonétique à la Dubuffet, ou à la Chomo ?

Christian DOTREMONT, logogrammes

On souhaiterait que les amateurs d’art brut se renseignent davantage sur l’histoire des novations qui passe bon gré mal gré par l’histoire des avant-gardes et de la poésie modernes, n’en déplaise à Dubuffet qui avait de son côté, cependant, bien étudié le domaine avant de conclure à son rejet, sans prévoir qu’allaient venir après lui des hordes de jeunes artistes qui prendraient ses oukases pour argent comptant et se dispenseraient de toute étude que ce soit. Ce qui donne l’art dit « singulier » du moment…

Il n’est pas sûr qu’en matière de révolte, on n’ait pas besoin de mémoire.

Christian DOTREMONT, logogrammes

Né de la cécité de ne te voir qu’ainsi, Christian DOTREMONT, logogrammes

Bruno Montpied, 19-6-93. Gazogène n°07-08


Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédits) en plein air

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédits) en plein air

par Bruno Montpied

Sillonner la France dans toutes les directions permet de trouver encore de nombreux messages attardés, datant des anciennes civilisations rurales. Si l’on y prenait garde, cela permettrait à ceux qui ne veulent pas perdre le fil de la tradition quant à un certain savoir-vivre collectif, imprégné d’innocence et d’émotion poétique, de recueillir le témoignage qui est encore là, aujourd’hui, sous leurs yeux, mais jusqu’à quand ?

Sillonner la France… et l’Europe ! Ces messages ont parfois de fort curieuses manières de se manifester. J’ai vu il y a peu un film suédois du cinéaste Bille August, intitulé Les meilleures intentions.Dans certaines scènes, l’action se passant dans un village du grand nord suédois, on aperçoit en arrière-plan, sur les boiseries d’un presbytère et sur le mur d’une chapelle, des fresques un peu passées, d’allure parfaitement naïve, à motifs religieux, naturellement. Inutile de dire qu’à aucun moment le cinéaste ne renseigne le spectateur sur ce qui n’est dans son film qu’un décor prouvant la rusticité du lieu de l’action. Où trouver, si ce n’est au fond d’une bibliothèque, de la documentation plus précise sur ce genre d’art populaire suédois ? Comme je l’ai écrit ailleurs (Gazogène n°05, l’article Miroir de l’immédiat), la recherche de l’art populaire s’avère bien un véritable parcours du combattant !

Petite paysanne portant besaceJ’ai aimé, un jour, faire une autre découverte, assez minime certes, mais digne d’être mentionnée dans ce petit parcours consacré précisément aux « bricoles » de plein air. Pas tant pour la découverte elle-même que pour la façon dont elle fut faite… Peu de temps avant d’aller à Auray, en cherchant à visiter la maison de Marie Henry, au Pouldu, cette ancienne auberge où avaient vécu, et créé, en commun Gauguin, Filiger, Meyer de Haan et quelques autres artistes « cloisonnistes », post-impressionnistes de la fin du siècle dernier (ils créaient en commun, préfigurant les expérimentations collectives de groupes d’artistes comme COBRA dans les années 50 du vingtième siècle , influencés comme eux par l’art populaire environnant), et la trouvant fermée, par malchance, Marie-José et moi tombâmes en arrêt devant une sculpture représentant une petite paysanne portant besace plantée sur un pilier en clôture de la route où nous passions. C’eût été dommage de l’oublier, non ? (le hasard ayant voulu ce jour-là nous offrir la découverte d’une œuvre populaire inconnue alors qu’il nous refusait dans le même temps l’accès aux œuvres plus « historiques ». C’était comme un juste retour de balancier…) .
Paysanne portant besace

J’aime trouver autre chose que ce que j’étais venu chercher. Comme on le sait, Picasso a fait des émules… Il en va en matière de dérive à l’affût d’art populaire comme de la peinture. On fait parfois seulement semblant de chercher.

Notez que les trouvailles ne se révéleront qu’à ceux qui ne se refusent à traverser aucune terre ingrate…

L’art, qui n’est pas de l’Art au sens où l’entend l’esthète (toujours affamé de génuflexion devant les icônes des musées et de la Culture sacralisée), l’art inconscient, primitiviste, pousse partout. Il ne suppose en fait aucun prosélyte, aucun missionnaire (quel que soit son obédience). Il vit sa vie,comme le chiendent. En parler vise entre autres à souligner le paradoxe: qu’il existe une activité créatrice qui se passe totalement de médiation et de commentaires, mais que l’on désire cependant faire connaître… Décrire et commenter ce qui se passe radicalement de description et de commentaire… On voit d’ici tous les malentendus qui s’élèvent…

Au hasard d’une conversation avec Roland Nicoux, l’actif animateur de l’Association du Plateau des Combes à Felletin, passionné par le cas de François Michaud, ce tailleur de pierre naïf originaire de Masgot dans la Creuse, j’appris qu’il existait d’autres sculptures de style populaire dans la région creusoise (quoique de moindre importance et en moins grande quantité). Roland Nicoux, après une réunion de travail sur le livre que nous préparions sur Michaud (sortie prévue au printemps 1993 aux éditions Lucien Souny), fit découvrir à quelques mordus des surprises de bord des routes, outre les sculptures du cimetière de Gentioux (entre autres le tombeau de la famille de Jean Cacaud, autre tailleur de pierre, comme François Michaud), cette femme de granit qui se dresse dans un jardin à Bellegarde, due au ciseau d’un troisième tailleur de pierre, nommé Alexandre Georget. Originellement, cette statue aux proportions imposantes, qui paraît inachevée (un de ses bras tient une faucille, le drapé de sa robe semble seulement esquissée), se tenait ailleurs. Elle devait décorer un bassin dans le jardin de son créateur qui habitait Lascaux, dans la commune de Moutier-Roseil, toujours dans la Creuse,et donc rien à voir avec la préhistoire…

Malheureusement, la camarde en décida autrement et emporta le sculpteur dans l’au-delà. La statue qui date, semble-t-il (toujours selon Roland Nicoux), de la fin du siècle dernier, fut transférée par la suite à Bellegarde chez un cousin de la famille de Roland Nicoux,ce qui nous permet de la voir encore aujourd’hui, se dressant, insolite, devant une villa qui, il faut bien le dire, n’a que peu de rapports avec elle…

Combien d’œuvres anonymes, naïves ou insolites, attendent, encore ignorées, au fond des innombrables interstices de notre géographie familière ? Le photographe Patrick Riou, à qui je vins un jour poser la question (à la suite, du reste,d’un autre parcours du combattant), lors d’un passage à Toulouse -je cherchais à en savoir plus sur ses repérages de sites d’art brut dans le Sud-Ouest (cette recherche n’a jusqu’ici malheureusement pas fait l’objet d’une suffisante publicité)-  Patrick Riou, donc, me répondit que selon lui le nombre des sites d’art inspiré n’était vraiment pas quantifiable. À bien réfléchir à cette opinion, on finit par conclure que cela vaut mieux. L’idée d’une création à l’infini, une création de qualité bien entendu, dont seul un infime bout émerge sous le regard cupide et violeur des médias, l’idée est plaisante.

Un dictionnaire centré sur la question -et je ne doute pas qu’il paraisse un jour- ne pourrait pas, et de loin, épuiser tant les réponses sont illimitées, comme les situations L’inventaire, par nature, ne peut se clore. Pas plus qu’on ne la vie sous l’œil d’un microscope.

galette de béton, par M. BrandtGalette de béton, par M. Brandt.

Qu’est-ce qui explique que M.Brandt, habitant de Germigny, pour décorer sa maison -très succintement, selon Marie-José Drogou, Jacqueline et Raymond Humbert du Musée des Arts Ruraux de Laduz qui m’ont aimablement fait connaître l’existence de ce créateur, et ce qui reste de son œuvre (la sculpture de l’illustration reproduite à la page précédente fait partie de la collection du Musée de Laduz, et fut présentée notamment à l’occasion des expositions La Marine populaire, au Musée (1991), et Art Populaire Insolite, œuvres de patience, à la Maison du Coche d’Eau (1975-1976), qui fut le premier espace muséal où la famille Humbert amorça la présentation de ses collections d’art populaire)- qu’est-ce qui explique, donc, que M.Brandt ait choisi le béton, épais, pour réaliser ses travaux, si personnels et pourtant, si légers ? On dirait que pour rendre cette naïveté du sujet, si redoutable devant les tabous d’un certain code de conduite masculine (et qui fait néanmoins penser aux travaux de patience des marins d’autrefois, bien que l’œuvre fût réalisée loin de la mer, aux limites de la Bourgogne), il fallait que ce soit incarné de la façon la plus tangible, dans la matière la plus lourde, la plus dense, faute de quoi M. Brandt, et l’entourage dont il imaginait les réactions, n’auraient pas admis la réalité de son audace.

