Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Du Beau, du Bon, Dubuffet

La création que nous aimons trouve sa source dans ce que Jean Dubuffet a nommé « ART BRUT ». Il en a donné des définitions qui, tout en tenant compte de l’évolution des choses, n’en sont pas moins précises et pertinentes. Mes lecteurs débutants se reporteront à « L’Homme du commun à l’ouvrage » en collection Folio chez Gallimard ainsi qu’à l’ouverture de « L’Art Brut » de Michel Thévoz chez Skira.

Réglons d’abord quelques comptes avec de tenaces préjugés.

En créant cette notion, Jean Dubuffet a arraché des créations au monde médical dans lequel elles étaient jusque-là confinées, malgré Prinzhorn. L’Art Brut n’est pas l’art des fous, redisons-le avec force tant cette idée fausse, cette falsification, sont ancrées dans les esprits les moins prévenus. Au contraire, Jean Dubuffet redonne l’autonomie et la liberté à la création asilaire, loin de la chose psychiatrique.

Rien à voir, donc, avec l’art thérapie ni avec de quelconques récupérations de créativité médicalement assistée.

Ni avec l’art des enfants, si stéréotypé et au conformisme rapidement affligeant.

Ni avec l’art primitif ou « premier », comme l’on dit aujourd’hui. Car il faut vraiment une dose colossale d’ethnocentrisme mâtinée d’indécrottable (néo)colonialisme pour ne pas voir que ces arts sont les plus ritualisés de tous, les plus « culturels », les plus intégrateurs. Que nous soyons aujourd’hui sensibles à leur sauvage beauté ne fait nullement de l’Art Brut un surgeon du « primitivisme » !

Ni avec l’art naïf traditionnel, ne serait-ce que par le désir de représentation qui l’anime.

Jean-francois-maurice-gravure1Paradoxalement, l’Art Brut ne peut pas simplement se définir comme un art d’autodidactes – à ce titre il pourrait revendiquer les artistes les plus marquants du XXe siècle ! –, car le principe qui guide ce dernier est de reconquérir un savoir dont il pense avoir été socialement écarté.

Qu’à certains égards les créateurs bruts retrouvent ou s’inspirent de l’art populaire, quoi de plus naturel ? L’Art Brut ne naît-il pas au moment où ce dernier disparaît ?

Bien évidemment, il existe toujours et partout des cas limites.

Ce sur quoi Jean Dubuffet avait lui-même anticipé avec la notion de « Neuve Invention ». Il ne s’agissait pas tant d’un élargissement de l’Art Brut que d’une prise en compte des transformations économiques, sociales, culturelles et… médicamenteuses du monde contemporain.

Qui peut nier que le contrôle des individus fait maintenant appel aux techniques les plus élaborées ? Devant cette réalité, je dois avouer ma grande surprise en constatant que les critiques et pourfendeurs de l’Art Brut, ceux qui hurlent à sa mort, n’élèvent guère la voix pour dénoncer l’aliénation radicale des individus qu’une telle proposition entraîne implicitement !

Que certains se gargarisent de cette mort de l’Art Brut parmi, ceux-là même qui participent des « Arts Singuliers », en dit long sur le degré de sottise de ces arrivistes, à mes yeux aussi méprisables que bien des artistes reconnus dont ils ne sont que les caricatures aigries, le plus souvent le talent en moins.

C’est avec la grande exposition de 1978, « Les Singuliers de l’art », que l’Art Brut va gagner un nouveau public mais en même temps rassembler des créateurs et des œuvres qui – « Neuve Invention » aidant – ne se rattachent que sur certains points aux critères de l’Art Brut. Nous sommes dans le  plus et le moins, le plus ou moins, toutes choses que Jean Dubuffet avait parfaitement vues.

Ces frontières ne sont pas des barrières mais des « zones », des espaces, des friches propices à toutes les surprises.

Jean-francois-maurice-gravure2Les critères de jugement – et bien fol qui en ce domaine portera des exclusions péremptoires ! – vont donc varier : tantôt c’est la vie du créateur qui sera mise en avant, son degré de désinsertion sociale, son éloignement de la culture scolaire, institutionnelle, académique ; tantôt sa différence psychique, ses éventuels démêlés avec l’univers psychiatrique ; tantôt encore son refus de parvenir, de suivre les chemins traditionnels pour se faire connaître, pour exposer… Son âge enfin et son degré de mise à l’écart, de marginalisation sociale, familiale, affective.

