Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Le Chaissac de Jakovsky

Chaissac vu par Anatole Jakovsky

(extraits)

Anatole Jakovsky : Gaston Chaissac, l’homme orchestre, Presses littéraires de France, Paris

CURIEUSE époque, tout de même, curieuse et déconcertante ! Au temps où l’on fait la haine en permanence, en grand et en petit, et où chacun de nous s’est vu au moins une fois dans sa vie au bord de la tombe, en attendant d’autres fins prématurées, car au fur et à mesure que l’angoisse grandit et la menace atomique se précise, on recherche déjà au bord du précipice, instinctivement, par avance, ce qui peut défier nos corps et les temps à venir ; de même que l’on essaye d’opposer à la complexité inouïe de la vie moderne les formes les plus .simples et les rythmes les plus sommaires se réclamant, bien sûr, de tout ce qui nous est parvenu de nos propres origines.

(…)

Des abîmes de silence s’ouvrent déjà autour de ces œuvres et font écho, que l’on veuille ou non, à d’autres abîmes sans nom. II est minuit. Zéro heure.

Les préhistoires se regardent face à face. Et moins on a le temps, plus on aspire à l’éternité ! Et moins on s’appartient, plus on vise à l’expansion et l’explosion totale de l’individu ! Plus on hait, plus on parle de l’amour et du cœur…

Ainsi, malgré l’aspect apparent de facilité, l’art de Chaissac est un art difficile. Bien qu’il ne demande pas d’apprentissage, ni de science d’aucune sorte, il exige, cependant, la disponibilité pleine et entière de l’artiste, le pouvoir vibrer à l’unisson, poétiquement, avec le monde ambiant, et fixer;. par conséquent,. les choses comme elles viennent. Belles ou laides, ardues ou gratuites, qu’importe ! sincères. Que cela réussisse ou ne réussisse pas, on ne recommence point. Jamais. Ce sont les secondes mêmes de sa vie, les battement de son sang, voilà bien la chose la plus difficile à capter…

Tout compte fait, l’art de Chaissac n’est possible que si l’âge d’or existait sur terre, et que si chacun de nous, secouant enfin nos propres esclavages, pouvait se débarrasser d’un seul coup de tout ce qui nous empêche de voir la vie comme elle est. Embrasser à la fois le passé et le futur qui n’auraient, plus de sens. Cela veut dire des loisirs et des loisirs à l’infini. Chacun ferait alors mi art pour soi, et tous pour tous. Avec n’importe quoi, selon le vœu des adorateurs de Ducasse. Le tri se fera tout seul. Plus tard.

N’empêche que chacun aura vécu quand même, chacun aura connu cette étincelle divine dont parle Rimbaud, celle qui donne la vie aux formes et la matière à nos rêves. Et la vie vaudrait alors la peine d’être vécue.

Anatole Jakovsky, Paris. 1er Juin 1952.
Gazogène n°05

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Pas de temps à perdre pour Eder

Attention, peinture fraîche !

Pas de temps à perdre pour Eder

LA DÉCOUVERTE D’UN NOUVEAU CRÉATEUR EST TOUJOURS UN MOMENT PRIVILÉGIÉ : ME VOICI INTRODUIT DANS UN GRENIER AMÉNAGÉ EN ATELIER, CELUI DE « EDER ».
LE MAÎTRE DES LIEUX N’EST PAS ENCORE ARRIVÉ. JE PEUX DONC M’IMPRÉGNER DE L’ATMOSPHÈRE QUI S’EN DÉGAGE. LES MURS CONSTELLÉS DE PEINTURE TÉMOIGNENT DE LA VIVACITÉ DES GESTES, DE L’ÉNERGIE DÉPLOYÉE, D’UNE SORTE D’ÉTAT DE TRANSE ; LES PIEDS DU CHEVALET SONT RECOUVERTS DE COUCHES ÉPAISSES DE COULEURS VARIÉES ET TOUT AUTOUR S’ENTASSENT. EN PAQUETS SERRÉS DES CENTAINES DE PLAQUES D’ISOREL DUR SERVANT DE SUPPORT.

L’ARRIVÉE DE « EDER », HOMME DIRECT, VIF, TOUJOURS EN MOUVEMENT, ET LA DÉCOUVERTE D’UNE PARTIE DE SON ABONDANTE CRÉATION ME CONFIRMERONT CETTE PREMIÈRE IMPRESSION. CERTES, UNE FOIS LE TABLEAU ACHEVÉ, C’EST EN TERME D’HARMONIE ET D’ÉQUILIBRE QUE EDER LE CONSIDÈRE ET LE JUGE. CEPENDANT, LE GESTE ET SA DYNAMIQUE, L’ENCHAINEMENT DU HASARD ET DE L’ IMAGINATION, SONT À LA BASE DES CRÉATIONS.

L'atelier de Eder
L’atelier de Eder

ON LE VOIT AVEC ÉVIDENCE DANS LES COLLAGES PEINTS QUI SONT SOUVENT GRIFFÉS ET GRIBOUILLÉS APRÈS-COUP COMME LE SONT ÉGALEMENT DES PEINTURES ACRYLIQUES REPRÉSENTANT DES NATURES MORTES OU DES NUS QUI SONT ENSUITE RECOUVERTS D’AFFICHES ET/OU DE PAPIERS D’EMBALLAGES PUIS LACÉRÉS PLUS OU MOINS VIOLEMMENT POUR LAISSER APPARAITRE DES FRAGMENTS DU SUPPORT ORIGINAL. CETTE VÉRITABLE FOUGUE GESTUELLE SE MAN1FESTE DANS DES GRATTAGES MAIS ÉGALEMENT PAR DES TACHES, DES COULURES, DES PROJECTIONS AUTOUR DESQUELLES S’ORGANISENT LES TABLEAUX ; À MOINS QU’AU CONTRAIRE CEUX-CI NE SOIENT TRANSFORMÉS PAR MACULAGE…

LA DIVERSITÉ DANS LA TECHNIQUE SE RETROUVE AUSSI DANS L’USAGE DES MATÉRIAUX.

AFFICHES PUBLICITAIRES, MORCEAUX DE TOILE, SABLES ET GRAVIERS COLLÉS, PAPIERS-PEINTS… MAIS ENCORE DANS LES MOTIFS ET LES THÈMES QUI VONT D’UN FIGURATIF TRÈS EXPRESSIONNISTE ET BRUT À UN TACHISME SAUVAGE !!!.

MAIS QUEL EST DONC L’AUTEUR DE CETTE SI JUVÉNILE PEINTURE ?

MONSIEUR HENRY KLENCK EST UN JEUNE HOMME DE 79 PRINTEMPS !

CERTES, DEPUIS SON ADOLESCENCE, IL S INTÉRESSE A LA PEINTURE ET POURTANT TOUTE SA CARRIÈRE SERA… MILITAIRE ! ET À QUELLE ÉPOQUE ! ELLE DÉBUTE EN 1936 ; EN 1938, EN TUNISIE… ET C’EST LA SECONDE GUERRE MONDIALE, PUIS L’INDOCHINE 1953, LE MAROC…

EN 1960, ÇA SUFFIT !! ET C’EST APRÈS CETTE DATE QUE, PETIT À PETIT, UNE AUTRE VIE COMMENCE, CELLE DE LA CRÉATION.

QUELQUES TABLEAUX TRÈS FIGURATIFS ; LE PORTRAIT DE SES ENFANTS, UNE PETITE GOUACHE SUR LE VIEUX PORT DE LA ROCHELLE ATTESTENT DU BON COUP DE PINCEAU DU EDER D’AVANT EDER. MAIS COMME IL ME LE DIT AVEC FOUGUE: « ASSEZ DE MIÈVRERIES ! TOUT ÇA N’A AUCUN INTÉRÊT! PAS LA PEINE DE PEINDRE SI C’EST POUR FAIRE COMME TOUT LE MONDE : IL VAUT MIEUX PRENDRE UNE BONNE PHOTO ! » CETTE HOMME QUI PENSE TOUJOURS QUE LE MÉTIER DE SOLDAT EST LE PLUS BEAU ET LE PLUS ABSOLU DU MONDE CAR C’EST CELUI OÙ L’ON PEUT EXIGER LA MORT DE L’AUTRE, MAIS QUI N’HÉSITE PAS À NOUS DIRE QUE LES GUERRES ONT ÉTÉ FAITES PAR DES INCAPABLES ET QUI ÉCRIT SUR UN TABLEAU « À BAS LA GUERRE », ON L’A COMPRIS, CET ANCIEN COLONEL EST UN HOMME HORS DU COMMUN !

