Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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L’abbé Paysant : curieuses fantaisies décoratives d’un hypomaniaque

Article paru dans la revue L’Encéphale, en 1923

CURIEUSES FANTAISIES DÉCORATIVES D’UN HYPOMANIAQUE SUR UN MONUMENT PUBLIC

(Avec une planche hors texte)

PAR

A. PRINCE (de Rouffach)

On trouve dans la littérature psychiatrique de nombreuses observations concernant les écrits et les dessins des aliénés. M.Rogues-de Fursac, a publié un intéressant ouvrage source sujet. MM. Antheaume et Dromard, dans Poésie et Folie , ont cherché à préciser le mécanisme psychologique de la création artistique. Hans Prinzhorn, étudiant la production artistique des aliénés, contribue également à l’élaboration de la psychologie et de la psychopathologie de la création artistique. On constate une grande ressemblance entre les dessins des aliénés et ceux des enfants ou des peuplades primitives. L’isolement, l’indifférence vis-a-vis du milieu social qui n’exerce plus sa censure, constituent sans doute les facteurs principaux de cette ressemblance parfois si frappante, avec les dessins préhistoriques, que l’on croirait à des réminiscences phylogéniques de l’individu.
L’intérêt de l’observation, ci-dessous résumée, réside en ce que les conceptions décoratives d’un curé hypomaniaque ont été réalisées, suivant ses indications, sur l’église du village, par les ouvriers du pays, tant à l’intérieur du monument qu’à l’extérieur.

L'Abbé Paysant

X…, curé de Y… a une sœur atteinte de psychose maniaque dépressive, décédée à un âge avancé dans mon service. Lui-même a toujours été hypomaniaque : gai, jovial, il parle beaucoup et d’abondance, avec une mimique appropriée, pleine d’assurance, et des gestes impératifs. Il tutoie constamment son interlocuteur et ne lui ménage pas les sobriquets, même désobligeants. D’une activité débordante, il fit à deux reprises le voyage de Jérusalem à pied, parcourut l’Égypte, alla deux fois à Rome, visita les principales villes de France, toujours à pied. Nous le voyons également en Angleterre, et dans l’une des petites brochures qu’il écrivit pour justifier la décoration de son église, il se qualifie de « pèlerin de Rome, d’Égypte et de Jérusalem, et du Congrès eucharistique international de Londres en 1908 ». Il fut pendant quarante-huit ans curé du petit village de Y…, très éloigné de toute voie importante de communication. Malgré ses extravagances et ses excentricités, il s’acquittait scrupuleusement de ses devoirs de prêtre, menait une vie évangélique, vivant pauvrement et distribuant tout ce qu’il possédait à ses paroissiens. Aussi était-il très aimé de ses ouailles, et c’est en vain que l’évêque du diocèse intervint, à plusieurs reprises, pour lui faire enlever les sculptures, peintures et inscriptions plus ou moins inconvenantes dont il avait littéralement tapissé l’intérieur et l’extérieur de son église. Sous la menace de l’interdiction canonique, qui ne fut d’ailleurs jamais prononcée, et sous la pression de ses confrères, il consentit cependant à faire disparaitre quelques statues et peintures à symbolisme extrêmement outré (statues de diables à longues cornes et queues, sainte Cécile entourée d’une couronne de haricots…, etc.)

Il mourut en 1921, âgé de quatre-vingt et un ans, ayant présenté depuis quelques années un léger degré d’affaiblissement intellectuel que l’état maniaque ne dissimulait pas aux personnes averties. Au surplus, son hypomanie était greffée sur un fond de débilité mentale.

Après sa mort, on se contenta d’enlever quelques originalités vraiment déplacées dans un sanctuaire, et aujourd’hui, l’église conserve approximativement l’aspect général que l’on voit sur ces cartes postales, choisies parmi beaucoup d’autres, qu’il avait fait éditer lui-même et qu’il vendait. aux nombreux curieux qui venaient visiter « l’œuvre» dont il était fier, « Église vivante et parlante ; chose unique au monde », disait-il, et que « des millions et des millions de visiteurs devraient venir voir ». Sur une carte postale où figure son « buste », il s’intitule « Fondateur inspiré de l’église vivante et parlante de Y. ».