À ce sujet, j’aime assez ce qu’écrit l’auteur d’un livre sur l’art populaire tchécoslovaque, richement illustré (les photos sont signées Alexandre Paul et montrent toutes des objets extraordinairement émouvants), que j’ai récemment acquis par hasard dans un marché aux livres anciens (l’auteur : Karel Šourek), sur l’écart existant entre le besoin qu’un autodidacte a de s’exprimer et les moyens qu’il met en œuvre pour ce faire : « Et plus simple, plus primitive est la matière employée, la conception et l’exécution de l’œuvre, meilleure est-elle en tant qu’exemplaire de l’art populaire, car plus grande est la différence entre le besoin d’un homme ordinaire d’exprimer quelque chose et ses possibilités d’exécution, plus fort ce besoin devait-il être, plus grande devait être l’émotion sous-jacente. » (L’art populaire en Images, éditions Artia, Prague, 1956.)

Plus forte et plus originale est aussi l’œuvre obtenue par l’homme auquel pense Karel Šourek. J’ai envie, ici ; de convoquer un autre avis, celui de Valérie Chanut qui a écrit des remarques fort sensées dans le dépliant que le tout jeune musée d’art naïf de Noyers-sur-Serein édita au bout de ses trois premières années d’existence, cette fois à propos des créateurs dits « naïfs »:
« [Le peintre naïf] ne possède aucun savoir pictural, il est autodidacte, il doit donc s’improviser peintre ; ignorant, il doit réinventer l’art […]. (Il) va donc créer sa propre logique de représentation. […] La peinture naïve abonde en interprétations de l’espace, elle fournit un répertoire de solutions allant de l’exactitude quasi photographique à la simple juxtaposition des éléments. » (1991).

Sculpture d’Alexandre Georget

On le voit, le créateur spontané, peintre,sculpteur ou architecte, réinvente le monde à partir de zéro. C’est sa force, et parfois aussi, pour les moins doués, sa faiblesse. Autant on trouve un nombre illimité de créateurs, et dans des lieux où l’on ne s’attendrait vraiment pas à leur tomber dessus (comme dans ce parc préhistorique légèrement délirant et bouffon, où se cache en filigrane un esprit humoristique et taquin, appelé Cardoland, et situé à Chamoux-Vézelay, non loin de la merveille romane bien connue), autant les solutions que les créateurs trouvent, qu’ils se découvrent posséder à leur grande surprise, paraissent elle-mêmes d’une nouveauté sans limites. Dans l’art populaire plus qu’ailleurs, l’invention humaine paraît repousser les frontières…

Ici, je pense à nouveau  au livre de Karel Šourek, mentionné ci-dessus. En particulier, je voudrais faire partager à mes lecteurs mon étonnement devant une de ses illustrations représentant, nous dit la légende, « Un chandelier de noces de Slovaquie ». Cet objet, visiblement destiné à servir de cadeau de mariage, n’est-il pas étrangement conçu, les bougies, le petit cheval de bois avec son cavalier, et pour couronner le tout, cet arbre artificiel s’élevant tel un échafaudage de hasard ?

On n’en finirait pas de montrer comment l’art populaire depuis longtemps avait trouvé des techniques de représentation (le collage, par exemple, les assemblages dans les boîtes, etc.) qui ne furent employées dans l’art moderne du vingtième siècle qu’avec beaucoup de retard, et en organisant, de plus, tout un tapage ridicule autour…

Car encore aujourd’hui, les artistes contemporains gagneraient beaucoup à aller voir du côté de l’antique art populaire… Ils y gagneraient définitivement, s’ils parvenaient à cette occasion à perdre de leur superbe en acceptant de déposer leur couronne d’artiste, devenue aujourd’hui un symbole de fatuité et de prétention. Nous en serions enfin rafraîchis, et l’art redeviendrait un simple langage distancié inséré sans sacralisation dans nos vies quotidiennes.Texte et photos de Bruno Montpied

Texte et photos de Bruno Montpied

Pour finir, car il faut bien mettre une borne, alors pourquoi ne pas le faire sous forme de queue de poisson, je lève mon verre à tous les créateurs populaires, anonymes ou non, à qui je dois tant de merveilleuses découvertes, et en premier lieu à l’ami Charles Billy, disparu récemment, comme une photo inédite que je garde de lui m’y invite justement…Il se tient à jamais, buvant une bouteille de Beaujolais sur le monument d’hommage au vin du même nom qu’il venait, à l’époque de cette photo (1990),tout juste de commencer.
À ta santé, Charles Billy ! Et à la santé de tous ceux qui restent…

(Toutes les photos illustrant ce texte, sauf mention contraire, sont de Bruno Montpied. Elles sont toutes inédites.)

Bruno Montpied
Gazogène n°07-08


Petite promenade dans l’art populaire du Rouergue

Petite promenade dans l’art populaire du Rouergue

par Bruno Montpied

Art populaire du Rouergue : Bruno MontpiedArt populaire du Rouergue par Bruno Montpied

J’avais mal aux pieds, je me faisais vieux, me disais-je. Descendu des plateaux de l’Aubrac que j’avais découverts avec émerveillement quelques jours plus tôt (penser à ses vastes étendues coiffées de nuages tellement fessus qu’on les dirait nourris aux tripoux et autres aligots, spécialités du pays…), j’avais décidé de faire étape à Saint-Côme-d’Olt, voire, si le gîte devait m’y faire défaut, de pousser jusqu’à Espalion. C’était bien un peu plus loin, mais il me restait quelques réserves jusque-là. Saint-Côme-d’Olt se révéla effectivement sans possibilité d’hébergement à prix modéré. J’étais las, et cette fatigue peut-être avant tout morale, me retirait tout dynamisme dans la « communication ». Je n’ai jamais eu de goût non plus au jeu du chat et de la souris, du genre des hypocrisies conventionnelles où l’on fait assaut de politesses tout en essuyant force rebuffades en attendant que l’autre se décide à vous gratifier d’une faveur au départ inespérée… Les rares individus rencontrés à Saint-Côme auraient mérité une patience et une endurance au-dessus des moyens dont je disposais en cette fin d’après-midi harassée. Ma fatigue, le dégoût devant l’allure désagréable que prenait mon destin de « dénicheur » en ces lieux, furent cause sans doute de ce que j’oubliai qu’habitait en cette bonne ville (à ce que m’avait signalé naguère Jean Estaque) un sculpteur populaire autodidacte, appelé Jouve, ancien vacher semblait-il… Ma curiosité était aussi émoussée que le reste, trop émoussée pour que ma mémoire puisse fonctionner suffisamment.

À Saint-Côme, je fis par contre halte devant l’église principale du bourg, construite par le même architecte que celui qui a édifié l’ancienne église d’Espalion où s’abrite aujourd’hui le musée Joseph Vaylet (voir plus loin) 1.
Ce qui me frappa d’emblée, ce ne fut pas le clocher flammé (en vrille, ce qui a été noté par Pierre Bonte dans un de ses volumes de Bonjour, Monsieur Le Maire), mais les portraits, tels des profils de médaille, qui étaient sculptés sur les portes de l’église, incontestablement naïfs, datés de 1532, et qui n’avaient rien à voir avec les décorations habituelles des églises romanes ou gothiques. Les personnages qu’ils représentaient n’avaient aucun rapport avec l’illustration pieuse habituelle, ils ressortissaient plutôt d’un registre profane (peut-être était-ce là des figures des donateurs, des mécènes…). La naïveté de ces portraits me requinqua instantanément. Ils s’éloignaient fort du langage certes stylisé mais aussi codifié et uniforme de l’art roman. Ils étaient modernes. On sentait ici une patte personnelle. On sentait l’ individu qui commençait à apparaître (réapparaître ?) dans l’histoire de l’art. En même temps, peut-être, que les prémisses du capitalisme dans l’histoire économique et sociale… La ferveur religieuse dans laquelle se noyaient les artistes le plus souvent anonymement depuis la période des Grandes Invasions jusqu’à la Renaissance n’autorisait pas d’écart en dehors des normes de représentation. ois portraits exprimant une sorte d’hommage à un autre être humain (le donateur) parlaient des hommes tout à coup, et c’est cela qui m’en rapprochait et qui me fait parler aujourd’hui de leur modernité. Ce portail de Saint-Côme est un premier exemple d’art populaire moderne 2.