VOYONS-LE DANS SON ATELIER : IL VA, IL VIENT ; JAMAIS EN PLACE. VIF, PRESQUE NERVEUX… IL ME DIT : « LA PEINTURE ? DES COULEURS, DES COULEURS ET DE LA DYNAMIQUE… CONCILIER LE MOUVEMENT ET L’ÉQUILIBRE… JE N’AIME PAS ATTENDRE, J’AI L’IMPRESSION QU’ON ME VOLE MA VIE… MES MEILLEURS TABLEAUX ? CEUX QUE J’AI FAITS APRÈS AVOIR ATTENDU, CHEZ LE DENTISTE OU À LA BANQUE, PEU IMPORTE… ALORS, DÈS QUE JE RENTRE CHEZ MOI, JE ME PRÉCIPITE, JE ME JETTE SUR MA TOILE IL ME FAUT RATTRAPER LE TEMPS PERDU C’EST LÀ QUE JE RÉALISE MES PLUS GRANDS FORMATS… »

BIEN SÛR, TOUT N’EST PAS ÉGAL DANS CETTE PRODUCTION QUI RESSEMBLE, PAR CERTAINS TRAITS ACCENTUÉS, À JABER, PAR D’AUTRES À BÉDARRIDE, MAIS AUSSI À LAVALL… CEPENDANT L’ENSEMBLE EST IMPRESSIONNANT ! ET QUELLE FOUGUE, QUELLE VITALITÉ, QUELLE ÉNERGIE ! LOIN DE TOUTES LES CONVENTIONS, LES A PRIORI, LES IDÉES REÇUES SCLÉROSANTES, EDER POURSUIT SON TRAVAIL SOLITAIRE. LOIN DES GALERIES, DES EXPOSITIONS, DES MODES, IL POURSUIT SON ŒUVRE QUI SE DÉVELOPPE SELON LE SEUL CRITÈRE QUI VAILLE : LA SINGULARITÉ LA PLUS ABSOLUE !

Jean-François Maurice
Gazogène
n°04


En balade avec Nanou : art populaire, l’Île d’Yeu…

En balade avec Nanou

UN COUP DE TÉLÉPHONE : C’EST « NANOU ». NOUS NOUS VOYONS AU MOINS DEUX FOIS PAR AN, DONT UNE À L’OCCASION D’UN SALON À LA ROCHELLE. EN UN MOT COMME EN MILLE, ELLE A VU SUR L’ILE D’YEU UN SITE D’ART POPULAIRE… DES STATUES, MAIS SURTOUT DES CONSTRUCTIONS, DES MISES EN SITUATION ; SANS COMPTER LES TRADITIONNELS MOULINS, MAIS AUSSI UNE REPRODUCTION DE 4L RENAULT… C’ÉTAIT EN SEPTEMBRE, MAINTENANT C’EST BIENTÔT LA TOUSSAINT. AUSSITÔT DIT, AUSSITÔT FAIT, ME VOILÀ QUELQUES JOURS APRÈS DANS MA VOITURE.

Dubuffet, Raymond Guitet, Lucien FavreauDubuffet, Raymond Guitet, Lucien Favreau

DE CAHORS, DIRECTION ROCHEFORT-SUR-MER ? J’EN PROFITE AU PASSAGE POUR JETER UN COUP D’ŒIL SUR LE PETIT JARDIN ZOOLOGIQUE DE RAYMON GUITET À SAUVETERRE-DE-GUYENNE. J’AI LE PLAISIR DE CONSTATER QUE, CONTRAIREMENT À MA VISION PESSIMISTE, LE JARDIN EST NON SEULEMENT FAUCHÉ DE FRAIS ET ENTRETENU, MAIS ENCORE FIGURE SUR AU MOINS DEUX CATALOGUES ÉDITÉS PAR LE SYNDICAT D’INITIATIVE ! COMME QUOI, TOUT PEUT ARRIVER, ET RAYMON GUITET DOIT BIEN RIGOLER DANS SA TOMBE !

REMONTANT TOUJOURS NORD-NORD-OUEST, JE VAIS À LA RECHERCHE DU JARDIN EXTRAORDINAIRE DE LUCIEN FAVREAU, DU CÔTÉ DE CHALAIS. UNE PANCARTE EN BOIS SIGNALE LA DIRECTION À PARTIR DE LA GRAND-ROUTE. ICI, TOUT EST ENCORE EN PLACE. JE SUIS SÛR QUE L’ON M’OBSERVE DE LA MAISON VOISINE. MAIS PERSONNE NE SORT. JE PHOTOGRAPHIE DONC TOUT À MON AISE… ENFIN, PRESQUE ! PETIT À PETIT, UN CERTAIN MALAISE VOUS PREND À DÉAMBULER AINSI AU FIN FOND DES CHARENTES. OU AILLEURS, CAR J’AVOUE AVOIR DÉJÀ ÉPROUVÉ UNE IMPRESSION ANALOGUE AUX FOLIES SIFFAIT DANS LA RÉGION NANTAISE ET DANS LA CAMPAGNE PRÈS DU « MUSÉE DE L’ART CRU » DE MONTETON, DANS LES ALENTOURS DE DURAS. ET CE NE SONT NI BRUNO MONTPIED, NI JOE RYCZKO QUI ME CONTREDIRONT ! D’AUTANT QUE CE SITE EST EN RÉALITÉ MAINTENANT UN VÉRITABLE MAUSOLÉE, POUR NE PAS DIRE UNE NÉCROPOLE, OÙ REPOSE SON CRÉATEUR.

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Jean-Marie Massou

L’homme qui creusait des trous

IL EST DES ZONES ÉTRANGES, propices aux maléfices ; celle des grands bois sombres, des fermes isolées, des routes cabossées de la Bouriane en est une. Au milieu de ces bois noirs toujours humides, des relents de pourriture se mêlent à l’odeur des champignons. Les caractères sont rudes, souvent renfermés et taciturnes. Et, brusquement, c’est le « coup de sang », « la grande gueule » qui ne peut plus se fermer, le fusil qui parle tout seul ! Ne croyez pas que j’exagère, la presse locale est là pour le montrer, c’est en ces lieux que surgissent les « faits divers » les plus glauques et où, à ce jour rode encore, toujours impuni, le « voyeur de minuit »…

Or, ces enclaves archaïques voient souvent surgir d’insolites créateurs que Joe Ryczko a si bien décrits dans ses Excentriques du Pays-aux-Bois1. Ce n’est donc pas un hasard si c’est en cette région que Jean-Marie Massou réalise un « site » à nul autre pareil.

Il semblerait qu’une partie de sa famille soit originaire de ces alentours de Cazals où il serait ensuite revenu. Il est en effet né près de Melun où ses parents étaient jardiniers… Il a aujourd’hui, selon ses dires, 45/46 ans et est totalement analphabète. Or depuis 22 ans maintenant, il creuse des galeries, déblaie d’anciennes failles rocheuses, aménage des cavités et des puits naturels qu’il « fortifie » ou recouvre de blocs de roches comme de modernes tumulus. Mieux encore, il érige des pyramides, dresse d’énormes blocs en forme de sphinx, construit d’inhabitables cazelles, mausolées plutôt ou mastabas… Qui peut le dire ?

Jean-Marie-Massou : tunnel dans le Lot
Jean-Marie-Massou : tunnel dans le Lot

Tout le terrain semble miné par de mystérieuses galeries. Et s’il n’est sans doute pas innocent de savoir que Jean-Marie Massou voue aux fourmis noires une véritable admiration, où donc se trouve le cœur de ce labyrinthe ? Est-ce le « Temple Chinois » dont il nous parlera sans jamais nous y conduire ? Est-ce la Salle aux concrétions, aux stalactites ? Ou est-ce la
porte magique du monde infini des rêves ? Qui peut, encore une fois, le dire ?

Le simple fait de creuser des trous semble avoir un Sens en soi, même s’il affirme avoir pris modèle sur ce qu’il a trouvé pour aménager ces grottes, pour les décorer comme des petits châteaux en miniature.

Au cours de la visite Jean-Marie Massou a livré quelques bribes sur ses motivations. Dès son plus jeune âge il a pris conscience de ses capacités prémonitoires ; celles-ci lui ont sauvé la vie en l’avertissant d’un imminent glissement de terrain par exemple. Mais il aurait aussi à plusieurs reprises anticipé en rêve sur d’autres événements… Une chose est sûre, c’est grâce à ce don qu’il voit les endroits où il doit creuser pour découvrir de nouveaux gouffres ou de nouvelles entailles dans le sol. Nul doute aussi que lors de son travail cyclopéen, il s’identifie à la matière brute dans une sorte de rêverie élémentaire analysée par Bachelard : ici, « La terre et les Rêveries de la Volonté » ne sont pas de vains mots ! Jean-Marie Massou est au sens propre un homme de l’âge de pierre et son alchimie de la matière englobe l’eau – et nous le verrons plus loin, d’une certaine manière – l’air. Alors que nous parlions des formes étranges que peuvent naturellement ( ?) prendre les roches, Jean-Marie Massou nous montre ce qu’il affirme être une baleine et suggère que jadis, dans l’eau qui a façonné cette forme il y aurait eu une « intelligence » au travail. Lui, l’analphabète s’exclame : «  Les cellules de l’eau auraient le pouvoir de sculpter… Il existerait une pensée et une volonté dans la matière… Mais les hommes ne voient rien de tout cela… ». Plus encore, avec ses mots à lui, notre créateur retrouve intuitivement la vision bachelardienne d’une « Morale de l’Eau »2! Massou développe alors une critique radicale de notre civilisation, pour lui, exténuée  : dangers atomiques, pollutions, surpopulation, drogues… sans parler de la tronçonneuse qui détruit facilement les forêts !