L'abbé Paysant donnant des explications, carte postale

La tour et la façade principale sont couvertes d’inscriptions généralement religieuses, de statues, de figures et symboles, pour la, plupart gravés dans la pierre en caractères extrêmement variés et disparates. Les inscriptions sont disposées dans toutes les directions, et leur signification, incohérente évoque immédiatement un état d’excitation intellectuelle  :
« Excelsus, alléluia, confiance, courage, des sciences, des vertus, venez Messieurs » qui dont est cum Dieu (la place manquait sur l’oriflamme pour écrire comme), quis ut Deus, credo, spero, amo, confiteor, amplector, hors de l’Église point de salut, Jehovah, créateur, sauveur, Adonai le souverain Maître qui juge et récompense ,ecce tabernaculum Dei cum rominibus, hommage à Dieu le Maître, l’Église vivante et parlante de Y… allez maudits au feu éternel… » etc. On distingue encore un grand oriflamme sculpté, des statues, extrêmement primitives de la sainte Vïerge et de saint Joseph entourant l’Enfant-Jésus. Sur le côté gauche était une statue d’un diable cornu, dont l’évêque avait obtenu l’enlèvement et que X. déposa dans sa cave ; non sans avoir fait graver à sa place l’inscription suivante, bien visible sur cette photographie : « On ne le voit pas, il est au fond ». Du côté opposé, on remarque un pic bizarre qui a la prétention de représenter la montagne, des élus.
À gauche de l’entrée, au milieu de vieux troncs d’arbres, et à l’abri d’un bosquet, se trouve en plein air Le Musée Jeanne d’Arc, avec un brasier au milieu duquel on voit une figure de femme décharnée, en bois, debout, dont les côtes encerclent l’abdomen ; à côté, une tête énorme, primitive, sculptée à même dans un tronc d’arbre, symbolise les bourreaux…, etc.

L’intérieur de l’édifice comporte des décorations analogues à celle de la façade. On y voit en particulier un volumineux cierge Pascal placé au sommet d’une pyramide, avec « le sphinx révélateur » couché à ses pieds. L’explication ? X… la donne dans une de ses brochures : « …Parce que le cierge Pascal est le complément et le couronnement naturels de ces deux figures symboliques. Pour moi qui les ai vues à loisir (j’ai fait l’ascension de la Grande pyramide le 28 avril 189o) et les ai beaucoup étudiées pendant cinquante ans ; je pense que le sphinx et la grande pyramide d’Égypte sont un signe, un témoignage et une démonstration de la foi, de la science, des vertus et des arts des premiers hommes, des patriarches avant et après le déluge ; ils sont une réparation solennelle, nationale et universelle de la folie de Babel ; ils sont le plus grand, le premier, l’indestructible monument élevé peu de temps après le déluge, par la piété des hommes bien pensants à la reconnaissance et à l’hommage du vrai Dieu, à l’honneur de l’humanité pour l’assurance temporelle et éternelle, et pour le salut des hommes de bonne volonté, in terra et ad cœlum ; sic hodie votum, Montmartre. »

le musée Jeanne d'Arc de l'abbé Paysant

Dans une autre brochure qu’il écrivit pour répondre aux critiques et objections qui lui venaient de toutes parts, nous lisons qu’il n’aime pas « une église vide, creuse, froide, physiquement et moralement muette et comme morte ». Il veut « un vrai musée chrétien et une vraie bibliothèque chrétienne. Mais quoi ? continue-t-il, vous aurez beau dire et répondre justement à toutes les objections, il y en aura toujours après cela qui critiqueront quand même, inventeront toujours quelque chose pour contredire, aboyant comme ces chiens hargneux qui mordraient même leur maître, ne connaissant personne et ne distinguant rien. La caractéristique de ces critiques enragés, c’est un fond d’orgueil et de paresse, lâche et sans cœur, un fond de bêtise stupide, de jalousie de Caïn, de vilenie crasseuse ou de routine machinale, momifiée, stupéfiée et stupéfiante avec un égoïsme diabolique qui les rend aveugles, sourds et cruels pour empêcher et détruire, s’ils le pouvaient, tout ce qui se fait de bien, afin d’excuser leurs défauts et leurs vices, de satisfaire leurs manies de calomnie et de vengeance contre tout ce qui condamne leur mauvaise volonté…. Les purs ! ils ne goûtent pas ce qu’ils voient dans cette église, ils ne comprennent pas… laissons-les dans leur morgue juive, pharisaïque, protestante, turque et franc-maçonne. Mais ce qu’il y a de pire, c’est que certains savants plus ou moins diplômés et titrés, des philosophes plus sophistes que sages, je dirai des prêtres, des dignités ecclésiastiques partagent cette manière de voir. Ah ! c’en est trop… Je pense sans toutefois les condamner (les esprits sont si divers), que leur manière d’agir est le résultat d’une dégénérescence et d’une débilité de l’esprit et du cœur », etc.

