Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Sur Marcel Béalu…

Sur Marcel Béalu…

Le 9 avril 1993 j’ai reçu de Marcel Béalu le petit Regard que Marie Morel lui consacrait. Sur sa couverture, Marcel Béalu avait dessiné et colorié une curieuse mouette au regard à jamais étonné. En dédicace : « Un petit signe de survie – pour Valérie et Jean-François, envoi de cœur. Marcel ». Et ce P.S. : « Recherche n°1 de Gazogène ! ». J’ai laborieusement recomposé un n°1 exceptionnel & l’ai envoyé, sans plus y penser…

Je suis né en 1947 et cette année-là paraissait un livre, Journal d’un mort. Il me faudra encore 20 ans avant de rencontrer son auteur par ses livres, et quelque temps encore avant de pousser la porte du Pont Traversé avec des petites nouvelles sous le bras. Marcel accepta de les lire ! Il les plaça à gauche de son bureau, derrière un rideau de velours passé… Revenu plus tard, j’ai pu constater de visu que j’avais été lu et annoté. Marcel m’ a lu alors ses observations… en les effaçant au fur et à mesure !
Dessin : Marcel BéaluMarcel Béalu était mi-amusé, mi-grognon devant mes premiers balbutiements d’écrituriste. Il finit par me faire comprendre, mais toujours avec ce mélange de sincérité, de modestie, d’un je-ne-sais-quoi… qui faisait de lui cet homme à part que j’ai aimé, que j’aime encore, que ce qu’il trouvait qe mieux dans mon recueil était la citation mise en.exergue et qui était de René Daumal : « … ou bien chercher à décrire,toujours par cette expression directe, des rêves frappants, des hallucinations, ou ces vagues souvenirs ancestraux, tristes comme une musique d’îles lointaines… Lorsque je dis : « rêves », j’y comprends aussi ce qu’ on appelle le « réel » vu à notre façon d’anarchistes de la perception… ».

Voilà pourquoi, en ces temps héroïques, je n’ai pas hésité à m’auto-éditer et bricoler, déjà !, une plaquette tirée à 150 exemplaires sous le titre de : L’Anarchiste de la perception ! Il me faudra attendre encore 20 ans avant de retrouver un tel tirage avec Gazogène ! ! ! J’espère de l’un à l’autre et entre-temps ne pas avoir démérité. Ayant gardé l’amitié de Marcel Béalu, je crois que c’est bon signe !

Nous nous donnions rendez-vous, avec Valérie, dans cette librairie de la rue de Vaugirard après avoir connu celle de la rue Saint-Séverin. Et là, grâce à Marcel Béalu, c’est tout un monde que nous avons exploré, des continents nouveaux que nous avons découverts : surréalistes et romantiques, expressionnistes et dadaïstes, arbrutistes et autres singuliers sans compter les obscures, les marginaux, les bizarres, les hors-les-normes, les petits maîtres… Et, le plus souvent, dans quelles éditions !

Eh, quoi ! J’allais oublier le Marcel Béalu non pas poète mais dessinateur et peintre, à l’œuvre originale et vraiment singulière : gouaches érotiques et naïves à la fois, violentes et sensuelles, pur plaisir du trait, exubérance du graphisme, grâce aérienne et maladresse d’autodidacte… Une chose est sûre : les dessins de Marcel Béalu se reconnaissent entre mille ! Peut-on en dire autant de bien d’autres ?

Si je dis que Marcel Béalu a été, et est encore, un modèle pour moi, je dis tout. Malgré son ironie et son scepticisme, il a été fidèle à l’anarchisme de sa jeunesse, au pacifisme militant, à l’individualisme libertaire. Car il ne faut pas oublier cet aspect de l’œuvre de Marcel Béalu qui, malgré les apparences, n’a jamais renié ses principes libertaires. Le rêve n’est chez lui ni refuge ni repli frileux. NON. C’est le lieux de tous les possibles, c’est la réalité qui peut être, qui aurait pu être, qui sera peut-être…

Jean-François Maurice
Gazogène n°07-08

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Archives Pessinoises : La civilisation du chant du cygne

La civilisation du chant du cygne

Parfois, le doute vous prend : À quoi cela peut-il donc servir ? Envoyer des morceaux de papier à des inconnus. Gribouillages qui parlent d’autre inconnus…

D’AUTANT QU’IL SEMBLE BIEN QU’EN ART « SINGULIER » ,  IL EN SOIT COMME DANS L’ART « OFFICIEL » : CHACUN DÉFENDANT SON OU SES POULAINS,  TOUT  « ARBRUTISTE » NOUVEAU APPARAISSANT COMME AUTANT DE RIVAL POUR SA PETITE BOUTIQUE !!!

HEUREUSEMENT, AU MILIEU DE BEAUCOUP DE PETITESSE, DE BASSESSE ET DE MÉDIOCRITÉ SURGIT PARFOIS UNE BOUFFÉE D’OXYGÈNE QUI PERMET AU PETIT GAZOGÈNE DE REPRENDRE SON SOUFFLE. ET LA SINGULARITÉ NE VIENT JAMAIS DU COTÉ OÙ ON L’ATTEND !

UN JOUR, UNE ÉCRITURE, UNE LETTRE. UN NOM : MARC PESSIN. SANS DOUTE SUIS-JE LE DERNIER À LE CONNAÎTRE ; MAIS COMME IL ÉCRIT COMME PERSONNE CELA NE FERA RIEN AUX SAVANTS, VU QUE J’ÉCRIS COMME TOUT LE MONDE. CEPENDANT CE QUI ME CONFORTE C’EST QUE, BIEN QUE JE NE L’AI JAMAIS RENCONTRÉ,  JE CROIS POUVOIR ÉCRIRE LA MÊME CHOSE QUE LES JOURNALISTES PATENTÉS. CHICHE ? CHICHE !

« MARC PESSIN EST PEINTRE, GRAVEUR, POÈTE, AMI DES POÈTES.
IL EN EST AUSSI L’ÉDITEUR ET VIT À SAINT~LAURENT-DU-PONT. DEPUIS PRÈS DE QUARANTE ANS IL POURSUIT UNE CRÉATION ORIGINALE EXPOSÉE DANS TOUS LES PAYS DU MONDE… ETC… ETC… »

AVEC MARC PESSIN L’ABSOLUE CULTURE SE CONFOND AVEC LA CULTURE DE L’ABSOLU ET CETTE HYPER CULTURE REJOINT LA NON CULTURE. CAR DEPUIS QUARANTE ANS MARC PESSIN TRAVAILLE À LA RÉALISATION D’UN RÊVE :
NOUS NE POUVONS PAS TOUS ÊTRE L’UN DES QUATRE ENFANTS QUI DÉCOUVRIRENT LASCAUX ! ALORS MARC PESSIN A INVENTÉ – ET IL FAUT ICI PRENDRE CE VERBE « INVENTER » DANS TOUS LES SENS POSSIBLES – UN MONDE : LA CIVILISATION PESSINOISE.