Mais alors, quel salut attendre ?
Quelle est la solution ?
Les hommes ? Non. Dieu ? Il n’y croit guère. Alors ?… N’y aurait-il pas d’autres « Êtres » ?…
Toutes ces fabuleuses excavations/constructions sont créées pour accueillir ces Extraterrestres, pour réaliser un paradis, havre de salut…

Dans ce champ rocheux, Massou a su réaliser un lieu où le rêve devient réalité. Il doit aussi s’inventer un langage universel. C’est pourquoi le site est parsemé de gravures rupestres, signes insolites qui doivent être compris par ceux qui sauveront notre monde.

Paradoxalement, dans cet effort quasi désespéré de recréer une langue immémoriale, Jean-Marie Massou, l’homme qui creusait des trous, redevient mon semblable, mon frère en création.

Gazogène n°17

Site consacré à Jean-Marie Massou

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1 Plein Chant n°48
2
Cf. LEau et les rêves, le chap. à ce titre.


Œillets rouges pour Jean Vodaine

Œillets rouges pour Jean Vodaine

Jean Vodaine fête cette année ses 70 ans, 70 ans richement remplis mais avec un tel « refus de parvenir » selon l’expression de Henri Poulaille, qu’un temps, on l’a cru mort ! Il n’en était rien, fort heureusement et sa vitalité créatrice est toujours intacte. Les événements récents en Yougoslavie nous ont rendu tristement familier le pays natal de Jean Vodaine : la Slovénie. Mais qu’est-ce qu’être slovène si ce n’est être européen ?

Dans l’immédiate après-guerre nous retrouvons Jean dans l’Est de la France. Il est d’abord ouvrier bottier et ouvrier tout court, dans la métallurgie.Dès 1949 il est de ces « Travailleurs Manuels Libres » qui fondent une revue : Poésie avec nous , sous l’œil de Michel Ragon. Ils publient le mineur Jules Mougin, l’autre cordonnier Gaston Chaissac, sans oublier Jean L’Anselme et quelques autres !

Jean Vodaine
Jean Vodaine : les hommes naissent…

Puis ce sont, entre 1950 et 1954, les numéros du Courrier de Poésie et la composition par Jean Vodaine des brochures de Gaston Chaissac ; Anatole Jakovsky, Franz Hellens… Enfin après La Tour aux Puces, ce sera de 1962 à 1984 la revue Dire. Dire, revue d’une totale liberté, imprimée selon les circonstances – inutiles de préciser lesquelles – sur beau papier vélin ou sur papier kraft d’emballage…
Dire qui, dès 1965, sera sous-titrée Revue Européenne de Poésie et dont le contenu répondra à ce programme avec des numéros sur la poésie de langue allemande au Luxembourg (N°22, Printemps 1977), prélude à La Poésie en Lorraine (N°33, Printemps 1982) ou à La Poésie Alsacienne, sans oublier ces Œillets Rouges à Paris sur la poésie slovène, traduite par Jean Vodaine et Véno Pilon…
Mais Dire explorera bien d’autres domaines singuliers comme la poésie Négro-Africaine et Malgache de langue française (N°13-14,Printemps 1971), et nous en oublions certainement, ou nous ne connaissons pas d’autres sujets tout aussi particuliers !

Si Jean Vodaine réalise la plupart des illustrations à partir de gravures sur linoléum, Gaston Chaissac, mais aussi Jean Dubuffet, apportèrent leur contribution. C’est sans doute avec Gaston Chaissac que la relation fut la plus profonde. Relation seulement épistolaire si j’ai bien compris Jean Vodaine. Mais relation qui se prolongea au delà la mort comme en témoigne l’ultime livre unissant Jean Vodaine et Gaston Chaissac : La Leçon de Gravure.

Jean Vodaine
Jean Vodaine : Chant de la Hogan

Quant aux sommaires de cette revue Dire, revue pochette, pochette- surprise, poèmes-affiches, on y retrouve notre ami Marcel Béalu, les poètes de l’École de Rochefort, Luc Bérimont, Jean Follain… mais aussi Raymond Queneau, Arrabal, André De Richaud, Joseph Delteil…

Mais Jean Vodaine n’est pas seulement le conteur, le poète, le graveur, l’imprimeur aux typogrammes plein de fantaisies, il est aussi peintre. Ses créations sur Isorel sont autant de grands monotypes gris, œuvres richement coloriées et composées comme d’immenses mosaïques pointillées.
Encore que les œuvres que nous voyons aujourd’hui ne représentent qu’une petite partie, et une période, de sa création. En effet, Jean Vodaine a brûlé un jour une série d’œuvres dont on lui avait dit qu’elles ressemblaient fortement à du Kokoshka…

Tel est le personnage à la fois si humble et si hors du commun, avec cet œillet rouge qu’il arbore parfois à la boutonnière d’un simple polo.

L’œillet rouge, symbole de la Slovénie -libre ! – bien sûr.

Jean-François Maurice
Gazogène
n°02


Alain Pauzié

Alain-Pauzié : Semelles décoréesAlain Pauzié : Semelles décorées

Aux dernières nouvelles, il habitait toujours Meudon la forêt. Ce va-nu-pieds né en 1936 à Millau avait pris de la galoche. On m’a même raconté qu’il avait étudié l’économie ! L’économie de bout de chaussure alors ? Mais, comme à Albi les gens n’usaient pas assez leurs sabots, il est parti vers le Nord « travailler dans l’atome ». Le voilà qui commence à dessiner sur enveloppes vers 1966 et à peindre les semelles de godillots. Ce type, c’est Pauzié et comme je ne l’ai jamais rencontré « de sava tu », je laisse causer l’ami Dubuffet :

« Votre production a été si prodigieusement prolifique que vous avez bien droit à maintenant faire une pause et reprendre souffle, La ponte de la langouste ou de l’esturgeon n’atteint pas la vôtre. L’exposition des semelles chez un marchand de chaussures constituera pour l’histoire de l’art (ou plus exactement pour l’histoire des attitudes sociales vis à vis de l’art) un évènement significatif. Et elle formera un article savoureux de la biographie d’Alain Pauzié. Même si elle ne se voit pas réalisée et demeure à l’état de projet. Bien entendu, la pièce que vous m’aviez confiée (et que j’avais envoyée à Lausanne) sera à votre disposition.
Amitiés.
Jean Dubuffet, Paris 9 Octobre 1984,
Post scriptum : j’aime beaucoup le dos superbement historié de votre lettre. »

Alain Pauzié
Alain Pauzié, Gazogène n°02, page 31
Enveloppes adressées à Jean Dubuffet, encre de Chine et marqueur.

Comme le note Alain PAUZIÉ au bas de la copie de la lettre : « Cette exposition n’a jamais eu lieu. »
Sans doute, l’activité foisonnante de l’artiste l’avait-elle déjà entrainé dans d’autres réalisations. Par exemple dans le mail-art dont il est un fervent adepte.

Semelles  décorées
Semelles décorées

Jean-François Maurice
Gazogène n°02


Jacques Trovic

En 1990, à Bègles, à l’exposition des « Jardiniers de la Mémoire », je suis tombé en arrêt devant une tapisserie de Jacques Trovic représentant l’intérieur d’une boutique de cordonnier. Rien de « naïf », au sens ordinaire du terme, dans cette composition mais au contraire un vécu à l’état brut.
Peinture de Jacques TrovicLe cordonnier, tapisserie de Jacques Trovic

Voici ce que disent de lui le Catalogue de la Neuve Invention et de la deuxième édition des « Jardiniers de la Mémoire » :

Naïf ?
Naïf d’aimer sa région et de croire en ses traditions.
Naïf de se satisfaire des images du passé, du bonheur du jour. Naïf, les tons vifs, les fils d’or, les laines cherchées sur les marchés, les vieilles robes pleines de lumière.
Naïf, les longues heures dans la cuisine, en compagnie de sa sœur, à coudre. Coudre les miettes de la vie pour se souvenir et pour plaire ; exister alors dans le plaisir suscité, grandir dans l’histoire racontée.
Naïf, lui qui nomme tout, n’élude rien. Coudre pour témoigner et perpétuer l’idée d’une illusion en forme de bonheur.
C’est vrai, pour Jacques Trovic, l’art est ce qui fait le « bien ». Il lui en procure et il en apporte aux autres qui le lui rendent par l’estime où il est tenu dans son pays.
Naïf, celui qui renoue avec la communauté des siens, dans les fêtes et les écoles, les liens brisés entre le public et les formes plastiques.
Naïf, la joie et le bonheur ?

