Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Liabeuf : les dessins de prison

Dessins de prison de Liabeuf : titre

LE PETIT COIN DE L’ÉRUDIT, SUITE …

On se souvient peut-être que le n°02 de Gazogène avait pris comme thème « Les cordonniers créateurs ». Nous avions cité dans notre introduction le savetier Liabeuf – parmi d’autres anarchistes – pour faire un lien entre révolte Libertaire et création singulière.

Or, nous avons retrouvé dans l’ouvrage de Raymond Hesse, Les Criminels Peints par eux- mêmes (Paris, 1912), la reproduction des dessins – fort naïfs – exécutés par Liabeuf durant son procès et en prison.

Dessin de Liabeuf : "Cour d'Assises"Cour d’Assises, Liabeuf, dessin à l’encre

Signalons que Romi dans son ouvrage sur « Les Maisons Closes » avait consacré un chapitre aux « Arts Populaires ». Il y écrit : « Les maîtres primitifs et les peintres du Dimanche, à l’abri des procédés conventionnels et des règles de la perspective, sont des poètes à l’état pur ; les meurtriers et les cambrioleurs qui se mettent à peindre en prison rejoignent les primitifs par l’ingéniosité de leur dessin beaucoup plus que par la poésie de leur inspiration »…

"Le Rêve", Liabeuf, dessin à l'encre,
Liabeuf, Le Rêve, dessin à l’encre

Jean-François Maurice
Gazogène n°10

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Précisions…

PRÉCISIONS

sur Gazogène

La revue Plein Chant dans son numéro 57/58 a employé à propos de Gazogène l’adjectif « hétéroclite ». Certains ont pu penser qu’il y avait là quelque connotation péjorative. Quant à nous, nous ne pouvons que reprendre avec plaisir un tel jugement ! Car, que dit le Dictionnaire ? « HÉTÉROCLITE. Qui s’écarte des règles de l’art : bâtiment hétéroclite. Fait de pièces et de morceaux ; bizarre : amalgame hétéroclite. »

Cette définition nous va comme un gant car, au sens propre, c’est ainsi que Gazogène est fait !

En 1947 Jean Dubuffet écrivait à Jacques BERNE : « … Ce à quoi on aspire-c’est à quelque chose qui serait probablement mal foutu, informe, maladroit, plein de fautes et de zigzags, comme tout ce qui débute, mais qui aurait de la vitamine, de la vitamine propre, du terroir propre, et qui prendrait fièrement la mer sans pilote à bord. Ça se pourrait bien que ça soit dans ces villes de province que prennent un de ces jours naissance des mouvements comme ça… » (Lettre d’un portraitiste à un scorpion, L’Échoppe, 1993).

Nous espérons qu’il y a un peu de ça dans Gazogène !

Au risque de me répéter, encore quelques précisions :
Gazogène
n’est pas une « revue » au sens propre, n’est l’émanation d’aucun groupe, d’aucune structure, d’aucune association et n’a, de ce fait, de compte à rendre à personne.
Au départ, Gazogène ne devait être qu’un petit opuscule distribué aux amis et relations. Ce sont ses destinataires qui, par leurs envois, en ont fait un support, une « revue ».
Son titre est déjà un refus de tout concept. Ce qui n’implique nullement l’amnésie de ses origines ! Tout d’abord DADA ! (La revue Manomètre, dadaïste ET provinciale, nous revient en mémoire)
Avec DADA c’est tout un courant subversif et libertaire, anarchiste individualiste, c’est aussi le pacifisme et la compassion pour tous les exclus, les suicidés de la société : Cravan ou Vache, Crevel. Mais aussi Le Facteur Cheval ou Picassiette.

Dois-je avouer que, si j’ai lu avec intérêt les écrits Surréalistes, j’étais aux antipodes quant à leur forme narcissique et ampoulée ?
Comment de telles idées ont pu s’exprimer d’une façon si classique ;  que dis-je : si rhétorique, si Cicéronnienne, allitération comprise ! Je n’ai pu en avoir idée que grâce au Mai 68 de mes vingt ans quand des idées subversives qui portent encore aujourd’hui leurs effet bénéfiques s’exprimaient dans une langue de bois, le plus souvent, à l’effet fort comique. Rétrospectivement !

À cette même époque, je découvrais Asphyxiante Culture de Jean Dubuffet, mais également, et pêle-mêle ,les auto-constructeurs, les communautés, la Beat-Génération et j’en passe et des meilleurs !