J’AI LA CHANCE INSIGNE, GRÂCE À CETTE REVUE, D’ÊTRE LE DÉPOSITAIRE DE QUELQUES FRAGMENTS/D’UNE INFIME TRACE DE CE PASSÉ. IL ME PLAIT D’IMAGINER QUE SI UN CATACLYSME DÉTRUISAIT SAINT-LAURENT-DU-PONT, NOUS SERIONS QUELQUES UNS SANS DOUTE, À PERMETTRE À DE NOUVEAU ARCHIVISTES DE CONTINUER LA TÂCHE INAUGURÉE PAR MARC PESSIN !

MARC PESSIN « INVENTE » EN EFFET DES SIGNES, DES TRACES, DES ALPHABETS, DES DICTIONNAIRES… DE LA CIVILISATION PESSINOISE ; ET ENCORE UNE FOIS JE DEMANDE QUE L’ON PRENNE « INVENTER » AU PIED DE LA LETTRE ! CAR TOUS LES HIÉROGLYPHES GAUFRÉS SUR PAPIER PEINTS ATTENDENT LEUR CHAMPOLLION. MAIS COMMENT MIEUX PARLER QUE MICHEL BUTOR ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°04

DANS LE SECRET DES DIEUX…


Michel Butor : "Dans le Secret des Dieux"

Michel Butor : Dans le Secret des Dieux

Gazogène n°04


Raymond Dumay / Gaston Chaissac

Raymond Dumay : Ma Route d’Aquitaine

Gaston Chaissac, un nom qui n’en finit pas de faire rêver les amoureux de l’art singulier « Rustique Moderne ».

Nous reproduisons ici le texte qui lui est consacré par Raymond Dumay dans son livre Ma Route d’Aquitaine, publié chez Julliard en novembre 1949. Sans doute cette prose grand public est elle parfois bien moqueuse ! Mais est-ce mieux que le titre : Poésie du Dimanche, sous lequel les Cahiers de la Pléiade, Hiver 1948, présentaient des lettres du cordonnier des Essarts ? Ajoutons pour faire bonne mesure que le bandeau jaune citron qui ornait ce numéro hurlait : « Une pièce de Paul Claudel » ! La NRF ménageait ses lecteurs !

Raymond Dumay "Ma Route d'Aquitaine"
Raymond Dumay, Ma Route d’Aquitaine

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Comment peut-on être cordonnier ? Question qui allait recevoir sa réponse, à Boulogne, près des Essarts. J’avais lu dans les Cahiers de la Pléiade, de Jean Paulhan, des lettres de Gaston Chaissac. Jean Blanzat m’avait dit : « Des lettres de Chaissac, j’en ai un plein tiroir, Dubuffet aussi… Tout le monde en reçoit ! » Je flairai un mystère.

– Monsieur Chaissac ? La maison d’école, route de la Roche.

Avais-je fait toute cette course à travers les églantiers pour butter contre un instituteur polygraphe ?
Un grand arbre se dresse devant une maison de paysan en mauvais état. Sur les murs, dessinée au charbon de bois, deux personnages de Dubuffet, la tête contre le toit et les pieds dans l’herbe. Je respire.
Mieux vaudrait faire silence, respecter le domaine étrange et naturel. Il y eut cette jeune femme au cœur joyeux qui m’ouvrit la porte, puis une petite fille si bien élevée qu’elle semblait faire les honneurs du Paradis, et puis un personnage très long, très maigre, sérieux et avenant, Chaissac.

Je me présentai comme je pus. Paris, les journaux littéraires… , mots que j’avais honte de prononcer. Tout était si pur dans cette grande cuisine de campagne. Mais on connaissait très bien. Une deuxième fois, l’étonnement me ferma les yeux.
Quand je les rouvris, je vis les peintures. On ne pouvait leur échapper. L’art brut (expression nouvelle pour moi) doit suivre l’homme partout. C’est rigoureux, mais on s’habitue. J’approuvai cette peinture aux couleurs vives encadrée au dos de la cage à fromage, suspendue dans l’escalier, à cause des rats. Quand Chaissac m’entraîna dans la salle à manger pour me montrer ses dessins tracés à la craie sur le plancher et m’expliquer sa méthode, je fus tout à fait conquis. Prenez une serpillière, jetez-la sur le sol et tracez le contour, sans oublier les trous. (Un chiffon neuf inspirerait moins). Enlevez, complétez et vous obtenez tantôt un orang-outan, tantôt une tour Eiffel renversée, tantôt quelque animal préhistorique pris dans les lianes de la mer des Sargasses. Dans cet exercice, l’artiste a un geste superbe. Il prend des chefs-d’œuvre à la serpillière avec la même aisance qu’un braconnier des tanches à l’épervier. Ceci n’est d’ailleurs qu’un aperçu. Traitées de la même manière, des épluchures de pommes de terre éparpillées sur, une feuille de papier donnent un tableau qui ne ressemble pas du tout à une nature morte.
Chaissac me montre quelques souches ramassées dans les bois. Retouchées avec des clous de souliers, elles ressemblent à des sculptures nègres. Une grande galerie de Paris songe à affermer toute la série.
Croit-on que je me moque ? On aurait tort.
Chaissac me paraît un homme de la plus belle eau, passionné et sincère. Rusé aussi, comme tous les naïfs. Il m’exposa la méthode qui lui permit de capter les premiers rayons de la gloire.
– J’écris des heures, Pas comme ou le fait d’habitude, une lettre tous les deux ou trois mois. Quand je commence il écrire il quelqu’un, je le fais tous les jours, parfois même plusieurs fois dans la journée. Trois semaines, un mois. Je m’arrête un moment, puis je recommence. Si j’agace mon correspondant, il jette les lettres au panier, si je l’intéresse…
– Il les publie dans les Cahiers de la Pléiade
– Pour se faire connaître, il faut trouver un détail original. Jean I’Anselme
–  ah, vous le connaissez !
–  vient de publier un recueil de poèmes écrits de la main gauche.
Malgré vous, vous vous arrêtez. De la main gauche, c’est une bonne idée…
Il me fallut bien admirer, en connaisseur. J’ai quelque expérience de la stratégie littéraire et lu quelques livres sur le sujet, mais il m’a fallu longtemps, devant tant de méthodes en apparences contradictoires, pour découvrir la règle d’or : se faire une légende. Noctambule comme Fargue (on a parlé davantage de ses taxis que de ses poèmes), aviateur comme Saint-Exupéry, asthmatique comme Proust…
Sans guides, Chaissac a fait cette découverte en bêchant son jardin, si tant est qu’il le bêche, car l’art brut règne aussi sur le potager. Les hampes bleues des plus beaux pieds d’alouette connus se balancent sous la brise. Une plante que je ne parviens pas à identifier colle au sol ses petites feuilles rondes. Le jardinier m’éclaire. Dans la contrée, il n’y a pas de cresson et Chaissac, philanthrope, veut doter la Vendée du cresson de terre.
Réussira-t-il sur ce dernier point ? Les paysans vendéens ont l’esprit moins ouvert que les marchands de la rue La Boétie. Il faudrait avoir un prestige officiel qui commence à naître. Des automobilistes sont venus photographier les bonshommes de la façade. Il serait temps, car à la rentrée, madame Chaissac, institutrice de l’État, devra gagner un autre poste. Au fait, je vous ai caché le plus beau trait de cette école de la chimère : elle est fréquentée par une seule élève, la fille de la maîtresse…