Peu de temps avant la guerre, n’ayant plus de place pour mettre sur les murs ou à la voûte ses créations artistiques, il avait entrepris de graver des inscriptions et dessins sur les grosses dalles en pierre de l’église dont quelques-unes étaient déjà complètement couvertes lors de mon passage. L’idée de semblables décorations lui était venue à la suite de son premier voyage en Orient. Il voulait attirer des visiteurs comme il en avait tant vus autour des curiosités égyptiennes ou syriennes, et « leur faire du bien au point de vue spirituel ». Indirectement, les auberges du pays devaient profiler de cette affluence. Son but fut réalisé, car on venait de loin, à la ronde, pour visiter la fameuse église de Y…, et durant la belle saison, on voyait toujours quelques autos stationner devant le portail.

En résumé, l’hyperactivité psychomotrice de X… se révèle dans ses, lointains voyages (globe-trotter) toujours accomplis à pied, dans sa conduite, dans ses écrits, dans ses productions artistiques dont quelques-unes évoquent les lignes et contours de dessins très anciens, préhistoriques. Cet état hypomaniaque ne fut jamais entrecoupé de périodes de dépression.

A. Prince (de Rouffach), in L’Encéphale, 1923
Gazogène 07-08

Nb : voir pages précédentes –>  X… est l’Abbé Paysant, Y… le village de Ménil-Gonduin (ndlr)

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Tour de France de quelques bricoles en plein air

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites)
en plein air

(premier épisode)

par Bruno Montpied

Il est bon de se demander périodiquement quelle est l’activité que l’on préfère exercer. En ce qui me concerne, en dehors du farniente, pour lequel, comme disait Jacques Prévert, j’ai d’excellentes dispositions, et après éliminations de toutes sortes d’activités-corvées, imposées par les nécessités de la vie dans cette société, comme la nécessité de la gagner par exemple, je crois que je peux distinguer la rêverie.
Rêverie qui peut être active, bien entendu. On ne rêve pas seulement couché. Le rêve éveillé existe, plus ou moins refoulé par les contraintes, stimulé au contraire dès que l’absence de but ou le désœuvrement s’emparent de nous. La rêverie ambulatoire, activée par le hasard d’une promenade où le regard reste perpétuellement et intensément accueillant à tout ce qui peut arriver de curieux, insolite merveilleux ou inquiétante étrangeté aussi bien, la rêverie en marche, partant à la découverte d’œuvres de hasard, d’une poésie qui s’ignore, d’art brut, voilà ce qui me retient encore aujourd’hui.

Je ne veux pas, disant cela, contribuer à alimenter un quelconque et nouveau corpus artistique, voire le nouveau marché, encore balbutiant, de l’art singulier. Il y a assez de critiques d’art et de spécialistes de l’art marginal qui agissent en ce sens pour qu’on en ajoute encore un. D’autant que ces messieurs font fausse route et trahissent l’art brut en le réduisant à une simple esthétique de plus (je ne peux, ici, qu’avouer mon accord absolu avec ce qu’écrit Mme Annie Le Brun dans Du luxe à l’état sauvage, sa préface récente à l’exposition Slavko Kopac à la Galerie Alphonse Chave de Vence : «  [l’]attitude personnelle de Kopac a largement contribué à empêcher, des années durant, l’Art brut de basculer dans le domaine culturel, comme cela est en train de se produire aujourd’hui sous l’égide de spécialistes s’autorisant l’un après l’autre, à y voir les fondements d’une anti-esthétique ou d’une de ces contre-cultures dont notre époque fatiguée raffole. » Deux pages plus tôt, Annie Le Brun avait également écrit :  « Quant à la reconnaissance esthétique, Kopac lui voue une superbe indifférence qu’il est un des rares à partager avec les seuls artistes qu’il admire et respecte : les fous, les illuminés, les inspirés de l’Art brut. »).