Jamais je ne crois avoir démérité dans cet effort de vivre autrement. Certes, j’ai des regrets, des occasions manquées, des ruptures malencontreuses, des blessures secrètes, des propos outranciers, mais rien qui à mes yeux est lâcheté ou abandon…

Les créateurs présentés ici sont le reflet non pas de mon éclectisme mais des différentes facettes de ma sensibilité, des différentes formes de la création que j’aime. Une succession d’éléments constitutifs, peut-être, d’un authentique « Art Brut » aujourd’hui disparu ?

On remarquera également que Gazogène consacre une part de ses pages aux littératures marginales, que ce soit la littérature prolétarienne ou les correspondances plus ou moins intimes. Sans juger de la qualité de ces textes, j’ai voulu donner une place à des écrits le plus souvent exclus des circuits officiels de la littérature.

Enfin, Gazogène fait une place à ce qu’il est convenu d’appeler « art populaire », au modeste art élémentaire trouvé le plus souvent au bord des routes, au fond des jardins, dans l’anonymat des banlieues… Cet amour des créations populaires va même jusqu’à englober les manifestations de la dévotions : croix de chemins, sanctuaires ruraux, oratoires oubliés…
Cette diversité d’intérêts n’est donc qu’apparente n’en déplaise aux esprits chagrins !

Place maintenant aux différents créateurs exposés : ils vont de l’art brut au surréalisme en passant par l’art naïf, l’art singulier, la neuve invention, la création franche… etc., mais surtout : la création, la vraie, la neuve, l’inventive, l’unique, la singulière, la populaire, la marginale, la médiumnique, la libertaire ; .. la création quoi !

Jean-François Maurice
Gazogène
n°16


Tour de France de quelques bricoles en plein air

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites)
en plein air

(premier épisode)

par Bruno Montpied

Il est bon de se demander périodiquement quelle est l’activité que l’on préfère exercer. En ce qui me concerne, en dehors du farniente, pour lequel, comme disait Jacques Prévert, j’ai d’excellentes dispositions, et après éliminations de toutes sortes d’activités-corvées, imposées par les nécessités de la vie dans cette société, comme la nécessité de la gagner par exemple, je crois que je peux distinguer la rêverie.
Rêverie qui peut être active, bien entendu. On ne rêve pas seulement couché. Le rêve éveillé existe, plus ou moins refoulé par les contraintes, stimulé au contraire dès que l’absence de but ou le désœuvrement s’emparent de nous. La rêverie ambulatoire, activée par le hasard d’une promenade où le regard reste perpétuellement et intensément accueillant à tout ce qui peut arriver de curieux, insolite merveilleux ou inquiétante étrangeté aussi bien, la rêverie en marche, partant à la découverte d’œuvres de hasard, d’une poésie qui s’ignore, d’art brut, voilà ce qui me retient encore aujourd’hui.

Je ne veux pas, disant cela, contribuer à alimenter un quelconque et nouveau corpus artistique, voire le nouveau marché, encore balbutiant, de l’art singulier. Il y a assez de critiques d’art et de spécialistes de l’art marginal qui agissent en ce sens pour qu’on en ajoute encore un. D’autant que ces messieurs font fausse route et trahissent l’art brut en le réduisant à une simple esthétique de plus (je ne peux, ici, qu’avouer mon accord absolu avec ce qu’écrit Mme Annie Le Brun dans Du luxe à l’état sauvage, sa préface récente à l’exposition Slavko Kopac à la Galerie Alphonse Chave de Vence : «  [l’]attitude personnelle de Kopac a largement contribué à empêcher, des années durant, l’Art brut de basculer dans le domaine culturel, comme cela est en train de se produire aujourd’hui sous l’égide de spécialistes s’autorisant l’un après l’autre, à y voir les fondements d’une anti-esthétique ou d’une de ces contre-cultures dont notre époque fatiguée raffole. » Deux pages plus tôt, Annie Le Brun avait également écrit :  « Quant à la reconnaissance esthétique, Kopac lui voue une superbe indifférence qu’il est un des rares à partager avec les seuls artistes qu’il admire et respecte : les fous, les illuminés, les inspirés de l’Art brut. »).

