Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Guallino…

Guallino

Par Anne Poiré

Guallino : un plaisir magnétique !

À l’huile et au couteau, dès 1958, trois chevaux s’ébattent parmi l’herbe en feu… Alors que Guallino a toujours été terrorisé par ces mammifères, trop grands, très impressionnants, leur représentation, comme celle des corps, des femmes, des êtres dans leur variété absolue, le fascine… au moins depuis Lascaux ! La vallée des merveilles le bouleverse, et il sait bien que l’art, c’est justement cette capacité à tracer des lignes, à reconstruire le monde, avec des couleurs, au-delà du simple mimétisme… Il aime dessiner, ciseler des loups… probablement par amitié pour le petit Chaperon rouge… ! Chez lui la figuration n’est pas reliée à la stricte réalité : dans n’importe quelle licorne, une dame lui sourit, les dragons crachent des flammes de sève rassurante, bourgeonnent, s’exfolient, et ses crocodiles, inoffensifs, drôles, ont immanquablement pour fonction… de sécher les larmes ! Quant aux girafes, on lui a raconté, quand il était enfant, qu’on les peignait…

Oui, de l’humour et des références, – singulièrement, c’est sans doute le plus sémillant paysage que l’on puisse noter, propice aux surprises, si l’on déambule dans la polychromie de Guallino. Moi, je l’ai rencontré au détour d’un tableau, au coin d’un triptyque. Au miroir d’une statuette, dans les creux et contours séduisants, dans les panaches de nuances flamboyantes. Dédales et méandres, cernes noirs, coulées franches… Sa palette m’éblouit : peintre, sculpteur, il est aussi illustrateur, au vitrail d’une tâche inlassable, qu’il poursuit dans les irisations du quotidien. Tragique, grave, il peut se révéler ludique, espiègle… Poète, avant tout : en lui l’enfance rebondit. Joueuse.

Bouquets aux parfums voluptueux, capiteux : Cadeau gingembre, Légendes obscures, Lutin butine, Du train où vagabonde, Protecteur chevelure vermillon, Montreur d’ombres, Détail de la carte du miel, D’âme racine, Bouclier vaillance, Bord de soleil, Exubérance d’impulsifs, Un-huit-six-marelle, Mer à l’envers pic-vert, Dispersion d’éclats, Chat perlipopette et Tourne-délivrance

Imprévisibles bottes et gerbes aux senteurs de l’ailleurs : Hamamelis aux sept coeurs, Stèle de taureau mythologique, Fétiche adulte, Reliquaire de la figure féminine à la robe d’osier, Chariot ailé aux quatre roues, Charmes et losanges d’offrandes et duettistes, Douleur capitale,Jardin d’Eden, Pigments en filets, Confetti d’or, D’arc et de ciel

Dans son œuvre, des graffitis se promènent, des poèmes désaltèrent… Il picore certains vers de sa guallinette, – mots polyphoniques et sucrés, secrets… – , tisse des fonds au graphisme proche d’une énigmatique calligraphie, lettres sans destinataires définis… Et dans le halo de ses rêves s’exaltent, en deux ou trois dimensions, en une langue mystérieuse, des formes anthropomorphes, troublantes, de désir et de pulpe…

Guallino n’hésite pas à transformer le chêne en sautillante Envolée tête-à-tête, Lumière qui rit, aux vertus positives… Magicien du cyan, alchimiste carminé, enchanteur émeraude ou smaragdite : dans ce microcosme aux arbres d’azur, ce sont surtout des humains, amoureux, heureux, qui abondent ! Irrésistibles Dompteuse-tendresse, Clématite-Passion…. Les titres se font l’écho d’un univers riche, varié, aux trouvailles nombreuses, dans les marges et les hasards remarquables.

Entre chair à vif et caresse magistrale, ces élans s’équilibrent et me font palpiter, – Jours à naître – , en un vertigineux plaisir magnétique !

Guallino de A à Z !

Autodidacte, alchimiste carminé, l’homme de la négation des contraintes et des méthodes dévoyées, abondant, fait pousser d’acrobatiques rêves anthropomorphes, dans l’aube de son atelier-jardin. Amoureux, il s’affranchit.

Baroques, ses délinéaments, ses assemblages, ses recoins de cavernes d’Ali-Baba, les amoncellements, pavois, où s’enchevêtrent…, chassés-croisés à l’occasion bifaces, icônes dynamiques, fétiches, reliquaires, dans le bois, qui lui paraît si simple à modeler… comme à la bougie : scènes dérobées à la nuit. Bribes, à demi effacés.