J’ai la passion de l’ombre. De mes frères en rêverie, quel que soit leur place dans l’infecte hiérarchie sociale, je me sens proche. Mais j’ai un faible pour tous ceux qui font de l’art sans le savoir, ceux que, d’une façon très cohérente au fond, les critiques d’art cultivés regardent de haut, les ignorant la plupart du temps, et, lorsqu’ils acceptent de leur consacrer un strapontin dans le grand cirque culturel spectaculaire, les considérant avec cette espèce de condescendance et de paternalisme nécessaire à la constitution de leur bonne conscience.
Mes frères vivent dans l’ombre, cela ne veut pas dire qu’ils ne cherchent aucune audience, aucune amitié. Sans me faire trop d’illusions sur les possibilités d’éviter les dangers de récupération par les quelques espions toujours prêts à nourrir le spectacle médiatique-bouillie pour les chiens, je pense qu’il y a nécessité de maintenir les ponts ouverts entre les créateurs sauvages, solitaires, égocentriques, et leurs amis inconnus. Pour une société secrète de l’ombre-poésie…

Enseigne et rochers
Enseigne et rochers

De la France, inconsciemment, je me fais une carte bizarre, épurée de la majorité de sa superficie habituelle, seulement réduite au territoire qui m’arrange, celui sans ennui où les intervalles entre chaque surprise et découverte font une longueur suffisante pour qu’aucune force d’inertie ne s’interpose entre mes émerveillements successifs.
Je rêve qu’une main géante, comme celle de King-Kong dans le film splendide de Cooper et Schœdsack, me cueille pendant mon sommeil et me dépose encore inconscient près de la pointe de Pern à Ouessant. Une main aussi ahurissante que celle qu’on découvre à Joué-les-Tours sur un boulevard périphérique, enseigne publicitaire moderne certes, mais tendant, à celui qui sait voir, la clé des champs.
Ouessant, avant-garde et poupe de la fin du monde (beauté du mot « Finistère »… ), main ouverte sous le ciel immense,faisant l’aumône aux grains qui exposent une fresque très abstraite, sans cesse défaite puis reprise, dessinée avec les nuages et coloriée au gré des caprices du soleil de l’aube au crépuscule.

Réveillé au milieu d’un tableau de Max Ernst, encerclé de frottages concrets, minéraux aux teintes changeantes, libérant des formes fantastiques, là aussi, au gré de la progression des ombres creusant les contours, on commence en plein trouble interprétatif le voyage-surprise (parenthèse : j’ai toujours rêvé de voir le film de pierre Prévert qui porte ce titre. Un extrait entraperçu un jour m’ayant pour toujours enchaîné à le reconstruire entièrement ; à partir de lui, tant ce dernier était prometteur ; autre parenthèse : le cinéma, le souvenir de situations vécues dans des lectures, infusent dans la réalité. Je m’efforce, à dire vrai sans trop me fatiguer, de maintenir cette osmose qui transfigure les situations a priori banales). C’est ici que la règle magique énoncée ci-dessus, à savoir la nécessité de réduire les intervalles entre chaque surprise rencontrée sur le bord de la route, montre toutes ses vertus. Les yeux chavirés à cause des mirages entrevus à la pointe de Pern, la confiance plus tout à fait stable envers ma faculté à identifier les phénomènes nouveaux, rendent mon attention encore plus apte à repérer tout signe insolite pointant à l’horizon.

Suivant à la Pentecôte 91 le sentier de Grande Randonnée (G.R.35) qui serpente dans la vallée du Loir (peu de « spécialistes » de l’art brut se livrent à la randonnée, gageons-le ! Et je ne parle pas, sous ce terme de randonnée, des excursions d’après repas, plus ou moins digestives, mais bien de promenades au long cours, durant plusieurs jours, sac au dos, avec bivouacs successifs, topo-guides à portée de la main [je n’ai pas honte d’avouer mon faible en effet pour l’encadrement « institutionnel » de mes randonnées -j’ai toujours eu une reconnaissance sans limites pour le Comité National de Grande Randonnée qui édite ces guides et coordonne les différents comités régionaux dont les membres, érudits géographes, promeneurs passionnés, apôtres de la marche, balisent patiemment des milliers de kilomètres depuis des années, ce qui a pour résultat de permettre actuellement l’accès à un réseau incroyablement diversifié de chemins, sentiers secrets, en marge des routes et des automobiles, qui s’étend dans toutes les régions de France, le plus souvent fort bien choisis, esthétiquement et culturellement parlant, je veux dire combien de fois j’ai dû à l’organisation de ces G.R. de découvrir des sites naturels enchanteurs, et des œuvres en plein air d’autant plus délectables qu’elles étaient inattendues]), que l’on excuse cette parenthèse au sein de laquelle du reste une autre s’est greffée, telle une poupée russe, mais l’écriture vagabonde à l’image de mon sujet… Je suivais donc le G.R.35 non loin de Gué-sur-Loir lorsque j’aperçus sous un sapin, dressé à la fourche de deux chemins, une statue grossièrement façonnée. L’impression immédiate fut·plutôt proche du malaise.