J’ai la passion de l’ombre. De mes frères en rêverie, quel que soit leur place dans l’infecte hiérarchie sociale, je me sens proche. Mais j’ai un faible pour tous ceux qui font de l’art sans le savoir, ceux que, d’une façon très cohérente au fond, les critiques d’art cultivés regardent de haut, les ignorant la plupart du temps, et, lorsqu’ils acceptent de leur consacrer un strapontin dans le grand cirque culturel spectaculaire, les considérant avec cette espèce de condescendance et de paternalisme nécessaire à la constitution de leur bonne conscience.
Mes frères vivent dans l’ombre, cela ne veut pas dire qu’ils ne cherchent aucune audience, aucune amitié. Sans me faire trop d’illusions sur les possibilités d’éviter les dangers de récupération par les quelques espions toujours prêts à nourrir le spectacle médiatique-bouillie pour les chiens, je pense qu’il y a nécessité de maintenir les ponts ouverts entre les créateurs sauvages, solitaires, égocentriques, et leurs amis inconnus. Pour une société secrète de l’ombre-poésie…

Enseigne et rochers
Enseigne et rochers

De la France, inconsciemment, je me fais une carte bizarre, épurée de la majorité de sa superficie habituelle, seulement réduite au territoire qui m’arrange, celui sans ennui où les intervalles entre chaque surprise et découverte font une longueur suffisante pour qu’aucune force d’inertie ne s’interpose entre mes émerveillements successifs.
Je rêve qu’une main géante, comme celle de King-Kong dans le film splendide de Cooper et Schœdsack, me cueille pendant mon sommeil et me dépose encore inconscient près de la pointe de Pern à Ouessant. Une main aussi ahurissante que celle qu’on découvre à Joué-les-Tours sur un boulevard périphérique, enseigne publicitaire moderne certes, mais tendant, à celui qui sait voir, la clé des champs.
Ouessant, avant-garde et poupe de la fin du monde (beauté du mot « Finistère »… ), main ouverte sous le ciel immense,faisant l’aumône aux grains qui exposent une fresque très abstraite, sans cesse défaite puis reprise, dessinée avec les nuages et coloriée au gré des caprices du soleil de l’aube au crépuscule.

Réveillé au milieu d’un tableau de Max Ernst, encerclé de frottages concrets, minéraux aux teintes changeantes, libérant des formes fantastiques, là aussi, au gré de la progression des ombres creusant les contours, on commence en plein trouble interprétatif le voyage-surprise (parenthèse : j’ai toujours rêvé de voir le film de pierre Prévert qui porte ce titre. Un extrait entraperçu un jour m’ayant pour toujours enchaîné à le reconstruire entièrement ; à partir de lui, tant ce dernier était prometteur ; autre parenthèse : le cinéma, le souvenir de situations vécues dans des lectures, infusent dans la réalité. Je m’efforce, à dire vrai sans trop me fatiguer, de maintenir cette osmose qui transfigure les situations a priori banales). C’est ici que la règle magique énoncée ci-dessus, à savoir la nécessité de réduire les intervalles entre chaque surprise rencontrée sur le bord de la route, montre toutes ses vertus. Les yeux chavirés à cause des mirages entrevus à la pointe de Pern, la confiance plus tout à fait stable envers ma faculté à identifier les phénomènes nouveaux, rendent mon attention encore plus apte à repérer tout signe insolite pointant à l’horizon.

Suivant à la Pentecôte 91 le sentier de Grande Randonnée (G.R.35) qui serpente dans la vallée du Loir (peu de « spécialistes » de l’art brut se livrent à la randonnée, gageons-le ! Et je ne parle pas, sous ce terme de randonnée, des excursions d’après repas, plus ou moins digestives, mais bien de promenades au long cours, durant plusieurs jours, sac au dos, avec bivouacs successifs, topo-guides à portée de la main [je n’ai pas honte d’avouer mon faible en effet pour l’encadrement « institutionnel » de mes randonnées -j’ai toujours eu une reconnaissance sans limites pour le Comité National de Grande Randonnée qui édite ces guides et coordonne les différents comités régionaux dont les membres, érudits géographes, promeneurs passionnés, apôtres de la marche, balisent patiemment des milliers de kilomètres depuis des années, ce qui a pour résultat de permettre actuellement l’accès à un réseau incroyablement diversifié de chemins, sentiers secrets, en marge des routes et des automobiles, qui s’étend dans toutes les régions de France, le plus souvent fort bien choisis, esthétiquement et culturellement parlant, je veux dire combien de fois j’ai dû à l’organisation de ces G.R. de découvrir des sites naturels enchanteurs, et des œuvres en plein air d’autant plus délectables qu’elles étaient inattendues]), que l’on excuse cette parenthèse au sein de laquelle du reste une autre s’est greffée, telle une poupée russe, mais l’écriture vagabonde à l’image de mon sujet… Je suivais donc le G.R.35 non loin de Gué-sur-Loir lorsque j’aperçus sous un sapin, dressé à la fourche de deux chemins, une statue grossièrement façonnée. L’impression immédiate fut·plutôt proche du malaise.