Venu à Boulogne en Vendée pour quelques minutes, j’y suis resté près d’un jour. Le charme me pénétrait, je devenais moi-même un personnage dans une belle histoire, encore que jouant un modeste rôle de confident. Madame Chaissac me raconta son mariage.
On me fit coucher dans la chambre d’amis qui n’avait peut-être jamais servi. Je montai l’escalier ma bougie à la main, guidé par une fresque. On avait repoussé dans les coins le tilleul et le fumeterre qui séchaient pour les tisanes d’hiver. Je dormis dans un lit de campagne. Un orage craquelé d’éclairs, avec lesquels on aurait pu faire de jolis dessins, éclata. Au matin, je fus réveillé aux sons d’un harmonium, don de Dubuffet.

Songeant à la phrase d’Éluard  : « Si on voulait il n’y aurait que des merveilles », je pris congé de la famille Andersen. Au départ, Chaissac m’offrit comme une fleur sa dernière idée : il préparait une exposition de toiles d’araignées.

Raymond Dumay
in Ma Route d’Aquitaine
Gazogène n°2


Jean Dubuffet : correspondance

Quevert et Pauneau. Vente aux enchères

Jean Dubuffet : lettres

(Le lundi 17 juin 1991, maître Loudemer a vendu à Drouot des lettres, manuscrits, livres, etc… Parmi ceux-ci, des correspondances de Chaissac et Dubuffet. Un superbe catalogue a heureusement donné une idée de ces inédits. Nous en reproduisons les pages qui peuvent intéresser les amateurs d’art singulier.)

(Lire la correspondance Gaston Chaissac / Raymond Queneau)

DUBUFFET (Jean). IMPORTANTE CORRESPONDANCE adressée à Raymond Queneau, composée de 35 LETTRES AUTOGRAPHES signées, au stylo à bille bleu ou noir, 11 LETTRES DACTYLOGRAPHIÉES signées, soit 49 feuillets, in-4 pour la plupart, 8 enveloppes et 2 CARTES POSTALES.

Correspondance : Jean Dubuffet
Correspondance : Jean Dubuffet

IImportante correspondance, depuis 1950, alors qu’ils ne se connaissaient pas encore, et jusqu’à la mort de Queneau en 1976.
Seules 5 de ces lettres sont reproduites dans Jean Dubuffet. Prospectus et tous écrits suivants, publié par Gallimard en 1967. Le reste de cette correspondance semble inédit. (suite, correspondance Jean Dubuffet / Raymond Queneau)

30 octobre 1950. Dubuffet justifie la découverte de son jargon et en donne la genèse. J’ai étudié très assidument pendant. trois années un dialecte arabe parlé par les bédouins du Sahara, et j’ai commencé par écrire cette langue phonétiquement en caractères latins...

Je serais bien ennuyé quon croie que je vous ai malhonnêtement emprunté votre idée car ce serait là une erreur. Si vous l’avez cru. vous-même, vous vous êtes trompé.

quand j’ai entrepris de rédiger ces petits textes, il m’a semblé que j’avais trouvé là un mode dexpression et une voie de recherches qui se trouvaient être, dans le domaine d’écrire, tout à fait analogues à ce que je mapplique par ailleurs depuis plusieurs années à faire dans le domaine de peindre et dessiner...

En bas de la page, au stylo à bille SKI IAN NA DE ZERER DANSMOND
Prospectus t.I, p.481

3 nov. [1950]. Sur La petite cosmogonie portative.
Bien merci de votre très gentille lettre et c’est alors moi qui suis confus d’avoir bêtement interprété et ne rectifiez jamais rien
du tout à cet excellent texte auquel je souhaite nombreuses éditions et nombreux disciples…
Je souhaite qu’un de ces jours on se rencontre (je veux dire: in corpore) et qu’on lève ensemble quelque vin blanc ou amer-Picon en l
honneur d’Henri Monnier, deschansons populaires mauresques et des riches voies ouvertes à ceux qui décideront de... se vouer sans compromis à la seule langue parlée…
En fin de page, cet ajout autographe on pourrait même boire encore un deuxième en l’honneur du Ptit Quinquin et en l’honneur des pièces du répertoire du Guignol Lyonnais.
Prospectus t.II, p.483

Vence, 21 juillet 61.Réaction à Cent mille milliards de poèmes. Ce qui est foncièrement chouette c’est le vaillant entrain de chacun de ces vers de rechange, leur pas décidé de petit escouade partant à la bataille fifres en tête ;… On se demande comment ça se fait qu’on na pas toujours fait en tous temps et tous lieux de ces poèmes à éléments interchangeables...

Vence, 4 septembre 61. Par l’intermédiaire de Queneau, Dubuffet acquiert de Simone Collinet des dessins de Scottie Wilson pour l’Art Brut…. Je les voudrais tous... Qu’elle fasse son prix, un bon prix qui lui remplisse l’esprit d’aise et lui soit consolatrice et compensatrice pensée aux heures de pointe des douleurs de fracture…

Vence,27 octobre [1961]… Pour le tocard, le chienlit, le jean-foutre, on a déjà à Vence de quoi se mettre sous la dent... Je vous ai envoyé un texte qui ma paru insolite et intéressant. Il est intitulé « Traité des Épluchures » ouquelque chose de ce genre. L’auteur en est un instituteur lyonnais nommé Philippe DEREUX…Je crois que notre Paulhan sauterait dessuspour la rubrique « Dimanche» de sa NNRF mais la NNRF me soulève le cœur, ça serait donner des confitures aux cochons. Les « cahiers» du Collège ça nirait pas non plus, cest ricanant et trop collégial. Nadaud ,ce nest pas le genre...

Vence, 26.4.1962. Carte postale. Àla lecture du Chiendent : Je ris que daucuns se bronzent à de grossiers soleils moi je prends des bains de Queneau et je me bronze lâme…

Paris, dimanche [1962]. Enthousiasme à la lecture des œuvres complètes de Sally Mara,qui viennent de paraître chez Gallimard… vous battez le briquet de la joie de vivre sur la meule du désespoir et tirez par ce moyen des grandes étincelles que personne na encore jamais obtenues… La lecture du journal intime de la gonzesse Sally Mara donne une satisfaction qui ne· sinterrompt pas un instant de la première ligne à la dernière : jamais rien lu qui soit aussi profondément marrant…
Prospectus t.II, p.371

Dimanche N° 2… Le secret de votre utilisation de linstrument provient d’appuyer à la fois sur les deux pédales, celles du chaud et celle du froid, celle de la philosophie cogitante et nihilisante et celle du vif surgissant qui fait àcelle-ci obstacle et démenti...