Il s’agissait d’un bonhomme seulement muni d’une tête et d’un tronc. Planté dans le sol au milieu de cailloux aux formes tortueuses, ce tronc lui-même n’était fait que d’une roche oblongue (ancienne pierre levée, dont le caractère obscurément sacré avait été détourné ?) que l’On avait recouverte superficiellement de ciment. La partie du personnage la plus travaillée était la tête. Des billes de verre faisaient office d’yeux, et des cailloux blancs figuraient les dents. Il semblait que l’auteur (ou les auteurs?) de cette statue fruste, conscient(s) de son caractère insuffisamment achevé, eût (eussent) tenté d’y remédier en ajoutant deux pièces de vêtement, un béret et une cravate, tous deux noirs. Une ceinture de laine tricotée avait aussi été jointe, liée autour du cou. L’ensemble paraissait bâclé, bricolé à la va vite. On eût dit qu’il avait fallu sacrifier l’adresse et l’art à la nécessité pressante d’ériger le bonhomme. C’est pourquoi je me suis convaincu sur le moment que ce devait être pour une raison cultuelle. L’art ne comptait pas en l’occurrence, c’était la religion, le mobile… Cette statue a toute l’apparence, fruste certes, d’un quelconque dieu païen attardé au fond de nos campagnes dépeuplées, où ne subsistent plus guère les anciennes traditions, d’habitude. À l’appui de cette interprétation, je signalerai que dans le torse de « l’être », près du cou, est incrustée une grosse clef en fer, légèrement rouillée (cette statue est de création récente), dans laquelle étaient glissés lors de mon passage des épis de blé. Il semblait qu’on vînt de sacrifier à l’effigie, en l’ayant priée de bénir la future récolte, d’en assurer la santé et la quantité. Des petites étoiles en fer blanc étaient suspendues aux branches, juste au-dessus de « l’homme ».

Il a, à dire vrai, une adéquation parfaite de l’aspect fruste de cette œuvre d’art inconsciente à l’aspect sommaire du culte qui s’y rapporte. D’assez loin, cette statue votive grossière me rappelle d’autres effigies mystérieuses semées dans les champs, comme cette Mourgo, menhir sculpté fort ancien cette fois, que l’on trouve dans les environs de Saint-Étienne-du-Grès dans les Bouches-du-Rhône (voir le Guide de la Provence Mystérieuse,  p. 431), qui serait une représentation archaïque de la fécondité.

Il reste donc encore dans les campagnes quelques vestiges de cultes dont les racines se perdent dans la nuit des temps. L’œuvre d’art sculptée, ou peinte aussi bien, entretient, comme on le sait, des rapports d’extrême cousinage avec le religieux ou la superstition, voire avec la sorcellerie. À celui qui veut posséder la maîtrise des êtres et des choses (et, en définitive, du monde), un simulacre d’homme ou d’animal permet par l’opération de la magie (de la croyance absolue dans les pouvoirs de l’imagination, en fait) toutes les manipulations, tous les usages, susciter l’amour, ou à l’inverse, la souffrance…

Des statuettes religieuses frustes, chefs-d’œuvre de naïveté et de stylisation sommaire, au travers desquelles passe une émotion qui n’a pas d’âge (et qui n’en est que plus précieuse, alors), peuvent encore se rencontrer dans différents coins de France. À Albepierre par exemple, dans le Cantal, où je passais mes vacances en août 1990, on découvre des croix-de pierre fort rudimentaires, très proches par l’audace (inconsciente ?) de leurs simplifications des merveilleuses croix bretonnes (mais on en trouve aussi en Alsace et dans d’autres régions où les traditions religieuses naïves sont comme par hasard restées très vivaces). J’en donne un exemple ci-contre (on notera la date -1842- apposée au bas de la croix) ainsi qu’une reproduction d’une extraordinaire Piéta que j’ai découverte, encore nichée dans son petit oratoire sur le bord d’un chemin, dans ce même Cantal qu’Albepierre, sans qu’aucune grille ou porte ne la protège des convoitises si répandues de nos jours… Je ne donnerai bien entendu pas l’adresse de l’endroit !