Tant pis, soyons naïf…

Alain Avila
Gazogène n°2

Extrait d’un ouvrage consacré à Jacques Trovic et réalisé par les éditions AREA en 1988

Né à Anzin en 1948, Trovic vit avec sa mère et sa sœur dans une petite maison de mineur de la banlieue de Valenciennes. Il réalise sur la table de sa cuisine des tapisseries souvent de dimensions monumentales, faites de pièces rapportées sur un canevas. Il s’inspire des événements de sa vie quotidienne, de la vie urbaine ou paysanne, des fêles locales, etc. C’est un homme affable et généreux.


Aux va-nu-pieds de l’art

À la mémoire de mon Arrière-Grand-Père, Joseph Chapusot, savetier à Liesle-sur-Doubs.

Aux va-nu-pieds de l'artAux va-nu-pieds de l’art

Cette deuxième livraison de Gazogène va suivre un fil qu’on peut trouver à priori étrange, voire saugrenu : La CHAUSSURE sous toutes ses formes ! Outre sans doute de freudiennes raisons, j’avais depuis longtemps remarqué un fait curieux touchant le mouvement révolutionnaire français : on y trouve un nombre très important de savetiers, cordonniers, sabotiers et autres bottiers sans compter les bouifs, les gnafs et quelques Gnafrons…

Et, de QUOI S’AGIT- IL EXACTEMENT’?

Certes, le nom de Lehautier, « petit cordonnier inspiré » selon André Salmon dans La Terreur Noire, n’évoque hélas plus rien, pas plus que Liabeuf, autre ouvrier-cordonnier, qui, injustement accusé, se venge en tuant un policier et en en blessant sept autres à coup de tranchet. Comme il est condamné à mort, le soir de son exécution des échauffourées éclatent. Bientôt, c’est l’émeute. À l’aube, 30.000 personnes selon la presse de l’époque se battent encore contre la police ! Le nom de Jean Grave, lui aussi cordonnier, propagandiste de l’Anarchie, devenu typographe, est- il plus connu ?

Mais, ET LA CRÉATION DANS TOUT CELA ?

Si nous citons Jean Giono, Louis Guilloux ou Jean Guéhénno, je peux supposer que mes lecteurs vont commencer à entrevoir ce lien entre la chaussure et la création ! Dans Jean Le Bleu, Giono a magnifiquement évoqué son père, carbonaro italien, cordonnier à Manosque, Louis Guilloux le sien dans La Maison du Peuple, révolutionnaire obstiné et tranquille, tout comme celui de Jean Guéhénno…

Jean-François Maurice
Gazogène
n°02


Jean Dubuffet : correspondance

Quevert et Pauneau. Vente aux enchères

Jean Dubuffet : lettres

(Le lundi 17 juin 1991, maître Loudemer a vendu à Drouot des lettres, manuscrits, livres, etc… Parmi ceux-ci, des correspondances de Chaissac et Dubuffet. Un superbe catalogue a heureusement donné une idée de ces inédits. Nous en reproduisons les pages qui peuvent intéresser les amateurs d’art singulier.)

(Lire la correspondance Gaston Chaissac / Raymond Queneau)

DUBUFFET (Jean). IMPORTANTE CORRESPONDANCE adressée à Raymond Queneau, composée de 35 LETTRES AUTOGRAPHES signées, au stylo à bille bleu ou noir, 11 LETTRES DACTYLOGRAPHIÉES signées, soit 49 feuillets, in-4 pour la plupart, 8 enveloppes et 2 CARTES POSTALES.

Correspondance : Jean Dubuffet
Correspondance : Jean Dubuffet

IImportante correspondance, depuis 1950, alors qu’ils ne se connaissaient pas encore, et jusqu’à la mort de Queneau en 1976.
Seules 5 de ces lettres sont reproduites dans Jean Dubuffet. Prospectus et tous écrits suivants, publié par Gallimard en 1967. Le reste de cette correspondance semble inédit. (suite, correspondance Jean Dubuffet / Raymond Queneau)

30 octobre 1950. Dubuffet justifie la découverte de son jargon et en donne la genèse. J’ai étudié très assidument pendant. trois années un dialecte arabe parlé par les bédouins du Sahara, et j’ai commencé par écrire cette langue phonétiquement en caractères latins...

Je serais bien ennuyé quon croie que je vous ai malhonnêtement emprunté votre idée car ce serait là une erreur. Si vous l’avez cru. vous-même, vous vous êtes trompé.

quand j’ai entrepris de rédiger ces petits textes, il m’a semblé que j’avais trouvé là un mode dexpression et une voie de recherches qui se trouvaient être, dans le domaine d’écrire, tout à fait analogues à ce que je mapplique par ailleurs depuis plusieurs années à faire dans le domaine de peindre et dessiner...

En bas de la page, au stylo à bille SKI IAN NA DE ZERER DANSMOND
Prospectus t.I, p.481

3 nov. [1950]. Sur La petite cosmogonie portative.
Bien merci de votre très gentille lettre et c’est alors moi qui suis confus d’avoir bêtement interprété et ne rectifiez jamais rien
du tout à cet excellent texte auquel je souhaite nombreuses éditions et nombreux disciples…
Je souhaite qu’un de ces jours on se rencontre (je veux dire: in corpore) et qu’on lève ensemble quelque vin blanc ou amer-Picon en l
honneur d’Henri Monnier, deschansons populaires mauresques et des riches voies ouvertes à ceux qui décideront de... se vouer sans compromis à la seule langue parlée…
En fin de page, cet ajout autographe on pourrait même boire encore un deuxième en l’honneur du Ptit Quinquin et en l’honneur des pièces du répertoire du Guignol Lyonnais.
Prospectus t.II, p.483

Vence, 21 juillet 61.Réaction à Cent mille milliards de poèmes. Ce qui est foncièrement chouette c’est le vaillant entrain de chacun de ces vers de rechange, leur pas décidé de petit escouade partant à la bataille fifres en tête ;… On se demande comment ça se fait qu’on na pas toujours fait en tous temps et tous lieux de ces poèmes à éléments interchangeables...

Vence, 4 septembre 61. Par l’intermédiaire de Queneau, Dubuffet acquiert de Simone Collinet des dessins de Scottie Wilson pour l’Art Brut…. Je les voudrais tous... Qu’elle fasse son prix, un bon prix qui lui remplisse l’esprit d’aise et lui soit consolatrice et compensatrice pensée aux heures de pointe des douleurs de fracture…

Vence,27 octobre [1961]… Pour le tocard, le chienlit, le jean-foutre, on a déjà à Vence de quoi se mettre sous la dent... Je vous ai envoyé un texte qui ma paru insolite et intéressant. Il est intitulé « Traité des Épluchures » ouquelque chose de ce genre. L’auteur en est un instituteur lyonnais nommé Philippe DEREUX…Je crois que notre Paulhan sauterait dessuspour la rubrique « Dimanche» de sa NNRF mais la NNRF me soulève le cœur, ça serait donner des confitures aux cochons. Les « cahiers» du Collège ça nirait pas non plus, cest ricanant et trop collégial. Nadaud ,ce nest pas le genre...

Vence, 26.4.1962. Carte postale. Àla lecture du Chiendent : Je ris que daucuns se bronzent à de grossiers soleils moi je prends des bains de Queneau et je me bronze lâme…

Paris, dimanche [1962]. Enthousiasme à la lecture des œuvres complètes de Sally Mara,qui viennent de paraître chez Gallimard… vous battez le briquet de la joie de vivre sur la meule du désespoir et tirez par ce moyen des grandes étincelles que personne na encore jamais obtenues… La lecture du journal intime de la gonzesse Sally Mara donne une satisfaction qui ne· sinterrompt pas un instant de la première ligne à la dernière : jamais rien lu qui soit aussi profondément marrant…
Prospectus t.II, p.371

Dimanche N° 2… Le secret de votre utilisation de linstrument provient d’appuyer à la fois sur les deux pédales, celles du chaud et celle du froid, celle de la philosophie cogitante et nihilisante et celle du vif surgissant qui fait àcelle-ci obstacle et démenti...