Vence, mercredi 27 novembre 1963. Réponse au texte de Queneau, qui paraîtra dans Les peintres contemporains, collection La galerie des hommes célèbres. Je suis émerveillé quon puisse me croire un peintre lèbre, mais d’abord un peintre... Oui monsieur, disait Alexandre Dumas, il est vrai que mon père était un nègre ; et mon grand père était un singe ; cest à linverse de votre famille où le singe est le petit fils... Que je me complaise moi- même à alimenter léquivoque cest là un lièvre que vous soulevez à très juste titre. Pour quelles raisons ? Dans la crainte, peut-être, que lart fonctionne mieux là oùon ne le voit pas venir, avec ses grands pieds bêtes… Il faut du grandiose à la célébration et donc du saugrenu. Sans saugrenu est le grandiose ? est leffet de surgissement sans un transport dans le saugrenu ?
Prospectus tII, p.378

Vence, 25 février 1964. Remercie Queneau de son commentaire sur un tableau... du bienveillant regard. dont vous gratifiez mes quatre gobergeurs qui se sont substitués à lâne égaré dans les feuilles de bardane. Janine ma écrit en leur honneur des choses si gentilles !Venez vite à Vence pour que nous arrosions la signature du traité de paix avec Gallimard…
Il poursuit avec le projet du livre de Limbour.

Vence, 13 avril 1964. Astucieusement, mon cher Queneau, comme un malin singe, je voudrais manigancer que soient nouées ensemble et concomitantes les signatures des contrats concernant respectivement l‘édition de mes propres ridicules écrits et celle du brillant livre de Limbour sur le développement de mes travaux de 1953 à 1964 et qui constitue le deuxième tome de son ancien « Tableau bon levain »

Paris, 7 janvier 1965. Période morose… Récemment transpordans les pénombreux bas fonds de la lumre crépusculaire parisienne de cette saison…je mévertue à rassembler mes idées, je ny parviens guère; par moments me reviennent des souvenirs confus, des débuts d‘émerqements, des lueurs de présence d‘espritL‘affaire de la double édition par Gallimard de mes écrits au complet et du livre de Limbour sur mes peintures est en panne, bloquée ; … il y a une malédiction sur mes entreprises avec la maison Gallimard…Nous nous demandons, Limbour et moi si vraiment Gallimard a dans lidée de faire ce livre ou bien de nous mener en bateau dans une navigation au très long cours…

Paris, dimanche 14 février 1965… Je vous remercie de donner vos soins à cette épineuse affaire de double édition du livre de Limbour et de mes propres textes... Bien sûr je suis tout à fait daccord pour aider au financement du livre de Limbour par une subvention de complément si cest là seulement ce qui cloche…je bois du bon lait quand vous me complimentez sur mes petits talents de commentateur douvrages dart. Je travaille ces jours ci à un commentaire massif des œuvres d’Aloïse…

Paris, 25 mars 1965. A reçu Le Chien à la Mandoline paru chez Gallimard. Pas ordinaire ce quil nous envoie, ce chien là sur sa mandoline…Enfin des poèmes quon lit avec gloutonnerie. Enfin de l’invention. Enfin de la surprise, de l’inattendu. Enfin éclatée la coquille du compassé… La position de cette neuve musique gorge de pigeon célébratrice-néqatrice elle est très justement la position de la pensée et de la vision de tout un…Suivent diverses notes sur le principe de la pensée… Le bombardement du nihilisme sur le goût du vif est le mécanisme de la drôlerie comme il est celui de l’art, cest d’où vient le cousinage entre leffet de drôlerie et l’effet de création d’art…
Prospectus tII, p.389

Vence, 18 avril 1965. C’est pour moi grand honneur et grand plaisir que vous envisagez de présenter le film de Patris et, bien sûr, je suis d’accord avec empressement… ce film, il me faut bien le dire, il me met assez mal à l’aise, je naime pas du tout lidée de le voir livré au public. Vous savez sans doute comment il a été fait: à mon insu et pour ainsi dire contre ma volonté. Patris mavait parlé d’un film sur mes peintures et dans lequel il était promis que je napparaîtrais personnellement pas : tout le contraire de ce quil a finalement fait.Quant à la musique du film, elle na pas grand chose de commun avec ma musique; elle a été tripatouillée par les spécialistes du Service de la Recherche qui lont amplement complétée et transfigurée à leur mode si bien. quelle n’est plus la mienne mais la leur

Vence, 1er juillet65, 1 feuillet in-B. S’excuse pour un déjeuner manqué à cause d’un ramponeau dans les côtes ; raconte son refus d’une nouvelle prise de vue pour le film de Patris… On ne me verra pas souffler dans ma trompette au petit écran et j’en suis grandement soulagé.

Le Touquet, dimanche 19 sept. 65. En réponse à une très aimable lettre… J’ ai des objections à y faire… vous déplorez quelle renferme dans son libellé des termes plusieurs fois répétés, à quoi je me permettrai de vous répondre que l’usage des répétitions est une clef du grand style…Les réunions (remarquablement masculines) du Collège de Pataphysique ont quelque chose de vain, de vacueux, mais tout l’édifice entier de la Pataphysique apparaît quelquefois fondé sur la vacuité. La Vacuité… Jean Dubuffet SATRAPUS.
C’est l’époque où Dubuffet se détache de la Pataphysique. Le 28 octobre 1965, il rompt avec le Collège.

Paris, 28 octobre 65… Il y a longtemps que je me sens mal à l’aise à faire partie de ce Collège qui décidément ne fait pas du tout mon affaire. J’espère que vous ne men voudrez pas, que vous comprendrez mes raisons (qui sont tellement claires quelles n’ ont pas besoin dêtre explicitées). Jespère même que vous m’approuverez.

Vence, 26 avril 67. S’alarme de la santé de Lili, sa femme. À propos de l’Art Brut aux Arts Décoratifs… L’expositiona soulevé dans les milieux culturels, comme il fallait sy attendre, un petit succès destime; mais je ne crois pas que soient nombreux les gens qui, comme vous et moi, abordent les ouvrages présentés avec le même regard que sils portaient les prestigieuses signatures des artistes primés parla Biennale et homologués par la grande Bourse des marchands de tableaux et collectionneurs texans et chicagoins...