Ces profils ressemblaient aussi à des graffiti en bas-relief qui auraient été non pas tolérés par l’autorité religieuse mais tout au contraire commandés par elle. Ils rejoignent d’autres exemples de sculpture populaire, celle des artisans bretons anonymes qui au même moment s’employaient dans les différents enclos paroissiaux à orner les sablières, les jubés, les retables des églises dont se couvrait la Bretagne fraîchement rattachée à la France chrétienne. Sculpture populaire bretonne à la naïveté et à la truculence teintée de paganisme qui est souvent bien réjouissante mais qui, malheureusement, n’a pas encore eu les honneurs d’un ouvrage qui lui rende tout à fait justice (en se centrant sur son contenu rabelaisien, humoristique, en rappelant ses  analogies avec d’autres cultures ; je pense aux entrelacs vikings dont on croit reconnaître l’influence dans la petite chapelle de Saint-Nic dans le Finistère sud par exemple).

Ainsi remis en selle, je repris avec un surcroît de vigueur le bout de chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle qui me restait à faire en direction d’Espalion.
Comme par enchantement, le hasard se remit à me faire des signes.

La Croix du BuffreDébouchant sur un très beau chemin qui traversait le charmant village de Martillergues, à quelques centaines de mètres d’Espalion, je découvris une magnifique demeure rurale de l’ancien temps. Elle était protégée, semblait-il, par une croix de chemin fort naïve, malheureusement en voie d’écroulement définitif (combien de croix de chemin simplissimes sont semées à travers le Massif central ? J’en avais vu une, extraordinairement archaïque au cœur du causse Méjean, provoquant chez le spectateur une émotion brute d’autant plus puissante que le monument se trouvait isolé au milieu de l’aride, de l’ingrat causse ; c’était la croix du Buffre). La maison était belle. Mais son portail laissait voir en outre une inscription peu banale: « Au pacha sans harem ». L’original qui vivait là se faisait apparemment une gloire de son dénuement. J’appris plus tard à Espalion de Marc Lagaly que le pacha en question s’appelait Louis Cayssac et que, décédé très récemment, il a laissé une œuvre sculptée sur bois, divers tableaux en relief dont, par exemple, une grotte de Lourdes). Cela me rappela une ferme troglodytique que j’avais visitée naguère près de Denézé-sous-Doué dans le Maine-et-Loire, sur la porte de laquelle l’ancien propriétaire, vieux célibataire, avait écrit, en guise d’enseigne: « Au privé d’amour »…

La maison du Pacha

La maison du Pacha…

Je ne m’arrêtai pas et je descendis sur Espalion, les pieds et les jambes douloureux…

Le jour d’après, quelle ne fut pas ma surprise de constater que cette bourgade assez peu étendue n’en était pas moins pourvue de deux musées d’arts et traditions populaires… Ce qui me paraît un cas sans exemple… Le premier est un musée départemental avec des prétentions classiquement ethnographiques. L’autre est le musée Joseph Vaylet, déjà cité, qui lui ne prétend à rien du tout, étant pour tout dire un sympathique capharnaüm déguisé en musée d’art populaire régional où une chatte ne retrouverait pas ses petits.

Commençons par la visite du musée départemental du Rouergue, situé dans une ancienne prison dont l’architecture n’est pas sans imprégner l’état d’esprit des visiteurs. Voici ce que j’estimai digne de ne pas être oublié le jour de mon unique visite à l’été 1994…

Un tableau naïf représentant une famille à l’occasion d’un baptême, signé par un certain Germain, qui aurait été réalisé « aux environs de 1880 » selon le musée… Un deuxième tableau, dans une autre salle, non signé cette fois, est de toute évidence de la main du même peintre autodidacte du siècle dernier. Il paraît représenter les mêmes personnes que sur le premier tableau, ces personnages entourant le même bébé qui a, cette fois, le teint un peu plus verdâtre. Les deux peintures ont les mêmes teintes brunes et violacées, les visages ont des airs cubistes… Une salle était consacrée au bestiaire présent dans l’iconographie des églises romanes rouergates… En marge, mon attention fut attirée par des reproductions, exposées dans cette même salle, de dessins à la plume extraits de registres notulaires de notaires (d’un certain Pierre Galaubi par exemple, notaire à Naucelle vers 1487-1488), dessins qui sont de véritables fantaisies exécutées en marge de lettres, sortes de griffonnages machinaux, de dessins automatiques avant la lettre (au quinzième siècle). Ces « grotesques » tout en arabesques paraissent logiquement issus, en catimini, de l’écriture à la magnifique calligraphie virevoltante… À noter aussi une salle consacrée à la piété populaire, exposant des reliquaires en papier roulé (anticipant sur tant de reliquaires d’artistes modernes), des bannières de procession, des sous-verre naïfs, et plus particulièrement une photo montrant une statuette archaïque, très émouvante, d’une femme nue plongée dans un baquet et dont on ne voit que les seins et le nombril, statuette qui est placée usuellement dans une petite loge sous la statue d’une Vierge du dix-septième siècle dans la chapelle de Notre-Dame-du-Fraysse à Bournazel (Aveyron), Cette chapelle fut longtemps l’objet de cultes d’origine païenne (femmes enceintes) et de vœux consécutifs à une épidémie qui avait décimé le village en 1772.

Musée d'art populaire du Rouergue
Le Musée d’art populaire du Rouergue

Mais achevons la visite du musée départemental. Toujours dans la salle d’art populaire religieux, on peut remarquer un immense et singulier christ en bois, des ex-voto en cire, une croix en bobines de fil de fer peint en noir, etc. Enfin, à signaler une intéressante exposition temporaire qui se tenait à l’époque de ma visite sur les instruments de musique populaire bricolés ingénieusement à partir de matériaux naturels (sifflets, flûtes, percussions diverses avec des éléments végétaux… ).

Au musée Joseph Vaylet, se joue une autre musique… Un flou artistique et une excentricité passée de mode y règnent en maîtres. Excentricité désuète qui est à l’image du fondateur du musée, collectionneur maniaque, poète occitan, druide (écho sans doute de l’ancienne mission que s’était donnée l’Académie celtique sous le Premier Empire de sauvegarder le patrimoine folklorique au nom d’une idéologie nationalitaire ; cf. ce qu’en dit Jean Cuisenier dans son livre récemment paru, La Tradition Populaire,P.U.F.. Paris, 1995), félibre, et même majoral du Félibrige (ce mouvement fondé en 1854 par Frédéric Mistral et six autres intellectuels occitans se donnait pour tâche de maintenir et faire connaître la langue d’oc ; un majoraI était un rang hiérarchique)… Surtout. conscient des risques de disparition des dernières traces de la civilisation rurale rouergate à plus ou moins brève échéance, Vaylet eut très tôt l’idée de constituer un musée qui conserverait ces traces, ces centaines d’objets, témoins du folklore rouergat, qu’il accumulait dans le plus grand désordre chez lui. En fait, son désir est né pendant les années 40. Sa biographe, Marie-Paule Grégoire 3, signale qu’il reçut en 1943 la visite d’un « chargé de mission aux musées nationaux ». Le régime pétainiste, on le sait, encourageait à l’époque les initiatives visant à exalter les cultures liées au terroir, car il voyait dans le monde paysan une catégorie sociale que l’on pouvait présenter au reste de la population comme un modèle de Français « authentiques », aussi enracinés dans le sol que les plantes qu’ils faisaient pousser, caste mythiquement nourricière que le régime opposait à une caste de fantasmatiques parasites venus de l’étranger. Les cultures populaires ont longtemps souffert de ces interprétations nationalistes et totalitaires. La visite du délégué pétainiste ne porta apparemment aucun fruit puisque Vaylet n’ouvrit en effet les portes de son premier musée (installé dans son propre appartement) qu’en 1954. II y en eut finalement trois, et c’est le troisième qu’on peut visiter aujourd’hui. Ouvert dans ce qui est à la fois une ancienne église et une ancienne mairie, il lui fut offert par la municipalité et le département en 1976. C’est donc le musée d’un seul homme qui, bien que disparu à présent (Joseph Vaylet est né en 1894 et mort en 1982), imprègne encore fortement de sa marque l’atmosphère du lieu. Le désordre était assumé comme tel par le conservateur qui le mit plus d’une fois à l’honneur dans ses vers de mirliton. Il est à souhaiter que ce désordre et la désuétude de ce petit musée de province plein de trésors cachés se maintiennent durablement tant a de charme la visite dans ces conditions. Les visiteurs ont ainsi l’illusion d’exhumer eux-mêmes ces trésors…

Joseph VayletJoseph Vaylet

Qu’y trouve-t-on ?