Vence, mercredi 27 novembre 1963. Réponse au texte de Queneau, qui paraîtra dans Les peintres contemporains, collection La galerie des hommes célèbres. Je suis émerveillé quon puisse me croire un peintre lèbre, mais d’abord un peintre... Oui monsieur, disait Alexandre Dumas, il est vrai que mon père était un nègre ; et mon grand père était un singe ; cest à linverse de votre famille où le singe est le petit fils... Que je me complaise moi- même à alimenter léquivoque cest là un lièvre que vous soulevez à très juste titre. Pour quelles raisons ? Dans la crainte, peut-être, que lart fonctionne mieux là oùon ne le voit pas venir, avec ses grands pieds bêtes… Il faut du grandiose à la célébration et donc du saugrenu. Sans saugrenu est le grandiose ? est leffet de surgissement sans un transport dans le saugrenu ?
Prospectus tII, p.378

Vence, 25 février 1964. Remercie Queneau de son commentaire sur un tableau... du bienveillant regard. dont vous gratifiez mes quatre gobergeurs qui se sont substitués à lâne égaré dans les feuilles de bardane. Janine ma écrit en leur honneur des choses si gentilles !Venez vite à Vence pour que nous arrosions la signature du traité de paix avec Gallimard…
Il poursuit avec le projet du livre de Limbour.

Vence, 13 avril 1964. Astucieusement, mon cher Queneau, comme un malin singe, je voudrais manigancer que soient nouées ensemble et concomitantes les signatures des contrats concernant respectivement l‘édition de mes propres ridicules écrits et celle du brillant livre de Limbour sur le développement de mes travaux de 1953 à 1964 et qui constitue le deuxième tome de son ancien « Tableau bon levain »

Paris, 7 janvier 1965. Période morose… Récemment transpordans les pénombreux bas fonds de la lumre crépusculaire parisienne de cette saison…je mévertue à rassembler mes idées, je ny parviens guère; par moments me reviennent des souvenirs confus, des débuts d‘émerqements, des lueurs de présence d‘espritL‘affaire de la double édition par Gallimard de mes écrits au complet et du livre de Limbour sur mes peintures est en panne, bloquée ; … il y a une malédiction sur mes entreprises avec la maison Gallimard…Nous nous demandons, Limbour et moi si vraiment Gallimard a dans lidée de faire ce livre ou bien de nous mener en bateau dans une navigation au très long cours…

Paris, dimanche 14 février 1965… Je vous remercie de donner vos soins à cette épineuse affaire de double édition du livre de Limbour et de mes propres textes... Bien sûr je suis tout à fait daccord pour aider au financement du livre de Limbour par une subvention de complément si cest là seulement ce qui cloche…je bois du bon lait quand vous me complimentez sur mes petits talents de commentateur douvrages dart. Je travaille ces jours ci à un commentaire massif des œuvres d’Aloïse…

Paris, 25 mars 1965. A reçu Le Chien à la Mandoline paru chez Gallimard. Pas ordinaire ce quil nous envoie, ce chien là sur sa mandoline…Enfin des poèmes quon lit avec gloutonnerie. Enfin de l’invention. Enfin de la surprise, de l’inattendu. Enfin éclatée la coquille du compassé… La position de cette neuve musique gorge de pigeon célébratrice-néqatrice elle est très justement la position de la pensée et de la vision de tout un…Suivent diverses notes sur le principe de la pensée… Le bombardement du nihilisme sur le goût du vif est le mécanisme de la drôlerie comme il est celui de l’art, cest d’où vient le cousinage entre leffet de drôlerie et l’effet de création d’art…
Prospectus tII, p.389

Vence, 18 avril 1965. C’est pour moi grand honneur et grand plaisir que vous envisagez de présenter le film de Patris et, bien sûr, je suis d’accord avec empressement… ce film, il me faut bien le dire, il me met assez mal à l’aise, je naime pas du tout lidée de le voir livré au public. Vous savez sans doute comment il a été fait: à mon insu et pour ainsi dire contre ma volonté. Patris mavait parlé d’un film sur mes peintures et dans lequel il était promis que je napparaîtrais personnellement pas : tout le contraire de ce quil a finalement fait.Quant à la musique du film, elle na pas grand chose de commun avec ma musique; elle a été tripatouillée par les spécialistes du Service de la Recherche qui lont amplement complétée et transfigurée à leur mode si bien. quelle n’est plus la mienne mais la leur

Vence, 1er juillet65, 1 feuillet in-B. S’excuse pour un déjeuner manqué à cause d’un ramponeau dans les côtes ; raconte son refus d’une nouvelle prise de vue pour le film de Patris… On ne me verra pas souffler dans ma trompette au petit écran et j’en suis grandement soulagé.

Le Touquet, dimanche 19 sept. 65. En réponse à une très aimable lettre… J’ ai des objections à y faire… vous déplorez quelle renferme dans son libellé des termes plusieurs fois répétés, à quoi je me permettrai de vous répondre que l’usage des répétitions est une clef du grand style…Les réunions (remarquablement masculines) du Collège de Pataphysique ont quelque chose de vain, de vacueux, mais tout l’édifice entier de la Pataphysique apparaît quelquefois fondé sur la vacuité. La Vacuité… Jean Dubuffet SATRAPUS.
C’est l’époque où Dubuffet se détache de la Pataphysique. Le 28 octobre 1965, il rompt avec le Collège.

Paris, 28 octobre 65… Il y a longtemps que je me sens mal à l’aise à faire partie de ce Collège qui décidément ne fait pas du tout mon affaire. J’espère que vous ne men voudrez pas, que vous comprendrez mes raisons (qui sont tellement claires quelles n’ ont pas besoin dêtre explicitées). Jespère même que vous m’approuverez.

Vence, 26 avril 67. S’alarme de la santé de Lili, sa femme. À propos de l’Art Brut aux Arts Décoratifs… L’expositiona soulevé dans les milieux culturels, comme il fallait sy attendre, un petit succès destime; mais je ne crois pas que soient nombreux les gens qui, comme vous et moi, abordent les ouvrages présentés avec le même regard que sils portaient les prestigieuses signatures des artistes primés parla Biennale et homologués par la grande Bourse des marchands de tableaux et collectionneurs texans et chicagoins...

Paris, 27 juillet69. Jai reçu le livre de poèmes, l’élément l’eau (Fendre les flots )…Cest singulier comme un petit livre, finalement peu chargé de caractères, peut fournir lecture un temps plus long qu’un gros volume tout noirci. Non pourtant que les poèmes aient poids très lourd : ils sont graciles et légers, ils volent comme plume…

Paris, 3 janvier 1970… Frédéric Baal sactive avec ardeur à ses recherches de textes d’art brut. Quoique les écrits vraiment bien caractérisés et vraiment inventifs soient rares il y a déjà une petite récolte. De quoi faire un fascicule, peut-être deux…

Jacques Berne se désespère parce que vous ne lui envoyez rien pour son cahier de lHerne. Je serais chagriné que vous ny figuriez pas. Vous pourriez aussi bien prendre n’importe quel thème, par exemple ce que vous pensez de l’art brut, oubien ce que vous pensez de l’écriture, brut ou pas brut ou plus oumoins brut…

Paris, 17 mars 70. À la réception du texte de Queneau pour le numéro de l’Herne (qui paraîtra en 1973) Une belle surprise dans ma boite à lettres. J’ai lu sur le champ la savoureuse et autoritaire expertise. Très fine et très savoureuse. Je suis extrêmement content quil y aura (désubjonctivons) dans notre cahier de lHerne cette très dense pièce…Mémeut beaucoup la trace manifeste de la lecture très attentive de mes textes et la pleine sympathie que vous leur avez si généreusement octroyée…

Paris, 7 mai 70. À propos de l’exposition du Cabinet Logologique au C.N.A.C. à Paris… Il y a besoin de confidence et de pénombre dans les rapports de connivence quun entretien avec ses ouvrages; et cette connivence, j’ai éprouvé cela toujours à chaque fois,se trouve rompue ou dommageablement bousculée dès que les choses se trouvent indiscrètement portées sous les regards du public; il ne faudrait pas le faire; il faudrait se l’interdire…

Paris, 27 mai 1972. Morose on essaye de ne pas lêtre, on essaye de se persuader quon ne lest pas, mais bien sûr on lest. .. La morosité est due, évidemment, à une mauvaise adaptation de la pensée aux conditions de lêtre. La pensée fonctionne vicieusement, cest une chose bien certaine.