Paris, 27 juillet69. Jai reçu le livre de poèmes, l’élément l’eau (Fendre les flots )…Cest singulier comme un petit livre, finalement peu chargé de caractères, peut fournir lecture un temps plus long qu’un gros volume tout noirci. Non pourtant que les poèmes aient poids très lourd : ils sont graciles et légers, ils volent comme plume…

Paris, 3 janvier 1970… Frédéric Baal sactive avec ardeur à ses recherches de textes d’art brut. Quoique les écrits vraiment bien caractérisés et vraiment inventifs soient rares il y a déjà une petite récolte. De quoi faire un fascicule, peut-être deux…

Jacques Berne se désespère parce que vous ne lui envoyez rien pour son cahier de lHerne. Je serais chagriné que vous ny figuriez pas. Vous pourriez aussi bien prendre n’importe quel thème, par exemple ce que vous pensez de l’art brut, oubien ce que vous pensez de l’écriture, brut ou pas brut ou plus oumoins brut…

Paris, 17 mars 70. À la réception du texte de Queneau pour le numéro de l’Herne (qui paraîtra en 1973) Une belle surprise dans ma boite à lettres. J’ai lu sur le champ la savoureuse et autoritaire expertise. Très fine et très savoureuse. Je suis extrêmement content quil y aura (désubjonctivons) dans notre cahier de lHerne cette très dense pièce…Mémeut beaucoup la trace manifeste de la lecture très attentive de mes textes et la pleine sympathie que vous leur avez si généreusement octroyée…

Paris, 7 mai 70. À propos de l’exposition du Cabinet Logologique au C.N.A.C. à Paris… Il y a besoin de confidence et de pénombre dans les rapports de connivence quun entretien avec ses ouvrages; et cette connivence, j’ai éprouvé cela toujours à chaque fois,se trouve rompue ou dommageablement bousculée dès que les choses se trouvent indiscrètement portées sous les regards du public; il ne faudrait pas le faire; il faudrait se l’interdire…

Paris, 27 mai 1972. Morose on essaye de ne pas lêtre, on essaye de se persuader quon ne lest pas, mais bien sûr on lest. .. La morosité est due, évidemment, à une mauvaise adaptation de la pensée aux conditions de lêtre. La pensée fonctionne vicieusement, cest une chose bien certaine.

Mon atelier est maintenant encombré de mannequins de vitrines, de bottes, de gants et de chapeaux. Jhabille ces mannequins à laide de papiers armés et peints. Dhabiles tôliers formeursreproduisent ces costumes en tôle d’aluminium, après quoi des costumières moulent sur ces tôles des tarlatanesamidonnées, afin que pour finir des danseurs hideusement masqués sen harnachent de la tête aux pieds et se trémoussent un peu devant de grands décors peints à cette fin. Sur l’instant ce fait disparaître mamorosité…

Vence, 30 juin 72. Carte postale. Contrarié des cérémonies qu’occasionnent la vente de la maison à Vence… Mais la contrepartie est considérable. Elle est d’avoir ici retrouvé dans mes.livres les Enfants du Limon et d’en faire la lecture qui me console de tout…

Paris, vendredi 29 décembre 72. Dubuffet donne de ses nouvelles… je ne peux pas dire quelles soient excellentes, sauf à invoquer le « principe des équivalences » célébré par notre ami Latis, et qui vous est, selon lui, cher. Sur la bonne onde quémet ce principe, je suis heureux de vous apporter de moi des nouvelles excellentes… Le monument de New York a été mis en place…Jai eu beaucoup de contentement des américains, au point que depuis mon retour j’ai entrepris d’apprendre l’anglais. Je veux dire le vrai anglais et non pas lespèce de jargon infantile dans lequel je mexprimais jusqu’alors. J’ai aussi, au retour, fait encore autre chose : j’ai licencié tout le personnel de mes ateliers de Périgny et ceux-ci sont maintenant fermés.

Paris, 31 octobre1973. Dubuffet a vraisemblablement reçu le texte de Queneau Dubuffet le Magnifique, à paraître dans l’Œil… je trouve, dans ma boîte à lettres, ce prodigieux diplôme. Oh ! mon cher Queneau ! Je suis très ému. Moi le conspiré, le réputé mauvais coucheur, bâton merdeux, ennemi public, me voici peint sous ces traits d’éclatant soleil, voici ma merveilleuse finale récompense, mon sacre ! mon brevet de brave ! publiquement, solennellement délivré par vous ! par Godefroy de Bouillon ! par le Roi Arthur ! signé de sa main ! avec cette chaleur ! Je me sens comme le petit canard dAndersen ! Quelle impulsion vous me donnez là ! Je fais brosser mon armure ; jépingle vos couleurs à mon casque ; demain à l’aube, avec ce brevet dans mon sac, je repars en guerre. À vous J.D.

Paris, 7 juillet 75. Je vous soupçonne d’utiliser le bon truc des lieux de mémoire pour vous être souvenu de lenvoi du Diagnostic et de la Géographie…

J’ai aussi relu avec grande attention et grand profit le livre de Mme Yates sur l’art de la mémoire, qui me donne grande envie dentreprendre à mon tour de faire un « théâtre » ; cest bien cela en effet et rien que cela quil faudrait faire… Dès octobre, Dubuffet entreprendra la série des Théâtres de mémoire qui dureront jusqu’en 1979.

Paris, 2 décembre 1975. Quel aliment merveilleux pour toute mon année m’apporte la « Morale élémentaire » avec ses trois registres potage, plat, et dessert c’est au potage que j’en suis pour l’heure. À vos listes chantantes aux trois voix, coupées des petites ritournelles. Je crois n’avoir jamais rien lu de plus excitant, de plus opérant…

Paris, samedi 2 octobre 1976… Je viens dapprendre que vous êtes malade depuis deux mois; je nen savais rien, vivant de plus en plus confiné et reclus. Jen suis bien peiné… à mon offre daller vous voir, [ Madame Simonne ] répond que votre fatigue actuelle vous met hors d‘état de recevoir des visites. Ça me chagrine beaucoup de vous savoir ainsi affligé…Tenez ce petit message pour unilatéral et ne prenez pas, je vous prie, la peine d‘y répondre. Faites-moi seulement sa voir quand vous irez mieux si ma visite vous ferait plaisir et j’accourrai.

Queneau meurt le 25 octobre.
Précieux ensemble qui éclaire sur la personnalité de Jean Dubuffet peintre, écrivain et ami.

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Gaston Chaissac à Raymond Queneau : correspondance

Quevert et Pauneau. Vente aux enchères

Le lundi 17 juin 1991, maître Loudemer a vendu à Drouot des lettres, manuscrits, livres, etc… Parmi ceux-ci, des correspondances de Chaissac et Dubuffet. Un superbe catalogue a heureusement donné une idée de ces inédits. Nous en reproduisons les pages qui peuvent intéresser les amateurs d’art singulier.

Correspondance : Chaissac
Correspondance : Chaissac à Queneau

CHAISSAC (Gaston)

IMPORTANTE CORRESPONDANCE ADRESSÉE À RAYMOND QUENEAU, comprenant 95 LETTRES AUTOGRAPHES signées, (3 d’entre elles à sa femme Janine), 263 pages sur 161 feuillets de divers formats, le plus grand nombre sur papier d’écolier.

CETTE CORRESPONDANCE,  qui COUVRE PLUS DE DIX ANS, EST ENTIÈREMENT INÉDITE. C’est un document de premier ordre pour comprendre la personnalité de Chaissac. La et les qualité(s) du destinataire, les sujets qui y sont abordés, la grande liberté de ton, font de ces lettres une véritable œuvre littéraire, artistique, polémique. Tous les traits du caractère de ce personnage, moins facile à cerner qu’il ne parait au premier abord, apparaissent ici : sincère et enthousiaste, parfois un peu roublard, tendre mais aussi colérique, modeste et parfois matamore. Chaissac clame ses convictions artistiques, politiques, sociales : tantôt républicain libertaire et pacifiste, tantôt moraliste rustique et dévot candide. Ici c’est mort aux vaches, là c’est vive Jésus !