L’art populaire de soldats par exemple : boîtes à pharmacie, gourdes en bois ciselé, croix faites avec des balles (saisissante alliance du sabre et du goupillon !), douilles gravées de fines arabesques… Au détour d’un couloir, on tombe ensuite sur une collection de fers à repasser qu’aucune transition ne relie à ce qui l’a précédée. Puis une collection de minéraux rares ramassés en vallée d’Olt. Non loin, se dressent des bustes en bois naïfs sans indication d’origine. À l’entrée du musée, des vitrines exposent des centaines d’objets variés (inévitables sulfures !) et sont elles-mêmes surmontées d’autres objets, impossibles à examiner, placés trop haut, couverts de poussière… Dans cette même entrée cependant, se trouve sans conteste l’objet le plus étonnant du musée, une « chemise conjugale » en toile de chanvre ou de lin, d’aspect fort rugueux, du type de celles que revêtaient les paysannes d’autrefois (jusqu’à très récemment) pour dormir avec leurs époux. Pour dormir… et accomplir l’acte ! La chemise est percée d’une fente brodée au fil rouge en son pourtour et surmontée de l’inscription, elle aussi brodée en rouge : « Dieu le veut »4… De quoi sacrifier à la bagatelle avec entrain en somme… De plus, comme l’explique lui-même Joseph Vaylet dans l’opuscule qu’il a consacré à la chose (La Chemise Conjugale, historique et anecdotes, « vendu au profit du musée », 1985 ; à noter d’autres opuscules de Vaylet, assez réjouissants, comme La Bouse dans le folklore -Ed.Imprimerie du Sud-Ouest, Toulouse, 1977, et aussi La Dent dans le folklore, L’Âne dans le folklore, etc.), les chemises étaient si raides qu’il devenait fastidieux de les retrousser. Dès lors, on voit bien que la fente avait son utilité… Elle permettait aussi aux jeunes mères de mettre les pieds de leurs nourrissons au chaud quand elles allaitaient ! Vaylet relève dans son petit livre différentes locutions qui ont servi à désigner la particularité de cette chemise, comme « le trou du bonheur » (dans « les familles aisées du Maine-et-Loire »), ou le « carrefour des enfants perdus », toutes deux fort poétiques…

AuvergnatAuvergnat

Les différentes salles du musée sont assez obscures. On a l’impression de se déplacer dans les cases de la mémoire, vaste marché aux puces. Entassement semé de méchants bouts de papier rédigés à la main, fantômes de légendes. Des quenouilles, des fuseaux à laine, des outils de tanneur, une roulette de dentiste à pédale paraissent là pour tenter un poète à la Lautréamont (« beau comme un parapluie et une machine à coudre réunis sur… »). Plus loin : des pièges à rat et à loup, un appareil à enfumer les abeilles, des reliquaires en papier roulé, des crucifix domestiques, dont un en os. Au détour d’un autre couloir, on tombe sur une petite peinture assez léchée représentant une femme très en chair (vénale ?) ; et puis, une applique sculptée à l’effigie d’un cerf, une couronne de mariée (les cornes comme conseil charitable avant le mariage ?), un ange, un faucon crécerelle empaillé, de vieux appareils photo, des phonographes, d’antiques machines à écrire, un plat à barbe avec, écrit au fond : « Ne confie à personne les fautes de ta femme : c’est cracher en l’air ». De nouveau des objets naïfs, des petites têtes dont un Napoléon (on sait la fascination qu’il a longtemps exercée sur les artistes populaires de toutes époques ; voir par exemple la statue que le sculpteur autodidacte François Michaud lui a consacrée dans son village de Masgot dans la Creuse), un battoir pour mariée (suite logique des cornes), un couple d’Adam et Ève (la malédiction originelle… ), un coffret à secret, un moine priant, une canne avec un serpent très récente (1988), des objets minuscules sculptés par des bergers, œuvres de patience (sabots, araires, bœufs attelés à une charrette, accessoires pour faire le fromage dans les burons, etc). On trouve aussi des pipes, des outils de fumeur et bien entendu les incontournables masques africains (mais pas de raton-laveur). Plus loin encore, une girouette. Au sein de la reconstitution d’un intérieur rouergat, encombré de vitrines bourrées de documents et de livres accumulés par Vaylet, on découvre un socle cubique qui supporte un clou rouillé. Une légende livre le fin mot de l’histoire: « Au musée / Qu’est-ce que ce clou? – C’est le peigne de Charles le Chauve ». On sourit et on passe. C’est alors un squelette sculpté dans le bois par un autre berger qui retient l’attention (le crâne est posé non pas sur un coussin mais sur un peigne à carder !). Dans une niche, on découvre une très belle statue naïve, représentant un Auvergnat aux dires de l’auteur du livre intitulé comme de juste Les Auvergnats, statue qui figure sur une photo de Robert Doisneau qui servit d’illustration à l’affiche d’une de ses expositions en 1978 au musée Nicéphore Niepce de Châlons-sur-Saône (sur cette dernière photo, en outre, on peut voir, posant à côté d’elle, Joseph Vaylet himself).

Terminons ce tour du musée forcément rapide en signalant qu’à l’étage se trouve une étonnante collection de bénitiers en porcelaine, albâtre, biscuit, la plupart très naïfs, ainsi qu’en faïence, bronze, verre soufflé, argent ou étain, provenant de Bretagne mais aussi d’ailleurs comme par exemple Nevers.

En sortant du musée Joseph Vaylet, vous pouvez, si le cœur vous en dit, aller jeter un coup d’œil au musée… du scaphandrier, qui le jouxte de façon totalement inattendue.

Bruno Montpied
Gazogène n°14-15

1. Il s’agit de Salvannah, architecte plus connu pour la construction de la cathédrale de Rodez. Il construisit l’église de Saint-Côme de 1522 à 1532.

2. Les historiens de l’art populaire du reste, Ernst Schlee par exemple, dans L’Art Populaire en Allemagne, Office du livre, Fribourg, 1980, s’accordent à faire débuter ce que l’on appelle l’art populaire au seizième siècle.

3. Marie-Paule Grégoire, Joseph Vaylet, majoral du Félibrige. Éditions Musée Joseph Vaylet, Espalion, 1981.

4. À signaler que dans le livre de Jacques Dubois et de Robert Doisneau, Les Auvergnats, où une photo de Doisneau montre la dite chemise, les auteurs jugent « l’authenticité » de l’inscription « douteuse »…


L’art des tombes dans l’ex-Yougoslavie

Un Art Populaire disparu…

L’art des tombes dans l’ex-Yougoslavie

par Douchan Stanimirovitch

La troisième mort de l’art populaire de Yougoslavie ! Déjà, dans cet article que nous reproduisons à partir du n° de Septembre 1974, XXVIIè année du Courrier de l’UNESCO, cet art tombal était en voie de disparition ! Qu’en est-il aujourd’hui où la ligne de front entre Serbes et Bosniaques est à quelques dizaines de kilomètres ?

Pierres tombales serbes : art populaire...
Pierres tombales serbes : art populaire…

UN ART POPULAIRE A PRÉSENT DISPARU

Quand les Serbes restituaient sur les pierres tombales l’image naïve et familière des vivants
par Douchan Stanimirovitch

L’art de vénérer ses morts a certainement existé chez les Slaves du Sud lorsqu’à l’état de nomades ils envahirent les Balkans pour peupler les régions qui furent fortement marquées par l’influence hellénistique et par la présence romaine. Les vestiges de cet art se trouvent sous forme de tombes en bois, sculptées et ornementées, dont on voit des exemplaires au musée ethnographique de Belgrade.

Par quel miracle la pierre a-t-elle été substituée au bois ?

Est-ce la transformation d’une civilisation nomade en une civilisation sédentaire qui impose la permanence de la pierre ?Ou fut-ce consécutif à un contact avec des bâtisseurs et des tailleurs de pierre ? Cette substitution est déjà dominante aux 14e et 15e siècles, surtout en Bosnie sous forme de monuments bogomiles, et à un degré moindre en Serbie, ces pierres tombales étant sculptées et comportant dans la majorité des cas la représentation de la figure humaine.

Quoi qu’il en soit, on assiste ensuite à une éclosion brusque. et étonnante d’un art ayant pour objet les pierres tombales, dès le début du 19e siècle, art qui va se poursuivre tout le long de ce siècle en y atteignant son apogée. Puis Il continuera encore à se manifester au début du 20e siècle, pour pratiquement disparaitre de nos jours à quelques exceptions près.