Il s’agissait d’un bonhomme seulement muni d’une tête et d’un tronc. Planté dans le sol au milieu de cailloux aux formes tortueuses, ce tronc lui-même n’était fait que d’une roche oblongue (ancienne pierre levée, dont le caractère obscurément sacré avait été détourné ?) que l’On avait recouverte superficiellement de ciment. La partie du personnage la plus travaillée était la tête. Des billes de verre faisaient office d’yeux, et des cailloux blancs figuraient les dents. Il semblait que l’auteur (ou les auteurs?) de cette statue fruste, conscient(s) de son caractère insuffisamment achevé, eût (eussent) tenté d’y remédier en ajoutant deux pièces de vêtement, un béret et une cravate, tous deux noirs. Une ceinture de laine tricotée avait aussi été jointe, liée autour du cou. L’ensemble paraissait bâclé, bricolé à la va vite. On eût dit qu’il avait fallu sacrifier l’adresse et l’art à la nécessité pressante d’ériger le bonhomme. C’est pourquoi je me suis convaincu sur le moment que ce devait être pour une raison cultuelle. L’art ne comptait pas en l’occurrence, c’était la religion, le mobile… Cette statue a toute l’apparence, fruste certes, d’un quelconque dieu païen attardé au fond de nos campagnes dépeuplées, où ne subsistent plus guère les anciennes traditions, d’habitude. À l’appui de cette interprétation, je signalerai que dans le torse de « l’être », près du cou, est incrustée une grosse clef en fer, légèrement rouillée (cette statue est de création récente), dans laquelle étaient glissés lors de mon passage des épis de blé. Il semblait qu’on vînt de sacrifier à l’effigie, en l’ayant priée de bénir la future récolte, d’en assurer la santé et la quantité. Des petites étoiles en fer blanc étaient suspendues aux branches, juste au-dessus de « l’homme ».

Il a, à dire vrai, une adéquation parfaite de l’aspect fruste de cette œuvre d’art inconsciente à l’aspect sommaire du culte qui s’y rapporte. D’assez loin, cette statue votive grossière me rappelle d’autres effigies mystérieuses semées dans les champs, comme cette Mourgo, menhir sculpté fort ancien cette fois, que l’on trouve dans les environs de Saint-Étienne-du-Grès dans les Bouches-du-Rhône (voir le Guide de la Provence Mystérieuse,  p. 431), qui serait une représentation archaïque de la fécondité.

Il reste donc encore dans les campagnes quelques vestiges de cultes dont les racines se perdent dans la nuit des temps. L’œuvre d’art sculptée, ou peinte aussi bien, entretient, comme on le sait, des rapports d’extrême cousinage avec le religieux ou la superstition, voire avec la sorcellerie. À celui qui veut posséder la maîtrise des êtres et des choses (et, en définitive, du monde), un simulacre d’homme ou d’animal permet par l’opération de la magie (de la croyance absolue dans les pouvoirs de l’imagination, en fait) toutes les manipulations, tous les usages, susciter l’amour, ou à l’inverse, la souffrance…

Des statuettes religieuses frustes, chefs-d’œuvre de naïveté et de stylisation sommaire, au travers desquelles passe une émotion qui n’a pas d’âge (et qui n’en est que plus précieuse, alors), peuvent encore se rencontrer dans différents coins de France. À Albepierre par exemple, dans le Cantal, où je passais mes vacances en août 1990, on découvre des croix-de pierre fort rudimentaires, très proches par l’audace (inconsciente ?) de leurs simplifications des merveilleuses croix bretonnes (mais on en trouve aussi en Alsace et dans d’autres régions où les traditions religieuses naïves sont comme par hasard restées très vivaces). J’en donne un exemple ci-contre (on notera la date -1842- apposée au bas de la croix) ainsi qu’une reproduction d’une extraordinaire Piéta que j’ai découverte, encore nichée dans son petit oratoire sur le bord d’un chemin, dans ce même Cantal qu’Albepierre, sans qu’aucune grille ou porte ne la protège des convoitises si répandues de nos jours… Je ne donnerai bien entendu pas l’adresse de l’endroit !