Couleurs chaudes, ciselées, couleurs tonitruantes, caressées, couleurs jeu, calquées. Couleurs vitrail. La palette chatoie et vrombit, chante et virevolte : coloriste, Guallino, ses fonds absorbés par des cyans, des amarantes, des ocres et des violacés… Le corps culmine, fiévreux, chevelures chatoyantes. Magistraux croquis crinières…

Dragons dodus, danseuses dégagées des drames, duos de duettistes, – charme – , avec eux, point de danger ! Dans la déclinaison d’une exceptionnelle complicité, ces signes métamorphosent d’amicaux dessins béances, denses dédales et méandres…

Enfance : écho, celle qu’il n’a pas vécue, expérimentée. Élan, celle, espiègle, qu’il aurait pu ébaucher. Celle qu’il se réinvente, chaque jour, dans l’épure de contes, terreurs et fascinations. Évidence de ces évidements en apesanteur… Expressionnisme. Éclairs et éclairages d’un enchanteur équilibre, émeraude ou smaragdite…

Fête, festivité, carnaval, masques fendus, plages de féminité, figures franchement, farouchement foudroyantes.

Graphismes rejoignant les mythes, trajectoires symboliques : gala de grottes galbées, gamineries gazouillantes…

Huile et craie sont ses premiers matériaux, et désormais l’acrylique, le contreplaqué, le carton, la toile, l’étoffe soyeuse, la ficelle, l’os. Tout lui est bon ! Histoires que l’on se raconte le soir, pour se rassurer, s’endormir. Pour l’humour. L’humeur. L’amour… dans le noir habité.

Illustrateur irrésistible, il aime la poésie qui fait pleurer, qui noue l’estomac, coup de poing dans le rire. Les irrégularités. Idoles maîtresses du poisson luciole.

Jubilation de la création juste.

Kakémono, makimono, peintures japonaises sur soie ou sur papier, suspendues verticalement, que l’on enroule autour d’un bâton, kilims : le monde entier, sa maison… Kaléidoscope de tant de possibilités kidnappées au kiosque des temps…

Ludique, son œuvre traverse en funambule. Loup spontané. Lumineuse lisibilité volontairement, langoureusement, brouillée.

Magnétique mai 68 : c’est pour lui l’interdit d’interdire, le face à face avec le feu. Il brûle tout. Malaxe la chair multicolore aux échardes des planches. Monolithes à ornements mêlés… miroir reprenant des fables anciennes, dans le monumental comme dans le plus intime… Magicien du microcosme, il ausculte les marges.

Noyées dans la douleur, nuances de lignes, homogénéisant les non-frontières.

Ombre, obscurité mystérieuse, et dans la clarté, bien en vue : des corps… Ovales, cercles de tondos, formats inhabituels, grattés, rappelant les graffiti, inscriptions à même la pierre, échelles, griffures sur plâtre, emblèmes greffés sur d’antiques boucliers de bronze, matières douces et rugueuses, présentant des plis, replis, gerçures recouvertes de mousses, marques semblables à des indices tribaux, enveloppes aux aspérités parfois innocentes, gratuites, souvent signifiantes… Odalisques ciel hardi.

Peintre, il voit palpiter panaches de tonalités. Passeur, il saisit l’espace pour le croquer, dans le primitivisme et la polychromie des pièces d’un puzzle toujours à compléter. Parcours potentiellement infini. Plaisir.

Quadrature de la quadrichromie, des quatre-saisons, du quattrocento : quotidiennes questions…

Refus. De l’art. Références au doute. Interrogations multiples dans le relief, les pleins et les concavités, la réminiscence. Rites secrets élaborés dans l’antre.

Singulier sculpteur ses volumes, sauvages, rencontrent la simplicité, l’intensité, jusque dans des stèles, hiératiques, ou la sciure, transformant le support, collages de tissus, aussi, dans la stridence, à vif, les cris perçants… Pétulants soleils lavande, astres Lipari, boules de Lérins, dans la senteur somptueusement légère…

Tracé libre de ses trouvailles, à l’encre de Chine, au pastel, scarifications sûres, cernant…, textes illisibles, triptyques palimpsestes à deviner, décrypter, décoder : hiéroglyphes. Tendus les bras, les membres pervenches tourne-coquelicotent… Trouble de désir et de pulpe…

Unanime univers de l’urgence. L’usure est impossible.

Veines, qu’il opacifie par des coloris veloutés, allègres… Des essences naturelles il a glissé vers la vertigineuse recomposition, par vague : la vanillée renaissance, variée, vermillonnée, des vertèbres enverveinées de chaque version. Verte tendresse, vernissage après vernissage…

Wagon-foudre, wagon-étoile, wagon-constellation, le voyage ne peut cesser.