Mon atelier est maintenant encombré de mannequins de vitrines, de bottes, de gants et de chapeaux. Jhabille ces mannequins à laide de papiers armés et peints. Dhabiles tôliers formeursreproduisent ces costumes en tôle d’aluminium, après quoi des costumières moulent sur ces tôles des tarlatanesamidonnées, afin que pour finir des danseurs hideusement masqués sen harnachent de la tête aux pieds et se trémoussent un peu devant de grands décors peints à cette fin. Sur l’instant ce fait disparaître mamorosité…

Vence, 30 juin 72. Carte postale. Contrarié des cérémonies qu’occasionnent la vente de la maison à Vence… Mais la contrepartie est considérable. Elle est d’avoir ici retrouvé dans mes.livres les Enfants du Limon et d’en faire la lecture qui me console de tout…

Paris, vendredi 29 décembre 72. Dubuffet donne de ses nouvelles… je ne peux pas dire quelles soient excellentes, sauf à invoquer le « principe des équivalences » célébré par notre ami Latis, et qui vous est, selon lui, cher. Sur la bonne onde quémet ce principe, je suis heureux de vous apporter de moi des nouvelles excellentes… Le monument de New York a été mis en place…Jai eu beaucoup de contentement des américains, au point que depuis mon retour j’ai entrepris d’apprendre l’anglais. Je veux dire le vrai anglais et non pas lespèce de jargon infantile dans lequel je mexprimais jusqu’alors. J’ai aussi, au retour, fait encore autre chose : j’ai licencié tout le personnel de mes ateliers de Périgny et ceux-ci sont maintenant fermés.

Paris, 31 octobre1973. Dubuffet a vraisemblablement reçu le texte de Queneau Dubuffet le Magnifique, à paraître dans l’Œil… je trouve, dans ma boîte à lettres, ce prodigieux diplôme. Oh ! mon cher Queneau ! Je suis très ému. Moi le conspiré, le réputé mauvais coucheur, bâton merdeux, ennemi public, me voici peint sous ces traits d’éclatant soleil, voici ma merveilleuse finale récompense, mon sacre ! mon brevet de brave ! publiquement, solennellement délivré par vous ! par Godefroy de Bouillon ! par le Roi Arthur ! signé de sa main ! avec cette chaleur ! Je me sens comme le petit canard dAndersen ! Quelle impulsion vous me donnez là ! Je fais brosser mon armure ; jépingle vos couleurs à mon casque ; demain à l’aube, avec ce brevet dans mon sac, je repars en guerre. À vous J.D.

Paris, 7 juillet 75. Je vous soupçonne d’utiliser le bon truc des lieux de mémoire pour vous être souvenu de lenvoi du Diagnostic et de la Géographie…

J’ai aussi relu avec grande attention et grand profit le livre de Mme Yates sur l’art de la mémoire, qui me donne grande envie dentreprendre à mon tour de faire un « théâtre » ; cest bien cela en effet et rien que cela quil faudrait faire… Dès octobre, Dubuffet entreprendra la série des Théâtres de mémoire qui dureront jusqu’en 1979.

Paris, 2 décembre 1975. Quel aliment merveilleux pour toute mon année m’apporte la « Morale élémentaire » avec ses trois registres potage, plat, et dessert c’est au potage que j’en suis pour l’heure. À vos listes chantantes aux trois voix, coupées des petites ritournelles. Je crois n’avoir jamais rien lu de plus excitant, de plus opérant…

Paris, samedi 2 octobre 1976… Je viens dapprendre que vous êtes malade depuis deux mois; je nen savais rien, vivant de plus en plus confiné et reclus. Jen suis bien peiné… à mon offre daller vous voir, [ Madame Simonne ] répond que votre fatigue actuelle vous met hors d‘état de recevoir des visites. Ça me chagrine beaucoup de vous savoir ainsi affligé…Tenez ce petit message pour unilatéral et ne prenez pas, je vous prie, la peine d‘y répondre. Faites-moi seulement sa voir quand vous irez mieux si ma visite vous ferait plaisir et j’accourrai.

Queneau meurt le 25 octobre.
Précieux ensemble qui éclaire sur la personnalité de Jean Dubuffet peintre, écrivain et ami.

Gazogène n°01Gazogène n°01


Gaston Chaissac à Raymond Queneau : correspondance

Quevert et Pauneau. Vente aux enchères

Le lundi 17 juin 1991, maître Loudemer a vendu à Drouot des lettres, manuscrits, livres, etc… Parmi ceux-ci, des correspondances de Chaissac et Dubuffet. Un superbe catalogue a heureusement donné une idée de ces inédits. Nous en reproduisons les pages qui peuvent intéresser les amateurs d’art singulier.

Correspondance : Chaissac
Correspondance : Chaissac à Queneau

CHAISSAC (Gaston)

IMPORTANTE CORRESPONDANCE ADRESSÉE À RAYMOND QUENEAU, comprenant 95 LETTRES AUTOGRAPHES signées, (3 d’entre elles à sa femme Janine), 263 pages sur 161 feuillets de divers formats, le plus grand nombre sur papier d’écolier.

CETTE CORRESPONDANCE,  qui COUVRE PLUS DE DIX ANS, EST ENTIÈREMENT INÉDITE. C’est un document de premier ordre pour comprendre la personnalité de Chaissac. La et les qualité(s) du destinataire, les sujets qui y sont abordés, la grande liberté de ton, font de ces lettres une véritable œuvre littéraire, artistique, polémique. Tous les traits du caractère de ce personnage, moins facile à cerner qu’il ne parait au premier abord, apparaissent ici : sincère et enthousiaste, parfois un peu roublard, tendre mais aussi colérique, modeste et parfois matamore. Chaissac clame ses convictions artistiques, politiques, sociales : tantôt républicain libertaire et pacifiste, tantôt moraliste rustique et dévot candide. Ici c’est mort aux vaches, là c’est vive Jésus !

Dans la plupart des lettres on retrouve les thèmes suivants : ses travaux de peintre et de dessinateur, ses ambitions d’écrivain et de critique, ses lectures, ses opinions sur le milieu officiel de l’art, les critiques,les marchands, sa vie à la campagne, les nouvelles du village et de ses habitants ; certaines pages sont des chroniques poétiques des «travaux et des jours », au fil des saisons; dans d’autres il crée de véritables types avec un grand talent de narrateur: l’homme qui fait pipi au lit, celui qui part à la pêche aux grenouilles avec une belle, qui n’a jamais connu l’amour, Madame Abeille, qui vendait des supports-chaussettes aux allemands, l’enfant de chœur qui a échoué au certificat d’étude…

La première lettre datée de cette correspondance porte le cachet de mai 1944. C’est une réponse à Queneau, vraisemblablement la première, que nous reproduisons intégralement :

Monsieur, Je me demandais si quelqu’un vous avait signalé mes tableaux ou si vous les aviez découvert tout seul, et vous me le dites dans votre lettre. Vous ne me dites rien de mes écrits, ce qui me fait supposer qu’ils ne vous emballent pas. Alors vous trouvez que de la fraîcheur et l’originalité manquent dans les œuvres de trop de peintres. En tout homme il y a certainement l’étoffe d’un grand artiste mais les éducateurs détruisent soigneusement cela. Et on s’éloigne de la vérité.
Quant à ceux que mon dessin scandalise, il ne faut pas qu’ils soient bien occupés, ni bien conscients de la réalité,pour attacher tant d’importance à des choses comme ça.
Vous me parlez de mes toiles, ce ne sont pas des toiles hélas. mais de pauvres cartons peints. La purée quoi. Ma passion pour la peinture n’est pas énorme. De nos jours beaucoup trouvent que de marcher sur les mains est mieux que de marcher sur les pieds.
Je dessine sans faire d’acrobaties. je dessine avec autant de facilité que je respire. Et j’ai fait déjà je ne pourrai dire combien de milliers de dessins
Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de faire photographier mes productions et de les détruire ensuite. Des photos d’elles ce serait assez bon pour la majorité des gens. La vie n’est pas toujours belle a cause de tous ces enculés qui sont toujours près à se déculotter.
Moi, en digne gueux, j’ai toujours été mal culotté, mais j’aime mieux ça que d’être comme ces enculés qui se prostituent pour être bien habillés.
Trop d’hommes n’ont plus de couilles au cul.
Et il y a trop de femmes à barbe.
Tant qu’il se trouvera des hommes sandwich, tant que les hommes et les garçons porteront les cheveux long, il ne faudra rien attendre de bon.
Tant que les hommes qui sont honnêtes ne diront pas merde aux barreurs de routes il ne faudra rien attendre de bon.
Tant que l’esclavage durerait. il ne faudrait rien attendre de bon.
Mais l’homme ainsi que tout ce qui est sur terre est améliorable.
Faire au goût du vainqueur, tel est le mot d’ordre.
Et ça explique les fréquents changements de mode.
Enculés, régénérez, soyez des hommes. Il vous faut du fouet pour devenir viril et vous en recevrez.
Ne vous faites pas de bille pour l’avenir de l’art Monsieur Queneau, l’ère de la fadeur s’achève, l’homme sera bientôt vainqueur. Salutas. Chaissac.