Pour revenir brièvement dans le Vendômois où se trouve la statue décrite ci-dessus, il me souvient que c’est aussi dans cette même région que j’ai aperçu à maintes occasions des épouvantails, aux atours particulièrement soignés. Ce qui n’est plus si fréquent dans les campagnes actuelles. L’épouvantail, création de plein vent totalement dégagée de toute imputation artistique, donc particulièrement gratuite, faite en dehors de tout sentiment de gloriole, dont le seul public est l’assemblée des oiseaux, est une œuvre parfaitement brute, parfaitement involontaire. Gesticulant fixement dans l’immensité désolée des campagnes, il paraît en même temps servir d’exorcisme face au grand vide, à l’immense insignifiance de l’homme dans l’univers, face à la mort, au néant.

Les épouvantails sont toujours un peu métaphysiques. Ils gardent une fonction, et sont donc peut-être un peu moins gratuits que d’autres créations populaires comme les graffiti, considérés d’ordinaire moins immédiatement « utiles ». Que ceux-ci soient gravés patiemment au fond d’oubliettes, ou tracés légèrement sur un mur dans un recoin secret, ils procèdent d’une urgence, d’une profonde nécessité. Il y va de la vie de celui qui les crée. L’existence se raccroche au fil ténu de ces ,dessins confiés au hasard. C’est une bouteille à la mer, lancée vers la postérité. C’est un rempart dont on veut s’affranchir en le creusant, en le remodelant.

Voici les signes que je traque.

Peu importe même le contenu, comme dans le cas de ces statuettes religieuses au charme naïf, seul compte pour moi le désir poétique qui sous-tend, souvent en dépit de leur contenu, les œuvres au talent spontané que le hasard a mises. sur -ma route. Épouvantails, graffiti, sculptures anonymes, ou même certain jacquemart inattendu, comme celui que j’ai découvert, toujours dans le Cantal, sur cette villa appelée « La Coustoune »…
Il s’agissait d’une imposante maison d’allure patricienne située en _pleine ville, construite au début du dix-neuvième siècle et restaurée (transformée), nous dit une pierre d’imposte, « de 1932 à 1935 ». Malgré ses belles pierres, ses étages, sa terrasse, elle n’aurait rien eu pour m’attirer outre mesure s’il n’y avait pas eu dans une sorte d’échauguette d’imitation médiévale un groupe de quatre personnages sculptés en bois polychrome.

Villa à échauguette et personnages sculptés
Villa à échauguette et personnages sculptés

Ils sont costumés à la manière auvergnate, et ils dansent la bourrée. Deux couples : les hommes portent les prénoms de Philippe et Robert, les femmes de Geneviève et d’Alice. Ce groupe se met à tournoyer si l’on met en marche un moteur. Autrefois, dans les années 30 (l’horloge placée au-dessus du groupe indique la date de 1934), le groupe tournait lorsque chaque heure sonnait. Par respect du voisinage, l’horloge a cessé de faire retentir ses cloches. L’actuel propriétaire des lieux m’a reçu et a consenti à me donner quelques· explications, à vrai dire assez maigres, car il n’est pas le responsable de l’installation de ce que j’appelle, peut-être improprement, le jacquemart (« improprement » : en effet, ce dernier désigne plutôt, d’habitude, le mécanisme mettant en scène des automates qui frappent, par exemple avec un petit marteau, les cloches sur un édifice important, beffroi, église, hôtel de ville, etc.). C’est l’ancien propriétaire (décédé en 1964), un chirurgien, qui aurait eu l’idée de cette fantaisie. Elle servait à fêter aussi l’existence de chacun de ses quatre enfants, ce qui justifie la présence des prénoms au pied de chaque statue. Les cloches qui étaient placées au-dessus de l’horloge (voir photo de la page précédente) portaient, elles aussi, semble-t-il, les prénoms de ces enfants.

À examiner de près les statues, qui sont de style naïf, un peu comme certaines statues religieuses des églises bretonnes – et c’est ce qui fait l’originalité et la séduction de ce « jacquemart » à mes yeux -, je relève la signature d’un artiste : J.Jégouzo, le nom d’un lieu : Auray (situé comme on sait dans le Morbihan), et une date : 1935, la même que celle de l’horloge.