Cette manifestation prendra naissance au centre de la Serbie.La région privilégiée où cet art se trouve concentre est située dans la Sumadija, au sud de Belgrade, englobant les villes de Kragujevac, Cacak, Ivanjica et Titovo Uzice.
L’apparition de cet art ne constitue pas un phénomène isolé et elle ne se limite pas à quelques endroits épars. Elle intéresse tous les villages et bourgades de Sumadija dépassant parfois les limites de ce centre privilégié. C’est un art qui consiste à représenter ceux qui ne sont plus, et à en perpétuer le souvenir en précisant ce qu’ils furent et ce qu’ils ont fait, en recourant simultanément au ciseau qui taille la pierre et au pinceau qui dépose la couleur.
On y retrouve les personnages, les objets qui les accompagnent, les attributs de leur métier ou de leur profession et très souvent, sur un côté de Ia stèle, l’arbre de la vie qui jaillit d un pot de terre pour se terminer par une frondaison que picore une colombe représentant l’âme du défunt. Mais l’art de reproduire la vie se trouve dépassé et relégué au second plan tant parfois la vérité psychologique se fait pressante. Une coquette vous observe, le pessimiste aux commissures des lèvres abaissées évoque l’éternelle déception. Ailleurs, la contemplation et la vie intérieure rayonnent à travers les paupières abaissées. Et les soldats surgissent sans cesse, par groupe ou isolés, figés dans leur garde-à-vous éternel.
Toute une humanité est ainsi représentée : Immobile en apparence, qui ne se préoccupe plus, ni du salut de l’âme. ni des désirs du corps.

 tombe serbe...
Tombe serbe…

L’originalité de cet art est incontestable et sa diversité stupéfiante. Il s’apparente évidemment à un art populaire authentique, issu de la paysannerie. Un esprit attentif et curieux pourrait se faire aujourd’hui une idée de l’évolution de la société serbe qui a passé progressivement de la paysannerie à la vie citadine, en recourant aux points de repères que constituent ces pierres tombales.

D’où vient la qualité de cet art particulier que l’on aurait tendance, a priori, à traiter de mineur ? On est obligé de constater que l’on est en présence de véritables maîtres qui ont su œuvrer d’une façon originale tout en faisant preuve de spontanéité. Il s’en dégage une émotion, parfois contenue, toujours présente, et quelquefois teintée d’humour. On ne devrait pas en être surpris parce que chez ce peuple serbe a toujours existé un besoin inné de durer et d’exprimer sa volonté de permanence.
Ceux qui furent doués, même dans une société paysanne fortement limitée en possibilités, ont trouvé, par vocation, un champ d’application de leur besoin de création dans cette statuaire peinte, humble, attachée au sol, liée aux coutumes de la vie quotidienne. On s’explique ainsi leur richesse et leur diversité,

Mais le développement de la civilisation citadine a entraîné une mutation dans les sources d’inspiration de ces artistes dont le métier se substitue progressivement à la vocation; et les quelques rares professionnels qui taillent des pierres tombales et qui opèrent encore aujourd’hui n’ont ni la sobriété dans la maitrise technique, ni la fraîcheur d’inspiration, ni la spontanéité des anciens maîtres.

Ces pierres tombales, dans la majorité des exemples, sont traitées en bas-relief. À la limite et dans certains cas, on se contente d’un trait simple creusé sans recourir au modèle . Toutefois, il existe quelques pierres tombales taillées en ronde bosse, mais elles sont très rares.
Il est très probable que la pierre a été initialement du marbre blanc, provenant des carrières de Studenica où il y avait depuis des temps anciens des tailleurs de pierre réputés dans tout le pays. Étant donné le grain très serré du marbre, la peinture, dont on peut trouver néanmoins des traces à l’examen attentif, n’a pas tenu. On a ensuite utilisé une pierre fortement poreuse constituée d’un conglomérat de grains fins. Cette pierre présentait l’avantage de se laisser travailler plus facilement que le marbre, de s’imbiber des couleurs qui ont pu ainsi être conservées. Elles ont acquis, à travers le temps et les intempéries, une patine merveilleuse. Dans d’autres cas, la pierre poreuse comporte un à-plat à porosité plus fine qui sert de support à la couleur.

Certaines pierres tombales comportent des sentences, des maximes, la description des circonstances de la mort du défunt, les particularités de son caractère. Nous en donnons quelques-unes à titre d’exemples.

• Hélas ! je suis comme une fleur attristée qui a fleuri trop tôt et qui s’est vite fanée, comme une rose sous le soleil ardent.
• Loin de chez moi, les fleurs serbes ne fleuriront pas sur ma tombe. Dites aux miens que je ne reviendrai jamais.
• Il fut tué malgré lui par la main du gendarme en présence des autorités. (II s’agit d’une exécution, ce qui est exprimé elliptiquement.)
• Approche-toi, frère aimé et voyageur, je ne t’en veux pas. Regarde où repose ma jeunesse.
• Ici repose calmement Kruna, première épouse de Ljubomir Tedic. Fatiguée. elle a voulu prendre du repos. Qu’elle nous pardonne d’avoir péché. L’époux éploré Liubomir et sa seconde épouse Ljubovanka.
• Je me repose ici, tandis que tu me regardes, Je voudrais que tu sois à ma place afin que ce soit moi qui te regarde.

Aucun désespoir ne se dégage de ces pierres tombales, où transparaît néanmoins une certaine mélancolie, beaucoup de sérénité, une acceptation résignée du sort qui fut parfois injuste, une certaine philosophie simple de la vie et de l’humour.

Ces œuvres sont en train de mourir à leur tour d’une seconde mort sous la menace des intempéries.

Douchan Stanimirovitch
Gazogène n°14-15


Charles Sénat & ses cannes sculptées

Les bâtons de Jouvence de Charles Sénat

S’il est des artistes bruts, vraiment bruts, Charles Sénat est l’un d’eux, et l’un des plus bruts !

Né le 6 novembre 1913 à Saint-Sulpice-sur n’est qu’au début des années 80, l’âge et la maladie s’ajoutant, qu’il commence à sculpter des cannes et à les décorer. Car c’est cela l’activité de Sénat, faire des cannes ; et il en a façonnées en bien peu de temps des centaines.

Les bâtons de Jouvence de Charles Sénat
Les cannes de Charles Sennat

Il utilise des bois qu’il trouve durant ses promenades, surtout du buis, mais aussi du frêne, du noisetier… Les représentations naissent absolument de la forme originelle du morceau de bois et sont donc plus suggérées que réalistes ; parfois même aucune retouche n’est effectuée. La décoration n’est exécutée qu’à l’aide de lignes enlacées, de motifs floraux ou anthropomorphiques qui s’apparentent aux dessins stéréotypés de Pépé Vignes. Dans les modèles les plus élaborés, quelques coups de canif suffisent pour faire surgir du pommeau une tête humanoïde. Les couleurs restent primaires pour la bonne et simple raison que Sénat utilise… des stylos, des stylos-feutre ! Le bleu, le jaune et le verdâtre se « délavent » petit à petit sans que cela inquiète outre mesure le créateur !

Cependant, malgré leur fragilité apparente, ces cannes se veulent utilitaires et Charles Sénat n’omet jamais la lanière de cuir pour y passer le poignet, ni l’embout de caoutchouc pour éviter l’usure et faciliter la marche. Il y a chez Charles Sénat une touchante volonté de « bien faire » et de se perfectionner dans son travail mais toujours en utilisant des matériaux et des instruments des plus rudimentaires, perpétuant une tradition rurale des plus primitives et qui, à ce titre, mérite de retenir notre attention.

 Jean-François Maurice, le 20 août 1990, à Cahors
Gazogène n°06


L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

C’ÉTAIT, D’APRÈS LES TÉMOIGNAGES QUE J’AI PU RECUEILLIR, UN PERSONNAGE DE PETITE TAILLE, AU VISAGE ROND, PLUTÔT SOURIANT CAR D’UN NATUREL ENJOUÉ, JOVIAL…

ON PEUT PENSER QUE – DANS LE MEILLEUR DES CAS – LA LECTURE DU BRÉVIAIRE N’EMPÊCHAIT PAS LE BON CURÉ DE JETER AUTOUR DE LUI DES REGARDS PERSPICACES CAR PENDANT PRÈS DE TRENTE ANS, IL A RAMASSÉ AU COURS DE SES PROMENADES DES CENTAINES ET DES CENTAINES DE RACINES, SARMENTS, BRANCHAGES ET MORCEAUX DE BOIS DE TOUTES DIMENSIONS…

PUIS, L’ABBÉ BACHIÉ RETOUCHAIT CES BOIS TROUVÉS DE LA FAÇON LA PLUS MINIME POSSIBLE, DONNANT PARFOIS QUELQUES COUPS DE PEINTURE SOUVENT NOIRE… PENDANT PRÈS DE TRENTE ANS, IL A AINSI SCULPTÉ ET REHAUSSÉ CES PETITES STATUETTES AINSI COMPOSÉES. IL LES A ACCUMULÉES DANS UNE PIÈCE DE SON PRESBYTÈRE SANS QUE PERSONNE NE SOIT AU COURANT, NI À PLUS FORTE RAISON. N’Y PÉNÈTRE ! C’EST SEULEMENT AU MOMENT DE PRENDRE SA RETRAITE, LORS DU DÉMÉNAGEMENT QUE L’ON DÉCOUVRIT CETTE ACTIVITÉ.