Comment l’auteur des Enfants du Limon n’aurait-il pas été séduit par un artiste aussi typiquement « hétéroclite » ? Car c’est bien une œuvre hétéroclite, faite d’amalgames, de fulgurances, d’autodidaxie. Les quelques extraits que nous reproduisons ne peuvent donner qu’un faible aperçu de la richesse des thèmes abordés, qu’il s’agisse de ses préoccupations personnelles ou du tableau qu’il donne de la France de cette époque. Pratiquement aucune lettre n’est datée. Les dates que nous donnons sont celles du cachet de la poste.

25.11.44… Je suis artiste et n’arrive pas à être autre chose. Pour être autre chose il m’aurait fallut que ça me soit possible de m’abstenir de ne pas monter la c6te. Enfant mon temps était pris par les fleurs, les rêveries, les acrobaties, les marches vers des endroits que j’aimais ou des endroits où je n’étais jamais allé, Et je passais de long moments à cheval sur des murs. Des murs immobiles hélas…
Sans doute ai-je l’âme très proche des artistes de cirque qui comme moi savent à peine écrire et ne sont instruits que par ce qu’ils ont vu…

[1944?]… Mes choux-raves grossissent depuis qu’il pleut. J’ai assez lu de livres de chez Gallimard pour savoir qu’il faut écrire mieux que j’en suis capable pour y être édité. A Nanterre j’ai connu un vieux qui voulait m’emmener ci la messe et qui voulait me branler. J’aurai été heureux qu’il me demande quelque chose que je puisse lui accorder. Deux ans plus tard j’ai dû partager ma chambre avec quelqu’un que je connaissais à peine. Bientôt il m’a raconté un tas de choses, qu’il avait les 2 sexes, etc. Il portait une culotte petit bateau: que je ne lui ai jamais vu enlever, et aussi des bas de femme. Un jour j’ai fait inutilement toutes les boutiques du bourg voisin parce qu’il m’avait demandé de lui rapporter un soutien gorge. il avait envie de ça…

[début 1945]… Si ça vous intéresse d’avoir des détails sur moi sachez que je suis gros mangeur, surtout de pain… Ici, vous pourrez manger du pâté (pas en boîtes de fer blanc) tant que vous voudriez, du biftèque saignant également des haricots secs a en avoir le ventre tout gonflé, et tout et tout… Regardez-vous dans votre glace et reconnaissez que vous n’êtes pas beau à voir et que c’est urgent pour vous de changer d’air… et de table surtout…
p.s. j’ai autant envie de faire de la cordonnerie que d’être cardinal.

[1945 ?]… Il est vrai que j’ai eu très rarement l’envie de peindre et j’ai surtout peint par manque d’autres occupations. Et je pensais que si mes tableaux me rapportaient de l’argent que cet argent me permettrait de faire autre chose que de la peinture… (j’ai peint une fois quelque chose de bien après avoir vu une photo d’un tableau de Braque)… Nous verrons-nous un jour ? c’est peut-être souhaitable. Vous me trouveriez très différent de ce que vous pouvez m’imaginer. Je suis tout autre que ce que j’exprime… On m’a dit que vous étiez un grand écrivain. Je n’ai jamais rien lu de vous à part cette invitation d’exposition que vous m’avez envoyée. Valez-vous Lebesgue ? Enviez-vous Lebesgue ?…

[1945]… Vous m’avez rendu grand service en m’envoyant ces couleurs car de ne pas peindre me rend malade, me donne des malaises pénibles qui disparaissent comme par enchantement quand je crée des tableaux. Je peints directement sans rien tracer auparavant au crayon, les formes que je trouve au pinceau sont meilleures… Si mes tableaux devenaient moins étranges, moins bien construits qu’ils le sont dans ce que je fais maintenant et perdraient la fraîcheur et la spontanéité qu’ils ont, et même simplement si je ne faisait jamais mieux que maintenant ce serait peut être regrettable… Il n’y avait pas de tubes de noir dans votre cadeau, d’où nécessité de me passer de cette couleur qu’autrefois je pensais ne pas pouvoir me passer, mais je me trompais…

[1945]… J’ai écrit des lettres avant d’écrire des contes; un jour je me suis aperçu que ceux à qui je les envoyais les montraient à d’autres, ça m’a beaucoup déplut et je n’ai plus guère écrit que des lettres qu’on peut montrer à tout le monde, comme font les écrivains…

[1945]… Je comprends votre rêve de vous occuper d’une galerie, et il est nécessaire que quelques galeries soient dirigées par des hommes comme vous… Je me trouve dans une situation bien pénible et le ministère de l’agriculture me rendrait bien service en m’accordant l’emploi que je lui demande. Étriller, brosser un cheval c’est presque peindre, et le conduire m’intéresserait autant que de conduire mon pinceau pour tracer des arabesques …

4.45… Je pourrais aussi vous envoyer des dessins À colorier, ainsi la collaboration serait encore plus complète. Des tableaux signés Queneau – Chaissac ou bien encore Quessac ou Chaineau, serait-ce si mal ?

4.45… Plusieurs de mes récentes caricatures à la plume me semblent bonnes. Ces choses qui ne sont pas coloriées exigent un meilleur dessin… Vous jugerez sans doute idiote mon idée de me faire rouler par un marchand par espoir qu’il pourrait en résulter une bonne publicité pour moi mais cela ne prouve-t-il pas un inconscient désir en moi d’être exclusivement un peintre?…

23.5.45… Je vous ai parlé de collaboration, si vous vouliez tenter la chose le mieux pour vous serait tout simplement de faire quelques tâches de couleur le plus arbitrairement du monde et j’engloberais vos taches dans d’autres taches. Ça ne vous prendrait pas plus de temps que de rouler une cigarette …

23.10.45… Qu ‘on sache que je vous envoie des colis peut-être que ça vous gêne pour dire du bien de ma peinture. Si ça vous gêne et bien n’en dites pas de bien et dites en plutôt du mal, qu’elle n’est pas si extraordinaire que certains le disent…

1945. Vous paraissez souhaiter que mes peintures soient à paris. Je pourrais envoyer des tableaux en dépôt à un marchand de tableaux de paris s’il s’en trouvait un qui consente à cela. Puisque Mr Maeght n’accapare pas toute ma production je pense que je pourrais faire cela sans crainte…

3.46… Je ne me dit pas artiste, je ne me dit pas poète. mais je me sens artiste, je me sens poète parfois. Je me sens paysan. Je me sens traceur de pistes, guide. Je me sens. dompteur. Je me sens prêtre. Je me sens voyageur. Et je me sens surtout le spectateur d’une pièce ou tous les hommes et tout ce qui existe sur la terre, jouent un rôle. Je me sens un soldat qui doit lutter pour la paix. Je me sens tout …

[?]… Plutôt que de peindre des tableaux, j’écris maintenant des manuscrits dans lesquels je loge certaines opinions que je serais bien idiot de fournir gratis et je forme toute ma suite de dessins avec l’écriture des textes. J’ai casé ainsi des choses sur des défenses diverses : défense de la classe ouvrière, etc. Et toutes sortes d’autres choses et jusqu’à des choses pour éclairer et édifier artistes et mécènes …

9.4.46… Est-ce qu’on crève toujours de faim à Paris? Au siècle dernier c’est à st. francisco et dans d’autres villes américaines qu’on crevait de faim mais le gouvernement des états unis d’Amérique a alors distribué des terres a ces affamés et tout c’est arrangé pour le mieux. Il faudrait que le gouvernement distribue des terres à vous Monsieur Queneau et à beaucoup d’autres parisiens. Et vous partiriez dans votre domaine planter des choux et cultiver de la farine panifiable, élever une vache à lait et des poulets. Vous trouveriez quelques campagnards comme en Amérique ils avaient trouvé quelques peaux rouges. Ont-ils mal fait de n’en guère tenir compte? Il y avaient les nécessités du moment…

27.4.46. Cher Monsieur Queneau. Madame Abeille qui est une dame à qui j’ai eu un jour l’occasion de faire cadeau d’un bout de ficelle de lieuse a été dans le chiffon, à 8 ou 9 ans elle a été placée chez un chiffonnier et elle a ramassé les peaux de lapins dans les campagnes. Quand elle a été grande elle s’est mariée avec Monsieur Abeille et c’est pour ça qu’elle s’appelait Madame Abeille quand je lui ai donné un bout de ficelle et elle s’appelle encore comme ça. Et elle est aujourd’hui séparée de sa fille la jeune Abeille. Mme Abeille une fois mariée ne resta pas chiffonnière, elle devient mercière à Sainte-hermine (Vendée). Elle était belle comme une sirène. Elle est en prison pour des années pour avoir fait du commerce avec les allemands je crois, elle leur aura sans doute vendu du fil à coudre et des supports-chaussettes.