Xylographiques, ses gravures, rares, – taille d’épargne, ou en creux… -, découpent le blanc.

Yeux grands ouverts, le regard en yo-yo, va et vient, ne quitte jamais, obsède, fouille.

Zones en contrastes. D’autres pans sombres, zinzolin, d’un même tableau, zestes à recommencer, à explorer.

Anne Poiré
Gazogène n°25

Le site d’Anne Poiré

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Robert Roman : Le lion… un rêve.

Un Rêve

par Robert Roman

Les lions parlent-t-ils le langage des humains ? Question idiote, bien sur. Pourtant, celui que j’ai rencontré cette nuit, faisait bel et bien des efforts en ce sens…

"Six têtes blanches", Robert Roman, 1995
« Six têtes blanches », Robert Roman, 1995

Je me trouvais dans un appartement que je ne connaissais pas et me demandais comment j’avais pu arriver en ce lieu coloré envahit par des coussins moelleux et d’épais tapis aux motifs compliqués et aux couleurs multiples. J’étais à l’entrée du salon et de solides canapés de cuir m’interdisaient tout passage. Ma deuxième surprise fut de découvrir au milieu de cette assemblage surprenant de meubles et de tissus en tout genre un lion d’apparence docile qui me fixait comme un chien fixe son maître. Son aspect d’animal en peluche me rassura et je me rapprochai de lui. Il bondit brusquement, sautant par-dessus un canapé et me toucha presque. En moins de trois secondes, il avait disparu. Je l’entendis pourtant gratter dans la pièce d’à côté, la cuisine… Je m’y rendis. Le lion était là, plus pelucheux que jamais, avec un air d’enfant malheureux. Je décidai de m’approcher du fauve, lentement, plus près que jamais. Je l’observai en silence. Soudain, ses gestes semblèrent humain. Il se mit debout sur ses pattes arrières et une de ses pattes avant se tendit vers un sac de nourriture pour lion qui se trouvait sur le réfrigérateur : Avec ses griffes, il gratta l’emballage et de sa gueule animale sortirent quelques sons inattendus : « Ça… Ça… ». Je réalisai alors qu’il mourrait de faim et que quelque chose d’extraordinaire était en train de se passer. Le lion, pour se faire comprendre, avait dû sortir de sa condition naturelle et développer des efforts sur-animaux.

Rêve du 10 avril 1995
Robert Roman

Robert ROMAN publie ses textes sous forme de minuscules brochures : Les Éditions du Contentieux (Lieu-Dit Bourdet, 31470 Saint-Lys) .

Gazogène n°14-15


Charles Sénat & ses cannes sculptées

Les bâtons de Jouvence de Charles Sénat

S’il est des artistes bruts, vraiment bruts, Charles Sénat est l’un d’eux, et l’un des plus bruts !

Né le 6 novembre 1913 à Saint-Sulpice-sur n’est qu’au début des années 80, l’âge et la maladie s’ajoutant, qu’il commence à sculpter des cannes et à les décorer. Car c’est cela l’activité de Sénat, faire des cannes ; et il en a façonnées en bien peu de temps des centaines.

Les bâtons de Jouvence de Charles Sénat
Les cannes de Charles Sennat

Il utilise des bois qu’il trouve durant ses promenades, surtout du buis, mais aussi du frêne, du noisetier… Les représentations naissent absolument de la forme originelle du morceau de bois et sont donc plus suggérées que réalistes ; parfois même aucune retouche n’est effectuée. La décoration n’est exécutée qu’à l’aide de lignes enlacées, de motifs floraux ou anthropomorphiques qui s’apparentent aux dessins stéréotypés de Pépé Vignes. Dans les modèles les plus élaborés, quelques coups de canif suffisent pour faire surgir du pommeau une tête humanoïde. Les couleurs restent primaires pour la bonne et simple raison que Sénat utilise… des stylos, des stylos-feutre ! Le bleu, le jaune et le verdâtre se « délavent » petit à petit sans que cela inquiète outre mesure le créateur !

Cependant, malgré leur fragilité apparente, ces cannes se veulent utilitaires et Charles Sénat n’omet jamais la lanière de cuir pour y passer le poignet, ni l’embout de caoutchouc pour éviter l’usure et faciliter la marche. Il y a chez Charles Sénat une touchante volonté de « bien faire » et de se perfectionner dans son travail mais toujours en utilisant des matériaux et des instruments des plus rudimentaires, perpétuant une tradition rurale des plus primitives et qui, à ce titre, mérite de retenir notre attention.

 Jean-François Maurice, le 20 août 1990, à Cahors
Gazogène n°06