ON EN TIRA DE PLEINS CARTONS.

UNE PETITE EXPOSITION FUT ORGANISÉE. CE FUT UNE GRANDE JOIE POUR L’ABBÉ BACHIER QUI, LE JOUR DU VERNISSAGE, ALLAIT DE GROUPE EN GROUPE, EXPLIQUANT OÙ IL AVAIT TROUVÉ CHAQUE MORCEAU DE BOIS, FORÊT DE LA GRÉSINE, BRAHAUNIE… EN QUELLES CIRCONSTANCES, RETRAÇANT LA GÉNÉALOGIE DE SES CRÉATIONS… JOIE INTENSE SANS DOUTE, JOIE ULTIME : MOINS D’UN AN PLUS TARD, EN 1991, IL DÉCÉDAIT.

IL PRÉSENTAIT LUI-MÊME AINSI, SUR UNE MODESTE FEUILLE VOLANTE, SON TRAVAIL :
« QU’ÊTES-VOUS VENUS VOIR ?
DES BRANCHES, DES RACINES, DES VIEILLES ET DES TORDUES, DES FÉTUS QUE LES HOMMES REPOUSSENT DU PIED OU RAMASSENT AVEC DES FOURCHES, POUR LE FEU OU POUR DES TAS QUI POURRIRONT.
ET POURTANT : CES BRANCHES DONT PERSONNE NE VEUT, CES LIERRES TORS, CES GENIÈVRES TORTURÉS,CES RACINES SQUELETTIQUES, LOURDES, LA NATURE LES A AIMÉS ET, À SA MANIÈRE DRÔLE ET FANTAISISTE, LEUR A CISELÉ UNE FORME, PRESQUE DONNÉ UN LANGAGE.
SEULEMENT : LA NATURE EST SIMPLE ET PERSONNELLE, ELLE A SON ART ET SON IMAGINATION, ELLE NE CONNAIT PAS LES MODÈLES STANDARD.
ET SON CŒUR…C’EST LE CISEAU DU TEMPS QUI FAÇONNE,
ET SA PARURE… C’EST LA PALETTE DU SOLEIL QUI LA FIGNOLE,
ET SON SECRET… C’EST LE CŒUR DE L’HOMME QUI LE CHERCHE.
LA FANTAISIE GÉNIALE DE LA NATURE, LA FOLLE DU LOGIS DES HOMMES,
QUAND ELLES SE RENCONTRENT ET S’ENTRAIDENT FONT DE CES BRANCHES MORTES DES RAMURES VIVANTES, DANS UNE CRÉATION SANS LIMITE.

À TRAVERS LE CŒUR DE CES BRINDILLES JONGLE L’IMAGINATION INFINIE DE L’ARCHITECTE ÉTERNEL QUI A FAÇONNÉ LE CŒUR DES HOMMES.

G. B. PRÊTRE »

VOYONS DONC D’UN PEU PLUS PRÈS CETTE CRÉATION.

EN PREMIER LIEU, SON BESTIAIRE : VOICI LE LÉVRIER TIMIDE ET SOUMIS COMME EN ATTENTE DU COUP POUR LE BATTRE, LE BASSET PLAINTIF IMPLORANT LA CARESSE QU’IL NE RECEVRA JAMAIS, LE CHIEN CRAINTIF ou LE CANICHE À DEMI TONDU ET… À TÊTE HUMAINE ! VOILÀ LE LOUP À LA FANTASTIQUE EXPRESSIVITÉ, TORTURÉ, HURLANT,PITOYABLE, BROYÉ PAR UNE MAIN INVISIBLE, LOUP QUI NOUS FAIT PENSER IMMANQUABLEMENT À CELUI DE GIACOMETTI.

MAIS CE BESTIAIRE SEMBLE ILLIMITÉ : OISEAUX RÉELS OU MERVEILLEUX ; OURS, CHÈVRES, ESCARGOTS, SERPENTS… TOUTES CES REPRÉSENTATIONS, MÊME LES PLUS CONFORMISTES, DÉGAGENT UNE AURA PLUS OU MOINS MYSTÉRIEUSE… QUI VA SE RÉVÉLER ENCORE PLUS CLAIREMENT DANS LES FIGURINES ANTHROPOMORPHES.

REGARDONS PAR EXEMPLE ATTENTIVEMENT LA SCULPTURE INTITULÉE « JE PENSE… » -ET QUEL RAPPORT ENTRE CE TITRE ET L’ŒUVRE ? ELLE REPRÉSENTE UN ÊTRE HYBRIDE À CHAPEAU, BARBE NOIRE, TENANT SA MAIN GAUCHE SUR UN TRONC QUI RESSEMBLE ÉTRANGEMENT À UN BILLOT. CE PERSONNAGE EXHIBE UNE POITRINE BIEN FÉMININE ; IL EST MONTÉ SUR DEUX LONGUES JAMBES D’ÉCHALAS TERMINÉES PAR DES SABOTS DE BOUC OU BIEN DE CHÈVRE…

AINSI CETTE FIGURE À PREMIÈRE VUE ANODINE DEVIENT PEU À PEU FAUNE, OU SILÈNE ISSU DE QUELQUE SOCRATIQUE BANQUET, HERMAPHRODITE ÉCHAPPÉ D’UNE ANTIQUE FRESQUE GROTESQUE IMITÉE DE PÉTRONE…

ON RETROUVE LE MÊME PROCÉDÉ – APPARENCE ANODINE, RÉALITÉ INQUIÉTANTE – AVEC LA PETITE SCULPTURE INTITULÉE « LA PAUSE » : UN PERSONNAGE MASCULIN, FILIFORME, EST À DEMI ASSIS, UNE BOUTEILLE PRÈS DE LUI… MAIS IL CONTINUE À MAINTENIR EN ÉQUILIBRE SUR SA TÊTE UN RÉCIPIENT AU POINT QUE L’ON SE DEMANDE SI UNE VÉRITABLE « PAUSE » EST BIEN POSSIBLE ET S’Il NE S’AGIT PAS D’UN SUPPLICE DE TANTALE D’UN NOUVEAU GENRE.

VOYEZ CE « SUSPENS », PERSONNAGE SUSPENDU À L’EXPRESSIONNISTE ET EFFRAYANT VISAGE. QUELLE TORTURE NE SUBIT-IL PAS, À QUELLE FOURCHE PATIBULAIRE N’EST-IL PAS ATTACHÉ, VERS QUEL GOUFFRE NE SE VOIT-IL PAS TOMBER DE FAÇON IMMINENTE, EST-CE LE BON OU LE MAUVAIS LARRON ?

CE THÉÂTRE DE LA VIOLENCE, DE LA CRUAUTÉ ET DE LA MORT TROUVE UNE SORTE D’ACCOMPLISSEMENT AVEC LE GROUPE DE « LA DÉCOLLATION » : LE BOURREAU DOMINANT DE TOUTE SA LONGILIGNE : HAUTEUR SA VICTIME EFFONDRÉE ET TORDUE À SES PIEDS. UN POIGNARD TRAÎNE SUR LE SOL… AJOUTONS QUE PAR UN HABILE MONTAGE, LA TÊTE DU VAINCU POUVAIT SE DÉTACHER À LA GUISE DU SPECTATEUR… QUELLE OBSCURE ET INAVOUABLE DUALITÉ HANTAIT DONC LES COURTES NUITS DE L’ABBÉ BACHIÉ ; OU, COMPTE TENU DE L’AMBIVALENCE DES FORMES, QUELLE NOUVELLE JUDITH ?

CAR ON SENT PARFOIS TRÈS NETTEMENT QUE LE BON ABBÉ BACHIÉ A LUTTÉ CONTRE L’ÉMERGENCE DE CE FOND NOIR FAIT, SANS AUCUN DOUTE, D’ANGOISSE, D’HORREUR, DE VIOLENCE ET DE SADISME !