Pendant la guerre j’avais lu sur un journal que les toiles de Braque ne déconcertaient pas les officier allemands et qu’ils les lui achetaient. La grande ruche où Madame Abeille séjourne n’est pas garnie de gâteaux de miel. Je n’ai jamais lu sur un journal que les supports-chaussettes de Madame Abeille ne déconcertaient pas les allemands et qu’ils les lui achetaient…

[juillet 1946]… À paris j’ai appris que des gens disent que mes contes sont de vous aussi je viens vous demander un certificat attestant qu’ils ne sont pas de vous. Je ne pas vous demander de certifier qu’ils sont de moi car vous n’en savez absolument rien, et c’est dommage car si je n’arrive pas a prouver qu’ils sont bien de moi j’aurais sans doute du mal pour trouver un éditeur…

[juillet 1946]… je goûte peu les tableaux comme ceux que j’ai vu au salon des réalités nouvelles et préféré de beaucoup du figuratif médiocre à du non figuratif médiocre… tant mieux que je n’avais plus rien d autre que des vieux. journaux pour peindre dessus puisque j’ai maintenant des portrait peints sur des Journaux. Ça se défend, un Journal c’est d’ailleurs assez pictural, c’est noir sur blanc, les colonnes font de 1’effet, le gros titre aussi, et puis certains espaces blancs dus au hasard de la composition sont fort curieux..

25.9.46… Je pense à fonder un petit journal humoristique que j’appellerai France Blanche et je tiendrais a avoir votre collaboration mais si vous êtes réellement communiste comme on me l’a dit, je doute que vous consentiez à collaborer à un journal de ce nom…

20.11.46. quand… je suis allé chez vous pour ne vous pas y trouver j’aurais dû étant à votre porte essayer au moins de regarder par le trou de la serrure pour voir comment c’était chez un prince de l’humour..
p.s. Je suis en train de faire un dessin à la plume obtenu par l’assemblage de morceaux provenant d’un dessin de André Marchand découpés en morceaux. Sur tous mes dessins obtenus ainsi j’écris une petite note explicative où j’indique l’origine des morceaux.

[1946 ?]... Dans un coin de notre cuisine, une graine qui est tombé dans une fente du carrelage où elle à trouvé un peu de terre et d’humidité a donné naissance a une plante bien chétive qui ne grandira guère et ne tardera pas à mourir. Il y a sur cette terre des gens qui se trouvent dans des situations semblables… La guerre a fait beaucoup de mal. Il n’y a qu’un seul remède et ce remède c’est la nationalisation de toutes les entreprises sauf l’agriculture..

[1946 ?]… Je me préoccupe des problèmes de l’art mural. Comme les poètes admirateurs de la peintures de Dubuffet chantent la beauté de la brique comme matière ça m’a donné une idée pour la peinture murale. Dans le mur il n’y a qu’à gratter le plâtre jusqu’à la brique par endroit, c’est à dire mettre la brique du mur à jour. Et ça fait même relief, un merveilleux relief . On met un peu de peinture là où la brique ne parait pas. C’est à mettre à la mode…

[1947]… Je me sens de la lassitude, l’effet de la drogue peut-être. J’en use et même en abuse, moins par vice que pour me permettre de créer des choses plus sensationnelles. Il faut bien faire des sacrifices…

[1947]… Je trouve les veaux stupides, les blancs moutons trop bêlant et d’un blanc trop sale, les cochons trop cochons cochons dimension graduées et les chèvres ont perdu a mes yeux la distinction que je leur trouvais. Le cheval je ne puis rien en dire puisque je me le suis choisi comme dada et que comme dada , il vaut autrement mieux que le dadaïsme et les autres dadas..

25.4.47… Ne pourriez vous pas user de votre influence pour déconseiller à certaines personnes de me causer des ennuis en prévenant par lettre ma femme de mes agissements… comme j’ai un plein tiroir de lettres de peintres et d’écrivains où ils se débinent mutuellement j’aurais de quoi mettre la guerre… Je me réjouis de voir Dubuffet car il viendra et le lit cage l’attend. Il sera bien ahuri de me voir si calme si mignon. Mais il sera peiné de me voir si maigre,c’est un bien brave type.

5.47… J’ai revu dernièrement J. ce trimardeur donc je vous avais parlé, il était de passage et m’a fait une petite visite. Il ne séjourne plus à côté, les gens qui l’hébergeaient n’en veulent plus parce qu’il fait pipi au lit après avoir bu comme ça n’arrive qu’à lui. Il n’était pas trop ivre lors de sa petite visite, il est vrai que c’était d’assez bon matin. Ça n’était pas une visite de cérémonie mais elle fut assez courte ; il était fort pressé de reprendre la route. Une belle l’attendait peut être, sa pêcheuse de grenouilles qui sait, vous savez celle qui n’avait jamais connu l’amour et avec qui il a passé tout un été dans sa cabane aux bords des marécages à pêcher et à s’aimer…

7.Vll.4… J’ai vu la peinture de Dubuffet, c’est peut-être pas très extraordinaire mais tous de même plus de cent fois mieux que ce que j’ai vu d’autre…

13.12.1950… guillaume appolinaire, je ne crois guère qu’il aurait chanté picasso et compagnie sans sa collection de picasso et Cie à faire côter. Des journalistes ou rimailloux dont on peut faire des appolinaires chanteurs de nouveautés. ça se trouve à la douzaine. L’esprit de spéculation à la clef… Connaitriez-vous des publications pour accepter de me publier des lettres ouvertes à plusieurs gens chacunes ? C’est pour chercher à attirer l’attention sur des gens qui semblent dans l’ombre à perpette. Je suis partisan d’écrire des articles sur des gens sur qui c’est pas la mode d’écrire…

[1954 ou 1955]… On me demande encore ce que me signifie mes dessins. Ils veulent dire « aux chiottes la calotte », sur tous les tons…

mai 1955. Lettre de gaston chaissac à son Confrère Raymond Queneau. Alors qu’en ce mois d’mai 55, nous revoyons’ d’la sardine fraîche, je poursuis mon œuvre de récupération sur tas d’ordures, me demandant si ce qu’on y trouve ne peut pas s’appeler des « jetures » et en chemin, je rencontre à l’occasion des chasseurs de reptiles, leurs boites à vipères en bandoulières. Je me suis fait cette réflexion qu’une boite de botaniste leur donnerait l’air plus distingué et que d’herboriser les conduirait peut être plus loin, avec plus de profits réels…

[?]… J’ai signé certains de mes tableaux: Breuil. j’en ai signé d’autres Jean Marie Gassac… Enfin j’ai signé d’autres tableaux : Pympière et d’autres : Le Rouif.

[?]… Peu importe que mes contemporains ne me prennent pas au sérieux et tant pis qu’ils ne m’achètent pas mes peintures mais il me faut continuer de peindre. Ce problème doit être d’autant moins insoluble que je n’ai pas la vocation de ne faire que peindre et que j’exécute avec une rapidité prodigieuse… J’écris des contes depuis 1930 et je trouve les résultats pas extraordinaires. Au bout de 4 ans je devrais peindre mieux que j’écris. Donc peut être ferais-je mieux de cesser d’écrire si je le peux. C’est avec raison qu’on dit qu’il ne faut pas user la chandelle par les deux bouts. Il est vrai que je suis une chandelle qui s’allume aux deux bouts mais jamais en même temps, ça à donc moins d’importance et dans ces conditions, avec un chandelier approprié pour que la chandelle tienne debout ça doit pouvoir aller.

[?]… Durant toute ma vie j’ai gardé un silence complet sur certaines choses… Je ne suis pas de ceux qui peuvent s’imposer dans quoi que ce soit. On ne s’impose que par l’argent ou par un autre prestige. Et partout je serais l’étranger, l’étrange. Ici je suis le mari de l’institutrice. Ça vous plairait à vous ça? À paris ce serait peut être ma femme qui serait la femme du peintre… Par toute la maison j’ai des tableaux à la valentine. À la valentine À la valentine. Ça brille tout plein mais après tout j’ai peut être assez de talent pour me permettre ça. Je peux toujours vous dire que j’ai fait des peintures brillantes. Ça serait marrant que ce soit celles là qui se vendent. Mais c’est quand même pas marrant. Les peintures brillantes de Chaissac. Cette phrase pourrait peut être faire fortune…

Cette correspondance comprend en outre une lettre de Chaissac adressée conjointement à Queneau et Jean Paulhan ainsi qu’une lettre de Camille Chaissac à Raymond Queneau.

Gazogène n°01