Intéressante signature… Depuis ma visite à cette villa, je n’ai pas fait progresser mon enquête au sujet de ce jacquemart charmant. Le hasard me servira ou non par la suite, je le verrai bien. Inutile de forcer les choses pour le moment. Et puis, je n’aime pas trop les méthodes de fouille systématique.

Au cours d’une visite dans le Morbihan, quelque temps après, je suis passé à Auray (je ne cherchais rien de précis par rapport à ce M.Jégouzo). J’y étais surtout attiré par le petit musée d’art religieux populaire qui s’abrite dans l’ombre de la basilique Sainte-Anne, infâme lieu de bigoterie la plus rance, soit dit en passant (quels regards soupçonneux s’appesantirent sur moi et mon amie photographe Marie-José Drogou quand nous demandâmes l’autorisation de faire des photos… ! Autorisation qui,bien entendu, nous fut refusée, sous prétexte de danger de vol. En réalité, un grand vent d’irrationnel obscurantiste souffle dans les parages…). Ce petit musée recèle des trésors, ceci dit, sous la forme, essentiellement, d’ex-vota peints assez anciens (dix-huitième siècle), dont un est particulièrement amusant (un prêtre qui continue de prier, une hachette enfoncée dans le crâne… Les corbeaux ont la peau dure… ).

Prêtre avec une hache enfoncée dans le crâne
Trésor. Prêtre avec une hachette enfoncée dans le crâne
H.  : 0,80 • L. 0,87. Inscription : « EX-VOTO ».
« Protection de Ste-Anne en faveur du recteur de Camors. Grièvement blessé, en 1720, il invoque Ste-Anne et obtient guérison ».
En 1720, le recteur de Camors était Pierre Guillemet à qui son neveu, originaire de Languidic, succéda en 1736.
Le prêtre, revêtu d’une soutane noire est agenouillé sur un prie-dieu.
Une hache est demeurée enfoncée dans son crâne, à hauteur de la tonsure. Devant lui, une croix avec bénitier et, derrière, son bréviaire est posé sur une table.
Le trésor conserve l’os du crâne où se voit la cicatrice de la blessure.

(extrait de la brochure éditée à Auray sur la Galerie d’Art Religieux Populaire de Sainte-Anne d’Auray, 1976)

On y trouve aussi des statues d’allure naïve. Leur stylisation rappelle quelque peu le style des danseurs de bourrée de la Coustoune… M.Jégouzo appartient sans doute à une tradition de sculpture populaire assez commune dans la région d’Auray, et plus généralement dans tout le reste de la Bretagne (on a jusqu’ici très peu étudié la sculpture populaire bretonne telle qu’elle s’est développée depuis le seizième siècle environ jusqu’au milieu du vingtième siècle).
(À SUIVRE)

Bruno Montpied
Gazogène n°06


Les saboteurs de l’art

Les saboteurs de l’art

par Bruno Montpied

« Les bottes sont faites pour marcher… »,

cette lapalissade chantonne en moi au moment de commencer de tisser ma participation au numéro 2 de Gazogène, cher Jean-François. Un dicton affirme de son côté : « Qui veut voyager loin ménage sa monture ». Nos pieds, que la nature a laissés dangereusement nus, à la différence du cheval qui a des sabots de naissance, ne peuvent nous porter loin si nous ne les protégeons pas. Jusqu’au dix-neuvième siècle, ouvriers, artisans, compagnons, journaliers, colporteurs, bandits de grand chemin, tout ce petit monde marchait énormément. Quoi d’étonnant à ce que les métiers de bottier, savetier, sabotier soient hautement appréciés par tous ces forcenés de la marche ? Les tailleurs de pierre de la Creuse partaient louer leurs bras à Saint-Étienne ou à Paris, comme Martin Nadaud, et il leur fallait trois ou quatre jours pour Se rendre à bon port. Imagine-t-on les paysages infiniment moins urbanisés, en revanche beaucoup plus cultivés, plus populeux aussi, et les routes de la France d’alors ? Pour ma part, je vois des foules se déplaçant sur les chemins poudreux, que ce soit dans des contrées à présent désertes comme les Cévennes ou sur des routes aujourd’hui toujours aussi fréquentées.