CETTE VISION CRUELLE DU MONDE ET DE LA NATURE, CETTE PRÉSENCE SATANIQUE ET DIABOLIQUE AU CŒUR DES CHOSES, L’ABBÉ BACHIÉ TENTE D’EN PERVERTIR L’EFFET PAR L’INTRODUCTION DE LA DÉRISION ET DE L’HUMOUR. CET ART DE LA PIROUETTE ET DE LA DISTANCIATION IRONIQUE, CETTE VOLONTÉ D’AJOUTER UN DÉTAIL FAUSSEMENT NAÏF NE FAIT EN RÉALITÉ QUE RENFORCER LE MALAISE DU SPECTATEUR ATTENTIF.PRENONS À TITRE D’EXEMPLE CE SERPENT BOA À L’AMUSANTE FIGURE AUQUEL A ÉTÉ ATTRIBUÉ UN PIED À DOIGTS DU GENRE MARTIEN. CE FANTASTIQUE DE BAZAR, TRÈS CONFORMISTE, PRÊTE À SOURIRE… JUSQU’À CE QUE L’ON REMARQUE UNE FORME ARC-BOUTÉE SUR LE SOL : UN CORPS À MAIN HUMAINE ET À PIEDS DE BOUC !
VOYEZ AUSSI CE « BOUTE-FEU », GENTIL LUTIN VITE TRANSFORMÉ EN GNOME INCENDIAIRE ET MENAÇANT.

N’AYONS GARDE D’OUBLIER CETTE ANECDOTE SIGNIFICATIVE QUE L’ON M’A RACONTÉ : LE JOUR DE SA SEULE ET UNIQUE PRÉSENTATION AU PU8LIC, L’ABBÉ BACHIÉ N’AVAIT PAS HÉSITÉ À MONTRER DES SCULPTURES·REPRÉSENTANT DES FEMMES NUES… AU GRAND DAM DE CERTAINES PAROISSIENNES QUI N’EN CROYAIENT PAS LEURS YEUX ! ! !

J’AVOUE QUE JE DONNERAI CHER POUR VOIR LES DITES STATUETTES CAR IL EST FORT PROBABLE QU’ELLES ÉTAIENT PLUS COMPLEXES ET PLUS CHARGÉES DE SYMBOLES QUE DE SIMPLES NUS FÉMININS…

MAIS OÙ SONT ELLES AUJOURD’HUI AINSI QUE LE CONTENU DES CAISSES DU DÉMÉNAGEMENT ? QUE CONTENAIENT ET OÙ SONT LES NOMBREUX CAHIERS RÉDIGÉS PAR L’ABBÉ BACHIÉ DONT L’EXISTENCE EST ATTESTÉE PAR UN TÉMOIGNAGE ORAL IRRÉFUTABLE ? ESPÉRONS QUE CONTRAIREMENT AU MOBILIER ET AUX SCULPTURES D’UN AUTRE ABBÉ, PASSÉ CEPENDANT À LA POSTÉRITÉ, L’ABBÉ FOURRÉ DE ROTHÉNEUF, TOUS CES TÉMOIGNAGES NE DISPARAISSENT PAS !

CAR C’EST UNE ŒUVRE ÉTRANGE : SORTE D’EXORCISME RÉVÉLATEUR D’UNE VIE INTÉRIEURE TOURMENTÉE, HANTÉE PAR LE MAL, MAL INHÉRENT À LA NATURE QUI EXSUDE ELLE-MÊME CES FORMES ANTHROPOMORPHIQUES OU ZOOLOGIQUES.

UN REGARD ACÉRÉ, QUELQUES COUPS DE CANIF, UN SOUPÇON DE PEINTURE DÉLAVÉE ET TOUTE LA MISÈRE DU MONDE, TOUTES SES TURPITUDES, SURGISSENT.

TRENTE ANS SANS RIEN MONTRER. TRENTE ANS SANS QUE QUICONQUE N’AIT VENT DE CE MYSTÉRIEUX ET NOCTURNE TRAVAIL.

ÉTAIT-CE LE PRIX À PAYER POUR ÊTRE AUX YEUX DE TOUS LE BON ABBÉ DE GRAMAT ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°04


Thierry Lambert, l’indien blanc

MAIS IL EST D’AUTRES BALADES ENCORE. N’EST-CE PAS MARCEL BÉALU QUI ÉCRIT :

« LE PLUS MERVEILLEUX VOYAGE
EST CELUI QUE FAIT EN RÊVE
LE MATELOT QUAND IL DORT
DANS LA CALE DU BATEAU
ANCRÉ DANS LE PORT. »

gazogene-03, Thierry Lambert
Illustration couverture de Gazogène : Thierry Lambert. Image de l’Apocalypse

COMMENT SUIS-JE ENTRÉ EN CORRESPONDANCE AVEC THIERRY LAMBERT ?

SANS DOUTE EN VOYANT SES ŒUVRES À L’EXPOSITION D’AVALLON, « AUX ARTS CITOYENS »,  OU QUELQUE CHOSE COMME ÇA ? À MOINS QUE CE NE SOIT LE BOUCHE À OREILLE OU LE TÉLÉPHONE ARABE, SURDÉTERMINÉ PAR QUELQUE SOUVENIR D’ENFANCE LIÉ AUX INDIENS D’AMÉRIQUE COMME ON LE VERRA BIENTÔT ? JE CROIS À LA SINCÉRITÉ DE THIERRY LAMBERT ET PENSE QU’IL A SANS AUCUN DOUTE SA PARTITION À JOUER DANS LE DISPARATE ET MULTIPLE ORCHESTRE DE L’ART SINGULIER.

Thierry Lambert
Thierry Lambert : Image de l’ère du Verseau

DEPUIS QUELQUES TEMPS EN EFFET, LA RUMEUR COURT.

LÀ-BAS, QUELQUE PART DANS L’ISÈRE, ON AURAIT REPÉRÉ LES TRACES D’UN ÉTRANGE INDIEN. CERTAINS AFFIRMENT L’AVOIR VU ET, SI CE N’EST LUI, CE SONT SES ŒUVRES, ICI OU AILLEURS. COMME CLAUDE NOUGARO CHANTE « JE SUIS UN NÈGRE BLANC », LUI SE SURNOMME…
… « L’INDIEN BLANC » ,
IL VA DE SOI QU’IL AIME EXPOSER EN TRIBU À LA MANIÈRE DE LA MANIFESTATION ORGANISÉE PAR LE « GRAND CHAMAN FÉTICHEUR » (! ?) JEAN-PAUL BAUDOIN À L’ÉTURNEL, SAFFRÉ, À PÂQUES. POUR LA CIRCONSTANCE, L’ÉNIGMATIQUE SANFOURCHE AVAIT BIEN VOULU APPORTER SA CAUTION À LA RÉUNION « L’ART BRUT BAT LA CAMPAGNE ». CAUTION BIEN NÉCESSAIRE SANS LAQUELLE ON POURRAIT BIEN SE DEMANDER EN QUOI LA TOTALITÉ DES ARTISSSS PRÉSENTÉS RELÈVE DE L’ART BRUT …

MAIS REVENONS À NOTRE ÉTRANGE MUTANT !

photo de Thierry Lambert pour Gazogène
Thierry Lambert

AVANT D’ÊTRE « L’INDIEN BLANC », IL EST VENU AU MONDE VOICI QUELQUE TRENTE ANS, À GRENOBLE, SOUS LA DÉSIGNATION DE : LAMBERT THIERRY, QUOIQU’IL NE SOIT PAS IMPOSSIBLE QU’EN UNE AUTRE VIE IL AIT ÉTÉ LE PARENT PAR ALLIANCE D’UN GÉRONIMO TUÉ DANS L’ŒUF PAR LA FOLIE MEURTRIÈRE DE L’HOMME BLANC. CEPENDANT, À PRIORI, NOTRE MUTANT EST BIEN ENRACINÉ DANS SON TERROIR : FILS, PETIT-FILS, ARRIÈRE-PETIT-FILS, ETC. BREF UNE VRAIE LIGNÉE DE FORESTIERS, SCIEURS EN LONG ET SCIEURS TOUT COURT, EXPLOITANTS ET/OU NÉGOCIANTS EN BOIS.

DÈS SON BERCEAU C’EST L’ODEUR DOUCE ET SUCRÉE ET ENTÊTANTE DES BOIS DE PINS ET DE SAPINS QUI LE NOURRIT ET QUI LE CHARME. CEPENDANT, DÉJÀ, SANS QU’IL LE SACHE, CETTE ORIGINE SE TEINTE DE SINGULARITÉ : SON ARRIÈRE-GRAND-PÈRE N’A-T-IL PAS CONNU À HAUTERIVE LE FACTEUR CHEVAL ? « TOUT LE MONDE LE PRENAIT POUR UN FADA ! » MAIS QU’IMPORTE SI, LÀ ENCORE, UN RÉCIT ORAL, ET PEUT ÊTRE LÉGENDAIRE, PRÉPARE UNE DESTINÉE !

SON PROPRE PÈRE AURAIT AIMÉ DEVENIR PEINTRE. MAIS IL FAUT PENSER QUE DANS LES ANNÉES TRENTE LA PRESSION SOCIALE ET FAMILIALE ÉTAIT PLUS QUE FORTE !