Dans la plupart des lettres on retrouve les thèmes suivants : ses travaux de peintre et de dessinateur, ses ambitions d’écrivain et de critique, ses lectures, ses opinions sur le milieu officiel de l’art, les critiques,les marchands, sa vie à la campagne, les nouvelles du village et de ses habitants ; certaines pages sont des chroniques poétiques des «travaux et des jours », au fil des saisons; dans d’autres il crée de véritables types avec un grand talent de narrateur: l’homme qui fait pipi au lit, celui qui part à la pêche aux grenouilles avec une belle, qui n’a jamais connu l’amour, Madame Abeille, qui vendait des supports-chaussettes aux allemands, l’enfant de chœur qui a échoué au certificat d’étude…

La première lettre datée de cette correspondance porte le cachet de mai 1944. C’est une réponse à Queneau, vraisemblablement la première, que nous reproduisons intégralement :

Monsieur, Je me demandais si quelqu’un vous avait signalé mes tableaux ou si vous les aviez découvert tout seul, et vous me le dites dans votre lettre. Vous ne me dites rien de mes écrits, ce qui me fait supposer qu’ils ne vous emballent pas. Alors vous trouvez que de la fraîcheur et l’originalité manquent dans les œuvres de trop de peintres. En tout homme il y a certainement l’étoffe d’un grand artiste mais les éducateurs détruisent soigneusement cela. Et on s’éloigne de la vérité.
Quant à ceux que mon dessin scandalise, il ne faut pas qu’ils soient bien occupés, ni bien conscients de la réalité,pour attacher tant d’importance à des choses comme ça.
Vous me parlez de mes toiles, ce ne sont pas des toiles hélas. mais de pauvres cartons peints. La purée quoi. Ma passion pour la peinture n’est pas énorme. De nos jours beaucoup trouvent que de marcher sur les mains est mieux que de marcher sur les pieds.
Je dessine sans faire d’acrobaties. je dessine avec autant de facilité que je respire. Et j’ai fait déjà je ne pourrai dire combien de milliers de dessins
Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de faire photographier mes productions et de les détruire ensuite. Des photos d’elles ce serait assez bon pour la majorité des gens. La vie n’est pas toujours belle a cause de tous ces enculés qui sont toujours près à se déculotter.
Moi, en digne gueux, j’ai toujours été mal culotté, mais j’aime mieux ça que d’être comme ces enculés qui se prostituent pour être bien habillés.
Trop d’hommes n’ont plus de couilles au cul.
Et il y a trop de femmes à barbe.
Tant qu’il se trouvera des hommes sandwich, tant que les hommes et les garçons porteront les cheveux long, il ne faudra rien attendre de bon.
Tant que les hommes qui sont honnêtes ne diront pas merde aux barreurs de routes il ne faudra rien attendre de bon.
Tant que l’esclavage durerait. il ne faudrait rien attendre de bon.
Mais l’homme ainsi que tout ce qui est sur terre est améliorable.
Faire au goût du vainqueur, tel est le mot d’ordre.
Et ça explique les fréquents changements de mode.
Enculés, régénérez, soyez des hommes. Il vous faut du fouet pour devenir viril et vous en recevrez.
Ne vous faites pas de bille pour l’avenir de l’art Monsieur Queneau, l’ère de la fadeur s’achève, l’homme sera bientôt vainqueur. Salutas. Chaissac.

Comment l’auteur des Enfants du Limon n’aurait-il pas été séduit par un artiste aussi typiquement « hétéroclite » ? Car c’est bien une œuvre hétéroclite, faite d’amalgames, de fulgurances, d’autodidaxie. Les quelques extraits que nous reproduisons ne peuvent donner qu’un faible aperçu de la richesse des thèmes abordés, qu’il s’agisse de ses préoccupations personnelles ou du tableau qu’il donne de la France de cette époque. Pratiquement aucune lettre n’est datée. Les dates que nous donnons sont celles du cachet de la poste.

25.11.44… Je suis artiste et n’arrive pas à être autre chose. Pour être autre chose il m’aurait fallut que ça me soit possible de m’abstenir de ne pas monter la c6te. Enfant mon temps était pris par les fleurs, les rêveries, les acrobaties, les marches vers des endroits que j’aimais ou des endroits où je n’étais jamais allé, Et je passais de long moments à cheval sur des murs. Des murs immobiles hélas…
Sans doute ai-je l’âme très proche des artistes de cirque qui comme moi savent à peine écrire et ne sont instruits que par ce qu’ils ont vu…

[1944?]… Mes choux-raves grossissent depuis qu’il pleut. J’ai assez lu de livres de chez Gallimard pour savoir qu’il faut écrire mieux que j’en suis capable pour y être édité. A Nanterre j’ai connu un vieux qui voulait m’emmener ci la messe et qui voulait me branler. J’aurai été heureux qu’il me demande quelque chose que je puisse lui accorder. Deux ans plus tard j’ai dû partager ma chambre avec quelqu’un que je connaissais à peine. Bientôt il m’a raconté un tas de choses, qu’il avait les 2 sexes, etc. Il portait une culotte petit bateau: que je ne lui ai jamais vu enlever, et aussi des bas de femme. Un jour j’ai fait inutilement toutes les boutiques du bourg voisin parce qu’il m’avait demandé de lui rapporter un soutien gorge. il avait envie de ça…

[début 1945]… Si ça vous intéresse d’avoir des détails sur moi sachez que je suis gros mangeur, surtout de pain… Ici, vous pourrez manger du pâté (pas en boîtes de fer blanc) tant que vous voudriez, du biftèque saignant également des haricots secs a en avoir le ventre tout gonflé, et tout et tout… Regardez-vous dans votre glace et reconnaissez que vous n’êtes pas beau à voir et que c’est urgent pour vous de changer d’air… et de table surtout…
p.s. j’ai autant envie de faire de la cordonnerie que d’être cardinal.