S’il y a beaucoup de créateurs insolites dans les corporations de savetiers, c’est peut-être parce qu’il y avait au départ beaucoup de savetiers, et qu’étant donné ce grand nombre, -en supposant en outre que dans cette profession il se trouve la même proportion de créateurs que dans les autres, au total le nombre de créateurs est automatiquement plus grand que dans les autres corporations. De plus, il faut bien souligner que le métier de savetier est un métier d’artisan, propriétaire de son travail, amoureux du bel ouvrage et par conséquent tout à fait sensible, pour les plus libres d’entre eux, à la beauté des formes. Une passionnante exposition, passionnante par son principe Artiste/ Artisan  (?) organisée par François Katey avec l’aide, entre autres, de Jacçueline et Raymond Humbert (qui s’occupaient à l’époque -1977- de la Maison du Coche d’Eau à Auxerre, avant de fonder en 1986 le musée des arts populaires ruraux de Laduz, près d’Aillant sur Tholon) a tenté de montrer voici déjà une petite quinzaine d’années à quel point les limites entre les deux pouvaient être floues. Comment s’étonner qu’un artisan-savetier passe tout à coup à la création gratuite ; dégagée d’un usage pratique ?

Déjà, le bottier désireux d’allécher et de renseigner le chaland sur ses talents, voulant résumer en un seul objet toute l’étendue de son expérience, de sa dextérité comme de son sens esthétique, confectionnait une enseigne parlante, dont celle que je donne à voir ci-dessous est un des plus beaux exemples qui soient (il appartient aux collections du musée de Laduz) : Il s’agit d’une enseigne de sabotier, en l’occurrence. Ne constitue-t-elle pas un symbole d’une poésie extraordinaire ? Alliant au sein du même objet l’aristocratique animal et le sabot du cul-terreux, placé au bas de l’échelle sociale… Il s’agit d’un manifeste et d’une invention indubitable.

Le sabot-cygne...

Le sabot-cygne...

Elle procède d’une tradition du sabot décoratif, comme le prouve l’illustration suivante, empruntée elle aussi à un autre livre de Raymond Humbert (Le sabotier, Éd.Berger-Levrau1t, 1979), où l’on voit la pointe du sabot se recourber en spirale. Cette sinueuse extrémité en appelait une autre, et c’est ici que le créateur du Sabot-Cygne est intervenu, poussant génialement le bouchon un peu plus loin, dans l’image parfaitement surréaliste, à la Pierre Reverdy, image fusionnelle de deux images ordinaires dont la réunion ouvre sur une nouvelle réalité, plus intense, plus poétique. « Porter un morceau de forêt à ses pieds, c’était déjà inattendu ; voir une bûche devenir sabot sous l’outil de l’artisan, c’était fascinant ».(R. Humbert, Le Sabotier). La relation directe avec la nature était l’apanage des artisans ruraux. Leur regard, exercé à la quotidienne contemplation des métamorphoses naturelles, renvoyait à l’esprit des sollicitations analogiques. Un sabot pouvait devenir un bateau, ou un cygne, pourquoi l’artiste populaire anonyme n’avait pas droit au jeu des illusions ?

sabots bretons, Gazogène
sabots bretons, XIXe, musée de Laduz

Des sabots bretons conservés au musée de Laduz trompent l’œil, laissant surgir des orteils incongrus peints couleur chair, assurant la confusion du contenant et du contenu bien avant le surréalisme et en  particulier bien avant le tableau de René Magritte, Le Modèle Rouge, de 1931… Avis aux amateurs de parallèles entre arts populaires, et création moderne (je pense à cette exposition, intitulée pour le moment « Visions parallèles, artistes modernes et art des marginaux » en préparation à Los Angeles, prévue du 11 octobre 1992 au 3 janvier 1993)…

Les pieds eux-mêmes ont quelque chose de profondément mystérieux. Extrémités de nos membres inférieurs, c’est la partie du corps qui est restée à terre alors que nos membres supérieurs ont accompagné le buste qui s’est dressé à l’orée de l’histoire des premiers hommes. Les pieds ont quelque chose de noueux qui les apparente aux racines, aux raves. Les veines y saillent parfois avec plus de proéminence que sur les mains. Comparés à ces dernières, ils paraissent des parents pauvres, n’ayant aucune valeur d’outils aux fonctions multiples. On dit d’ailleurs « bête comme ses pieds »… Comme c’est cruel pour cette part au fond terriblement animale de notre anatomie, et peut-être obscurément méprisée à cause de cela…

L’homme du peuple, membre inférieur lui aussi dans le grand corps de la société capitaliste -qui au tournant du siècle commence son grand nettoyage du monde rural-, sent instinctivement tout cela. Dans le désir d ‘habiller un pied nu passe peut-être aussi le désir d’anoblir ce dernier, et de lui trouver mieux que les gants pour les mains. Le sabot-cygne nous l’a déjà prouvé. Mais il y a aussi les pantoufles, les délicates mules où se glissent les petons mutins des grisettes des grandes villes.