L’inventivité est un fait plus subjectif : qui n’a pas ressenti un choc en voyant pour la première fois certaines œuvres ? Là encore, plus que les matériaux hétéroclites, extravagants, insolites… c’est le milieu qui doit retenir notre attention et la faculté d’inventer au sens fort du terme ces matériaux mêmes.

Dans cette voie l’intérêt se portera sur la méthode, le style – volutes, entrelacs, hachures – et les justifications – médiumniques, spirites, prémonitoires…

N’ayons garde de laisser de côté l’investissement affectif et le rapport social qui résultent de l’œuvre : échangée, donnée, vendue – à quel prix ? – exposée, détruite…

N’oublions pas l’image de soi : mégalomaniaque, délirante, dépréciative…

Ne parlons pas de l’âge ni du sexe des créateurs singuliers ! Ni de l’origine sociale ni de la classe… à replacer dans un schéma sociologique à la Bourdieu tel que son livre « La Distinction » nous en avait donné le modèle !

ASSEZ ! ASSEZ ! Grâce, supplie mon lecteur !

Tout cela me fait immanquablement penser à ce texte de Jean Dubuffet qui, s’énervant face aux critiques plus ou moins malveillantes, s’écrie que tout le monde voit bien ce qu’il veut dire quand il parle d’Art Brut et de culture !

Et c’est vrai qu’entre l’Art Brut et les singuliers de l’art les différences sont manifestes : nos singuliers sont plus jeunes, plus urbains, plus cultivés, plus au fait de la démarche artistique. Comme d’autres, se faire connaître, exposer, vivre de leur « art » pose rarement problème. Il me semble, que plus ou moins implicitement, la « Figuration Libre » a pu aussi servir de catalyseur.

A contrario, notre amie Marie Espalieu (femme âgée, physiquement handicapée, vivant dans un monde rural archaïque, sans information télévisuelle, n’ayant jamais utilisé à des fins médiatiques les photographies que Robert Doisneau a prises d’elle…) appartient à l’évidence au monde de l’Art Brut authentique.

Tout comme Jean-Marie Massou (analphabète, créateur d’un monde souterrain dans l’attente des extra-terrestres, isolé dans une zone boisée et à ce jour interné : après le décès de sa mère, il est allé déterrer son cercueil pour le rapporter à la maison).
Mais, encore une fois, « no man’s land » et non frontière irréfutable !

Il nous reste maintenant à partir à l’aventure, à faire nos propres expériences et découvertes.

Jean-francois-maurice-gravure

Texte et gravures de Jean-François Maurice
Gazogène n°21

Du Beau, du Bon, Dubuffet

 

Du Beau, du Bon, Dubuffet


À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

par Bruno Montpied

Les panneaux dont Chomo, l’ermite de la forêt d’Achères, parsèment son Village d’Art Préludien sont rédigés dans une orthographe de son cru. Les textes, au niveau poétique fort inégal, se présentent en outre en manuscrit, son auteur manifestant sa volonté de mettre en valeur les qualités esthétiques du graphisme manuscrit.

On sait que le domaine de Chomo, où l’on peut voir le résultat de plus de trente ans de création expérimentale menée par un seul individu, a été investi par lui au début des années 60. Chomo auparavant avait fait l’école des Beaux-Arts, et avait exposé en galerie à Paris. Il nous a même déclaré, un jour que nous le visitions, qu’il avait également une sculpture que lui avait prise le musée d’art moderne de Paris. En conséquence, on ne peut déjà pas assimiler Chomo à l’art brut, du moins si l’on s’en tient aux définitions de Dubuffet en la matière (un des critères étant l’absence totale de la part du créateur brut d’accointances de quelque sorte que ce soit avec le système de diffusion et de communication professionnel de l’art), on ne peut l’assimiler à l’art brut pour ce qui concerne la première partie de son œuvre. Cette première période étant marquée par la création de ce qu’il a appelés les Bois Brûlés. Ce qui fut, entre parenthèses, sa période de loin la plus créative, et donc conçue – Ô paradoxe,dans dans une époque non « brute » ; il est à noter, pour agrandir notre parenthèse, qu’on a appris récemment que Chomo avait d’ailleurs entrepris de retoucher ces fameux Bois qu’il avait pourtant entreposés jusqu’à présent dans ce qu’il avait appelé lui-même un « Sanctuaire » (voir à ce sujet le numéro spécial du Bulletin de la Société Littéraire des P.T.T. de janvier 1991, consacré entièrement à Chomo, dont nous avons tiré les textes de Chomo reproduits avec notre texte). Cela peut apparaitre inquiétant si l’on songe à ce que les artistes vieillissants infligent à leurs œuvres de jeunesse. On aimerait en savoir plus…