[1945 ?]… Il est vrai que j’ai eu très rarement l’envie de peindre et j’ai surtout peint par manque d’autres occupations. Et je pensais que si mes tableaux me rapportaient de l’argent que cet argent me permettrait de faire autre chose que de la peinture… (j’ai peint une fois quelque chose de bien après avoir vu une photo d’un tableau de Braque)… Nous verrons-nous un jour ? c’est peut-être souhaitable. Vous me trouveriez très différent de ce que vous pouvez m’imaginer. Je suis tout autre que ce que j’exprime… On m’a dit que vous étiez un grand écrivain. Je n’ai jamais rien lu de vous à part cette invitation d’exposition que vous m’avez envoyée. Valez-vous Lebesgue ? Enviez-vous Lebesgue ?…

[1945]… Vous m’avez rendu grand service en m’envoyant ces couleurs car de ne pas peindre me rend malade, me donne des malaises pénibles qui disparaissent comme par enchantement quand je crée des tableaux. Je peints directement sans rien tracer auparavant au crayon, les formes que je trouve au pinceau sont meilleures… Si mes tableaux devenaient moins étranges, moins bien construits qu’ils le sont dans ce que je fais maintenant et perdraient la fraîcheur et la spontanéité qu’ils ont, et même simplement si je ne faisait jamais mieux que maintenant ce serait peut être regrettable… Il n’y avait pas de tubes de noir dans votre cadeau, d’où nécessité de me passer de cette couleur qu’autrefois je pensais ne pas pouvoir me passer, mais je me trompais…

[1945]… J’ai écrit des lettres avant d’écrire des contes; un jour je me suis aperçu que ceux à qui je les envoyais les montraient à d’autres, ça m’a beaucoup déplut et je n’ai plus guère écrit que des lettres qu’on peut montrer à tout le monde, comme font les écrivains…

[1945]… Je comprends votre rêve de vous occuper d’une galerie, et il est nécessaire que quelques galeries soient dirigées par des hommes comme vous… Je me trouve dans une situation bien pénible et le ministère de l’agriculture me rendrait bien service en m’accordant l’emploi que je lui demande. Étriller, brosser un cheval c’est presque peindre, et le conduire m’intéresserait autant que de conduire mon pinceau pour tracer des arabesques …

4.45… Je pourrais aussi vous envoyer des dessins À colorier, ainsi la collaboration serait encore plus complète. Des tableaux signés Queneau – Chaissac ou bien encore Quessac ou Chaineau, serait-ce si mal ?

4.45… Plusieurs de mes récentes caricatures à la plume me semblent bonnes. Ces choses qui ne sont pas coloriées exigent un meilleur dessin… Vous jugerez sans doute idiote mon idée de me faire rouler par un marchand par espoir qu’il pourrait en résulter une bonne publicité pour moi mais cela ne prouve-t-il pas un inconscient désir en moi d’être exclusivement un peintre?…

23.5.45… Je vous ai parlé de collaboration, si vous vouliez tenter la chose le mieux pour vous serait tout simplement de faire quelques tâches de couleur le plus arbitrairement du monde et j’engloberais vos taches dans d’autres taches. Ça ne vous prendrait pas plus de temps que de rouler une cigarette …

23.10.45… Qu ‘on sache que je vous envoie des colis peut-être que ça vous gêne pour dire du bien de ma peinture. Si ça vous gêne et bien n’en dites pas de bien et dites en plutôt du mal, qu’elle n’est pas si extraordinaire que certains le disent…

1945. Vous paraissez souhaiter que mes peintures soient à paris. Je pourrais envoyer des tableaux en dépôt à un marchand de tableaux de paris s’il s’en trouvait un qui consente à cela. Puisque Mr Maeght n’accapare pas toute ma production je pense que je pourrais faire cela sans crainte…

3.46… Je ne me dit pas artiste, je ne me dit pas poète. mais je me sens artiste, je me sens poète parfois. Je me sens paysan. Je me sens traceur de pistes, guide. Je me sens. dompteur. Je me sens prêtre. Je me sens voyageur. Et je me sens surtout le spectateur d’une pièce ou tous les hommes et tout ce qui existe sur la terre, jouent un rôle. Je me sens un soldat qui doit lutter pour la paix. Je me sens tout …

[?]… Plutôt que de peindre des tableaux, j’écris maintenant des manuscrits dans lesquels je loge certaines opinions que je serais bien idiot de fournir gratis et je forme toute ma suite de dessins avec l’écriture des textes. J’ai casé ainsi des choses sur des défenses diverses : défense de la classe ouvrière, etc. Et toutes sortes d’autres choses et jusqu’à des choses pour éclairer et édifier artistes et mécènes …

9.4.46… Est-ce qu’on crève toujours de faim à Paris? Au siècle dernier c’est à st. francisco et dans d’autres villes américaines qu’on crevait de faim mais le gouvernement des états unis d’Amérique a alors distribué des terres a ces affamés et tout c’est arrangé pour le mieux. Il faudrait que le gouvernement distribue des terres à vous Monsieur Queneau et à beaucoup d’autres parisiens. Et vous partiriez dans votre domaine planter des choux et cultiver de la farine panifiable, élever une vache à lait et des poulets. Vous trouveriez quelques campagnards comme en Amérique ils avaient trouvé quelques peaux rouges. Ont-ils mal fait de n’en guère tenir compte? Il y avaient les nécessités du moment…

27.4.46. Cher Monsieur Queneau. Madame Abeille qui est une dame à qui j’ai eu un jour l’occasion de faire cadeau d’un bout de ficelle de lieuse a été dans le chiffon, à 8 ou 9 ans elle a été placée chez un chiffonnier et elle a ramassé les peaux de lapins dans les campagnes. Quand elle a été grande elle s’est mariée avec Monsieur Abeille et c’est pour ça qu’elle s’appelait Madame Abeille quand je lui ai donné un bout de ficelle et elle s’appelle encore comme ça. Et elle est aujourd’hui séparée de sa fille la jeune Abeille. Mme Abeille une fois mariée ne resta pas chiffonnière, elle devient mercière à Sainte-hermine (Vendée). Elle était belle comme une sirène. Elle est en prison pour des années pour avoir fait du commerce avec les allemands je crois, elle leur aura sans doute vendu du fil à coudre et des supports-chaussettes.

Pendant la guerre j’avais lu sur un journal que les toiles de Braque ne déconcertaient pas les officier allemands et qu’ils les lui achetaient. La grande ruche où Madame Abeille séjourne n’est pas garnie de gâteaux de miel. Je n’ai jamais lu sur un journal que les supports-chaussettes de Madame Abeille ne déconcertaient pas les allemands et qu’ils les lui achetaient…

[juillet 1946]… À paris j’ai appris que des gens disent que mes contes sont de vous aussi je viens vous demander un certificat attestant qu’ils ne sont pas de vous. Je ne pas vous demander de certifier qu’ils sont de moi car vous n’en savez absolument rien, et c’est dommage car si je n’arrive pas a prouver qu’ils sont bien de moi j’aurais sans doute du mal pour trouver un éditeur…

[juillet 1946]… je goûte peu les tableaux comme ceux que j’ai vu au salon des réalités nouvelles et préféré de beaucoup du figuratif médiocre à du non figuratif médiocre… tant mieux que je n’avais plus rien d autre que des vieux. journaux pour peindre dessus puisque j’ai maintenant des portrait peints sur des Journaux. Ça se défend, un Journal c’est d’ailleurs assez pictural, c’est noir sur blanc, les colonnes font de 1’effet, le gros titre aussi, et puis certains espaces blancs dus au hasard de la composition sont fort curieux..