Citons donc Morris Hirschfield, directeur d’usine qui confectionne des pantoufles, et grand artiste devant l’Éternel, rendu célèbre par le critique et collectionneur Sydney Janis et par André Breton, de passage aux États-Unis. Cet émigré d’origine polonaise est célèbre pour ses nudités chastes aux perspectives Quelque peu égyptiennes (à la fois de face et de profil), dont le hiératisme de la retenue leur assure’ une séduction sans exemple.

Morris Hirschfield
Morris Hirschfield

Et puis, puisqu’on en est aux naïfs, je voudrais mentionner un autre créateur d’envergure, Maître-cordonnier à la retraite, Orneore Metelli, dont la notice, que je joins à ce texte, signale qu’il fit « partie du jury de l’exposition internationale de souliers »(Sic) de 1911. On imagine le Parc des Expositions de la Porte de Versailles d’aujourd’hui semé de millions de godasses de tous styles et de toutes provenances, avec un stand réservé au numéro spécial de Gazogène consacré à l’art brut et la tatane…

METELLI, Orneore
Né en 1872 à Terni, Julie. Maitre-cordonnier. Fait partie en 1911 du jury de l’exposition internationale de souliers, Paris. Commence à peindre à l’âge de 50 ans, pour occuper les soirées d’hiver. Amateur de musique, il était membre de l’orchestre municipal de Terni. Peignit surtout des scènes de 1a vie de sa ville et son architecture. Expositions nombreuses. Mort en 1938 à Temi.
(
Les Maîtres de l’art naïf, Otto Rihalji-Merin)

Ceci dit, je ne connais pas de tableau de M. Metelli où la chaussure jouerait un rôle particulier. Mais il est vrai que nous sommes assez peu riches en expositions et en livres concernant l’art naïf !, et que donc l’illumination peut encore venir sur ce point.

Sensible à l’architecture comme Metelli, Martial Besse, habitant la Castagnal sur la commune de Bournel dans le Lot-et-Garonne (voir notre article à son sujet dans la revue Création Franche n04), a commencé à orner son jardin de statues bizarres en recopiant, à échelle cependant considérablement réduite, une maison-chaussure qu’il avait aperçue dans un magazine et qui se trouvait en Inde, à Bombay. Je pense que c’est le même monument que l’on peut voir reproduit dans le livre de Schuyt, Elffers et Collins, Les Bâtisseurs du rêve. Les deux photos présentées ci-après, montrent bien qu’il y a une similitude quasi-parfaite de l’une à l’autre.

Je préfère le monument indien, ceci dit, dont les proportions donnent plus d’impression. On notera avec intérêts que cette maison-soulier fut réalisée d’après une chanson anglo-saxonne, à ce qu’il apparaît dans le commentaire relatif à la maison réalisée par une certaine famille Clayton, habitant Jersey (commentaire extrait des Bâtisseurs du rêve). La petite vieille qui habitait dans un soulier appartient au répertoire des enfants anglais… On ne sort pas de l’enfance, cela montre à l’évidence les rapports qu’entretient la culture populaire avec la mémoire de l’enfance. Les proportions sont faussées, la réalité se réfracte dans le miroir de l’imagination,sans censure de la raison, un monde plus en accord avec les désirs fantasques des individus se bâtit sous d’innombrables prétextes, dont l’architecture destinée à la fête, l’art dit forain, représentent un des plus géniaux exemples. La publicité elle-même, en tentant de détourner à son profit le goût populaire pour la farce et le conte de fée, se laisse aller à ériger des monuments incongrus, des bottes-abris.

Martial Besse

En haut : Le jardin de Martial Besse

La chaussure arrivée à un tel point développement ludique et plastique qu’elle en est devenue architecture ne trouvera pas d’autre stade d’exploitation. À moins que l’on considère la carte géographique de l’Italie comme un ultime pied-de-nez de Dieu à tous les bottiers-faiseurs d’enseignes ? Ce serait un hommage réalisé en grandes pompes, en ce cas…

Bruno Montpied, 15 décembre 1991
Gazogène n°02