"Tout ce qui est beau est un piège", Chomo

Tout ce qui est beau est un piège, Chomo

Pour ce qui concerne la seconde partie de son œuvre, celle qui débute donc avec la création de son Village d’Art préludien dans la forêt d’Achères, il y a une inventivité manifeste (un autre des critères qui permettaient à Dubuffet de voir s’il avait en face de lui de l’art brut ou non), mais pas là où ses commentateurs les plus zélés voudraient nous le faire croire. Nous allons dire là où il y en a selon nous pour dire ensuite’ où il n’y en a pas. Le génie de Chomo réside dans ses conceptions paysagistes. Il est à rapprocher du vaste ensemble des Inspirés du bord des routes, plutôt que de l’art brut. L’architecture de ses « sanctuaires » et autres « refuge » est tout à fait insolite. Nous pensons toujours à la surprise et au ravissement qui furent les nôtres lorsque nous découvrîmes que la cheminée extérieure du Refuge était structurée avec des carcasses de voitures, aux dires de Chomo lui-même… Et puis enfin, au chapitre de l’inventivité, doit être reconnue à Chomo son attitude face à l’organisation sociale de son temps, son comportement réfractaire à toutes sortes d’enrégimentements, son profond anarchisme individualiste, quoique mâtiné d’un peu de mysticisme. La créativité en effet peut s’appliquer à la conduite qu’un homme choisit de suivre dans sa vie.

"La plus belle religion, c'est le respect de la vie..." écriture de Chomo
« La plus belle religion… » écriture de Chomo

Par contre, il y a fort peu d’invention dans le domaine de l’expression écrite (et pas davantage dans ses sculptures, bois de Séverine ou autres), aussi bien poétiquement que formellement parlant. Ses écritures à l’orthographe phonétique imitent sans recréation les écritures de Dubuffet lui-même, et plus généralement, restent loin derrière les innombrables recherches en matière de langues imaginaires, graphismes nouveaux, etc, menées bien avant lui ou autour de lui.

"J'ai accroché ma peau au porte-manteaux des morts", chomo

On se reportera avec fruit, entre autres documentations disponibles sur la question, au n° 32-33 de la revue Bizarre (1964), intitulé La Littérature Illettrée ou La Littérature à la lettre. Pour illustrer notre point de vue, nous avons voulu apporter ici un seul exemple de véritable créativité dans le graphisme et l’écriture en présentant au lecteur des logogrammes du poète et fondateur du groupe expérimental COBRA : Christian Dotremont.

la liberté... C. Dotremont

La liberté c’est d’être inégal, Christian Dotremont

Ici s’allient poésie de haute volée, finesse des suggestions, mystère de l’image plastique qui se trouve indissolublement lié à la révélation du mystère expressif contenu dans les lettres que nos mains tracent en écrivant. Il y a là révélation d’un aspect idéogrammatique caché dans l’écriture occidentale, image non pas dans le tapis, mais images cachées dans les mots écrits… Cela ne va-t-il pas plus loin tout de même que la simple tentative d’écriture phonétique à la Dubuffet, ou à la Chomo ?

Christian DOTREMONT, logogrammes

On souhaiterait que les amateurs d’art brut se renseignent davantage sur l’histoire des novations qui passe bon gré mal gré par l’histoire des avant-gardes et de la poésie modernes, n’en déplaise à Dubuffet qui avait de son côté, cependant, bien étudié le domaine avant de conclure à son rejet, sans prévoir qu’allaient venir après lui des hordes de jeunes artistes qui prendraient ses oukases pour argent comptant et se dispenseraient de toute étude que ce soit. Ce qui donne l’art dit « singulier » du moment…

Il n’est pas sûr qu’en matière de révolte, on n’ait pas besoin de mémoire.

Christian DOTREMONT, logogrammes

Né de la cécité de ne te voir qu’ainsi, Christian DOTREMONT, logogrammes

Bruno Montpied, 19-6-93. Gazogène n°07-08