25.9.46… Je pense à fonder un petit journal humoristique que j’appellerai France Blanche et je tiendrais a avoir votre collaboration mais si vous êtes réellement communiste comme on me l’a dit, je doute que vous consentiez à collaborer à un journal de ce nom…

20.11.46. quand… je suis allé chez vous pour ne vous pas y trouver j’aurais dû étant à votre porte essayer au moins de regarder par le trou de la serrure pour voir comment c’était chez un prince de l’humour..
p.s. Je suis en train de faire un dessin à la plume obtenu par l’assemblage de morceaux provenant d’un dessin de André Marchand découpés en morceaux. Sur tous mes dessins obtenus ainsi j’écris une petite note explicative où j’indique l’origine des morceaux.

[1946 ?]... Dans un coin de notre cuisine, une graine qui est tombé dans une fente du carrelage où elle à trouvé un peu de terre et d’humidité a donné naissance a une plante bien chétive qui ne grandira guère et ne tardera pas à mourir. Il y a sur cette terre des gens qui se trouvent dans des situations semblables… La guerre a fait beaucoup de mal. Il n’y a qu’un seul remède et ce remède c’est la nationalisation de toutes les entreprises sauf l’agriculture..

[1946 ?]… Je me préoccupe des problèmes de l’art mural. Comme les poètes admirateurs de la peintures de Dubuffet chantent la beauté de la brique comme matière ça m’a donné une idée pour la peinture murale. Dans le mur il n’y a qu’à gratter le plâtre jusqu’à la brique par endroit, c’est à dire mettre la brique du mur à jour. Et ça fait même relief, un merveilleux relief . On met un peu de peinture là où la brique ne parait pas. C’est à mettre à la mode…

[1947]… Je me sens de la lassitude, l’effet de la drogue peut-être. J’en use et même en abuse, moins par vice que pour me permettre de créer des choses plus sensationnelles. Il faut bien faire des sacrifices…

[1947]… Je trouve les veaux stupides, les blancs moutons trop bêlant et d’un blanc trop sale, les cochons trop cochons cochons dimension graduées et les chèvres ont perdu a mes yeux la distinction que je leur trouvais. Le cheval je ne puis rien en dire puisque je me le suis choisi comme dada et que comme dada , il vaut autrement mieux que le dadaïsme et les autres dadas..

25.4.47… Ne pourriez vous pas user de votre influence pour déconseiller à certaines personnes de me causer des ennuis en prévenant par lettre ma femme de mes agissements… comme j’ai un plein tiroir de lettres de peintres et d’écrivains où ils se débinent mutuellement j’aurais de quoi mettre la guerre… Je me réjouis de voir Dubuffet car il viendra et le lit cage l’attend. Il sera bien ahuri de me voir si calme si mignon. Mais il sera peiné de me voir si maigre,c’est un bien brave type.

5.47… J’ai revu dernièrement J. ce trimardeur donc je vous avais parlé, il était de passage et m’a fait une petite visite. Il ne séjourne plus à côté, les gens qui l’hébergeaient n’en veulent plus parce qu’il fait pipi au lit après avoir bu comme ça n’arrive qu’à lui. Il n’était pas trop ivre lors de sa petite visite, il est vrai que c’était d’assez bon matin. Ça n’était pas une visite de cérémonie mais elle fut assez courte ; il était fort pressé de reprendre la route. Une belle l’attendait peut être, sa pêcheuse de grenouilles qui sait, vous savez celle qui n’avait jamais connu l’amour et avec qui il a passé tout un été dans sa cabane aux bords des marécages à pêcher et à s’aimer…

7.Vll.4… J’ai vu la peinture de Dubuffet, c’est peut-être pas très extraordinaire mais tous de même plus de cent fois mieux que ce que j’ai vu d’autre…

13.12.1950… guillaume appolinaire, je ne crois guère qu’il aurait chanté picasso et compagnie sans sa collection de picasso et Cie à faire côter. Des journalistes ou rimailloux dont on peut faire des appolinaires chanteurs de nouveautés. ça se trouve à la douzaine. L’esprit de spéculation à la clef… Connaitriez-vous des publications pour accepter de me publier des lettres ouvertes à plusieurs gens chacunes ? C’est pour chercher à attirer l’attention sur des gens qui semblent dans l’ombre à perpette. Je suis partisan d’écrire des articles sur des gens sur qui c’est pas la mode d’écrire…

[1954 ou 1955]… On me demande encore ce que me signifie mes dessins. Ils veulent dire « aux chiottes la calotte », sur tous les tons…

mai 1955. Lettre de gaston chaissac à son Confrère Raymond Queneau. Alors qu’en ce mois d’mai 55, nous revoyons’ d’la sardine fraîche, je poursuis mon œuvre de récupération sur tas d’ordures, me demandant si ce qu’on y trouve ne peut pas s’appeler des « jetures » et en chemin, je rencontre à l’occasion des chasseurs de reptiles, leurs boites à vipères en bandoulières. Je me suis fait cette réflexion qu’une boite de botaniste leur donnerait l’air plus distingué et que d’herboriser les conduirait peut être plus loin, avec plus de profits réels…

[?]… J’ai signé certains de mes tableaux: Breuil. j’en ai signé d’autres Jean Marie Gassac… Enfin j’ai signé d’autres tableaux : Pympière et d’autres : Le Rouif.

[?]… Peu importe que mes contemporains ne me prennent pas au sérieux et tant pis qu’ils ne m’achètent pas mes peintures mais il me faut continuer de peindre. Ce problème doit être d’autant moins insoluble que je n’ai pas la vocation de ne faire que peindre et que j’exécute avec une rapidité prodigieuse… J’écris des contes depuis 1930 et je trouve les résultats pas extraordinaires. Au bout de 4 ans je devrais peindre mieux que j’écris. Donc peut être ferais-je mieux de cesser d’écrire si je le peux. C’est avec raison qu’on dit qu’il ne faut pas user la chandelle par les deux bouts. Il est vrai que je suis une chandelle qui s’allume aux deux bouts mais jamais en même temps, ça à donc moins d’importance et dans ces conditions, avec un chandelier approprié pour que la chandelle tienne debout ça doit pouvoir aller.

[?]… Durant toute ma vie j’ai gardé un silence complet sur certaines choses… Je ne suis pas de ceux qui peuvent s’imposer dans quoi que ce soit. On ne s’impose que par l’argent ou par un autre prestige. Et partout je serais l’étranger, l’étrange. Ici je suis le mari de l’institutrice. Ça vous plairait à vous ça? À paris ce serait peut être ma femme qui serait la femme du peintre… Par toute la maison j’ai des tableaux à la valentine. À la valentine À la valentine. Ça brille tout plein mais après tout j’ai peut être assez de talent pour me permettre ça. Je peux toujours vous dire que j’ai fait des peintures brillantes. Ça serait marrant que ce soit celles là qui se vendent. Mais c’est quand même pas marrant. Les peintures brillantes de Chaissac. Cette phrase pourrait peut être faire fortune…

Cette correspondance comprend en outre une lettre de Chaissac adressée conjointement à Queneau et Jean Paulhan ainsi qu’une lettre de Camille Chaissac à Raymond Queneau.

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