CE RÊVE DÉÇU FUT CEPENDANT COMPENSÉ PAR LA FRÉQUENTATION DE PEINTRES ET D’ARTISTES QUE THIERRY A PU AINSI CÔTOYER. IL IRA, PAR EXEMPLE, DESSINER ET SCULPTER À PONT-EN-ROYANS CHEZ BOB DE HOOP…

UNE CHOSE EST SÛRE : DÈS SON ENFANCE, LE FUTUR « INDIEN BLANC » EST FASCINÉ PAR LE PASSÉ, L’HISTOIRE ANCIENNE ET TOUS LES MONDES QUI ONT ÉTÉ, QUI AURAIENT PU ÊTRE, QUI SONT DONC ENCORE POSSIBLES.

Thierry Lambert
Dessins de Thierry Lambert

CETTE CAPACITÉ À FAIRE REVIVRE ET VIVRE LES MONDES DISPARUS ÉTAIT SANS DOUTE RENFORCÉE PAR SON GOÛT POUR L’ISOLEMENT, SON REFUS DES JEUX COLLECTIFS IMPOSÉS PAR L’ÉCOLE, ÉCOLE QUI DU RESTE FUT CERTAINEMENT POUR LUI LE LIEU DE L’EXCLUSION ET, MÊME S’IL NE LE DIT PAS CLAIREMENT, DE LA SOUFFRANCE.

HEUREUSEMENT, LE VERCORS N’EST PAS LOIN : GRANDS ESPACES,  GRANDES BALADES À BICYCLETTE, COMMUNION AVEC LA NATURE, HARMONIE AVEC L’ESPACE. EST-CE LÀ QUE PREND RACINE SA CONCEPTION PANTHÉISTE DU MONDE QU’IL RETROUVERA ULTÉRIEUREMENT DANS LA CULTURE INDIENNE ? NOUS LE CROYONS VOLONTIERS. C’EST D’AUTANT PLUS POSSIBLE QUE CETTE PÉRIODE EST AUSSI CELLE D’UNE CERTAINE FASCINATION POUR L’ÉSOTÉRISME.

MAIS APRÈS UN ÉCHEC AU BAC, LE VOILÀ AUX BEAUX-ARTS D’AIX-EN-PROVENCE OÙ, APRÈS UNE ANNÉE D’APPRENTISSAGE, IL FAIT LA RENCONTRE, COMME IL LE DIT, DES « THÉORICIENS DU VIDE ».

DÉPART POUR LYON.

IL RÊVE, APRÈS UNE EXPÉRIENCE DE FIGURATION AU THÉÂTRE, DE DEVENIR DÉCORATEUR ; RENCONTRE L’ACTEUR DE L’ATALANTE DE JEAN VIGO, JEAN DASTIÉ.

AVEC DES AMIS, IL VEUT FONDER UN NOUVEAU MOUVEMENT ARTISTIQUE !! !

MAIS C’EST LÀ QU’IL VA FAIRE LA RENCONTRE D’UN EX DU GROUPE « COBRA », JEAN RAINE ET SURTOUT CELLE, DÉCISIVE, D’ANDRÉ DUBOIS QUI LUI « FORME L’ŒIL », LE MET EN CONTACT AVEC L’ART BRUT, L’ART AUTRE. CAR S’IL EST LE SPÉCIALISTE D’ALBERT GLEIZE, IL FUT L’AMI AUSSI D’ALPHONSE CHAVE, DE MARCEL DUCHAMP ET DE DANIEL CORDIER…

S’IL ÉCHOUE AU DIPLÔME NATIONAL DES BEAUX-ARTS, IL PEUT VOIR CHEZ ANDRÉ DUNOIS DES ALOÏSE, CRÉPIN, DEREUX, CHAISSAC, LESAGE… ET FAIRE EN PLUS L’APPRENTISSAGE DES GALERIES ET GALERISTES-ESCROCS. TOUT CELA LE POUSSE VERS UN ART EN MARGE, OU DE LA SINGULARITÉ, QUE QUE CELLE-CI S’INSPIRE DE MARCEL DUCHAMP, DE PICABIA, DE CHARCHOUNE OU DE DUBUFFET…

C’EST UNE PHRASE DE DUCHAMP QUI LE DÉTERMINERA À S’INTÉRESSER AUX INDIENS, ET PLUS PARTICULIÈREMENT AUX SIOUX. SANS DOUTE RETROUVAIT-IL LÀ SON IDENTITÉ EN CONSTRUISANT ENFIN UN MONDE OÙ IL ÉTAIT POSSIBLE DE VIVRE ! C’EST CE QUI EXPLIQUE LA VÉHÉMENCE DE THIERRY LAMBERT LA CRÉATION ARTISTIQUE DEVENANT POUR LUI UNE EXPÉRIENCE ESSENTIELLE, À LA VIE, À LA MORT.

ON M’EXCUSERA CETTE LONGUE GENÈSE, POUR MOI NÉCESSAIRE À LA COMPRÉHENSION DE SON TRAVAIL.

CAR SI THIERRY LAMBERT SE CONTENTAIT DE COPIER LES THÈMES SIOUX, IL EST PROBABLE QUE SES TRAVAUX N’AURAIENT POUR MOI QU’UN MÉDIOCRE INTÉRÊT. IL ME SEMBLE QU’IL RÉINTERPRÈTE AVEC SA SYMBOLIQUE OCCIDENTALE UNE VISION DU MONDE OUBLIÉE. DU RESTE, LAURENT DANCHIN NE S’Y TROMPE PAS LORSQU’IL ÉCRIT : « CES MASQUES FAUSSEMENT SYMÉTRIQUES, COMME DESSINÉS À MAIN LEVÉE SUR LE SOL AVEC DES SABLES DE COULEUR, OU ÉVOQUANT DES BRODERIES AUX TONS PRIMAIRES, NE SONT PAS SANS RAPPELER, PAR LEURS LIGNES BRISÉES IMBRIQUÉES LES UNES DANS LES AUTRES, CERTAINS ASPECTS DU TRAVAIL DE RAYMOND RAYNAUD AVEC LEQUEL ILS SONT EN AFFINITÉ ».

CAR MÉFIONS NOUS DE L’APPARENTE SIMPLICITÉ DES FORMES QUI SOUVENT CACHE UN LABYRINTHE OÙ LA RAISON SE PERD. CETTE SIMPLICITÉ RETROUVÉE, CETTE FRAÎCHEUR PORTEUSE POURTANT D’UN LOURD MESSAGE, JE LA PLACERAI VOLONTIERS AUX CÔTÉS DE JEAN VODAINE PAR EXEMPLE…

JE N’AI, À CE JOUR, PAS RENCONTRÉ THIERRY LAMBERT ; MAIS NOTRE CORRESPONDANCE VAUT BIEN DES VOYAGES, SOUVENT LES PLUS BEAUX, CEUX QUE L’ON FAIT EN RÊVE,COMME LE DIT SI BELLEMENT MARCEL BÉALU…

gazogene-03- Thierry Lambert
Dos de couverture : illustration Thierry Lambert

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


L’or et l’ordure : un Chaissac…

DÉCOUVERTE D’UN CHAISSAC  À LA DÉCHARGE !

Dans une lettre inédite citée dans le numéro 1 de Gazogène, Chaissac écrivait « existe-t-il une revue pour parler des laissés pour compte… ». Il pensait aux hommes, pas aux œuvres !
C’est pourtant de l’une des siennes que je vais parler.

C’est le mois de Novembre, à la Toussaint 1990. Je cherche des matériaux pour continuer mes Ex-Vino – ceux qui me connaissent un peu savent de quoi il s’agit -. Me voilà donc un Dimanche après- midi, avec une amie, explorer les décharges entre Agen et Villeneuve-sur-Lot.

Gaston Chaissac : gouache sur porte
Gaston Chaissac : gouache sur porte

Or, vers cinq heures dans un dépôt d’ordures, au lieu dit « Bézille », hameau de « La Croix Blanche », sur le faux-plat avant les éboulis où brûle encore un feu rampant, un vieux lit-cage, quelques débris très secs de grenier, une petite armoire en bois blanc, genre pharmacie. Une des portes est ouverte et montre une sorte de maison naïve. J’ouvre la seconde et c’est le choc, avant même d’avoir vu la signature : sur l’intérieur de cette porte, à demi effacé, un personnage… Ces portes sont à moitié démantibulées et je les arrache facilement.

Je suis dans un état second ! Mais qui, qui a pu jeter cela ? Et pourquoi en cet endroit ?
Après étude, le dessin est fait… à la gouache ! ! !
Le mystère reste entier…

Jean-François Maurice
Gazogène n°02