Pour revenir brièvement dans le Vendômois où se trouve la statue décrite ci-dessus, il me souvient que c’est aussi dans cette même région que j’ai aperçu à maintes occasions des épouvantails, aux atours particulièrement soignés. Ce qui n’est plus si fréquent dans les campagnes actuelles. L’épouvantail, création de plein vent totalement dégagée de toute imputation artistique, donc particulièrement gratuite, faite en dehors de tout sentiment de gloriole, dont le seul public est l’assemblée des oiseaux, est une œuvre parfaitement brute, parfaitement involontaire. Gesticulant fixement dans l’immensité désolée des campagnes, il paraît en même temps servir d’exorcisme face au grand vide, à l’immense insignifiance de l’homme dans l’univers, face à la mort, au néant.

Les épouvantails sont toujours un peu métaphysiques. Ils gardent une fonction, et sont donc peut-être un peu moins gratuits que d’autres créations populaires comme les graffiti, considérés d’ordinaire moins immédiatement « utiles ». Que ceux-ci soient gravés patiemment au fond d’oubliettes, ou tracés légèrement sur un mur dans un recoin secret, ils procèdent d’une urgence, d’une profonde nécessité. Il y va de la vie de celui qui les crée. L’existence se raccroche au fil ténu de ces ,dessins confiés au hasard. C’est une bouteille à la mer, lancée vers la postérité. C’est un rempart dont on veut s’affranchir en le creusant, en le remodelant.

Voici les signes que je traque.

Peu importe même le contenu, comme dans le cas de ces statuettes religieuses au charme naïf, seul compte pour moi le désir poétique qui sous-tend, souvent en dépit de leur contenu, les œuvres au talent spontané que le hasard a mises. sur -ma route. Épouvantails, graffiti, sculptures anonymes, ou même certain jacquemart inattendu, comme celui que j’ai découvert, toujours dans le Cantal, sur cette villa appelée « La Coustoune »…
Il s’agissait d’une imposante maison d’allure patricienne située en _pleine ville, construite au début du dix-neuvième siècle et restaurée (transformée), nous dit une pierre d’imposte, « de 1932 à 1935 ». Malgré ses belles pierres, ses étages, sa terrasse, elle n’aurait rien eu pour m’attirer outre mesure s’il n’y avait pas eu dans une sorte d’échauguette d’imitation médiévale un groupe de quatre personnages sculptés en bois polychrome.

Villa à échauguette et personnages sculptés
Villa à échauguette et personnages sculptés

Ils sont costumés à la manière auvergnate, et ils dansent la bourrée. Deux couples : les hommes portent les prénoms de Philippe et Robert, les femmes de Geneviève et d’Alice. Ce groupe se met à tournoyer si l’on met en marche un moteur. Autrefois, dans les années 30 (l’horloge placée au-dessus du groupe indique la date de 1934), le groupe tournait lorsque chaque heure sonnait. Par respect du voisinage, l’horloge a cessé de faire retentir ses cloches. L’actuel propriétaire des lieux m’a reçu et a consenti à me donner quelques· explications, à vrai dire assez maigres, car il n’est pas le responsable de l’installation de ce que j’appelle, peut-être improprement, le jacquemart (« improprement » : en effet, ce dernier désigne plutôt, d’habitude, le mécanisme mettant en scène des automates qui frappent, par exemple avec un petit marteau, les cloches sur un édifice important, beffroi, église, hôtel de ville, etc.). C’est l’ancien propriétaire (décédé en 1964), un chirurgien, qui aurait eu l’idée de cette fantaisie. Elle servait à fêter aussi l’existence de chacun de ses quatre enfants, ce qui justifie la présence des prénoms au pied de chaque statue. Les cloches qui étaient placées au-dessus de l’horloge (voir photo de la page précédente) portaient, elles aussi, semble-t-il, les prénoms de ces enfants.

À examiner de près les statues, qui sont de style naïf, un peu comme certaines statues religieuses des églises bretonnes – et c’est ce qui fait l’originalité et la séduction de ce « jacquemart » à mes yeux -, je relève la signature d’un artiste : J.Jégouzo, le nom d’un lieu : Auray (situé comme on sait dans le Morbihan), et une date : 1935, la même que celle de l’horloge.

Intéressante signature… Depuis ma visite à cette villa, je n’ai pas fait progresser mon enquête au sujet de ce jacquemart charmant. Le hasard me servira ou non par la suite, je le verrai bien. Inutile de forcer les choses pour le moment. Et puis, je n’aime pas trop les méthodes de fouille systématique.

Au cours d’une visite dans le Morbihan, quelque temps après, je suis passé à Auray (je ne cherchais rien de précis par rapport à ce M.Jégouzo). J’y étais surtout attiré par le petit musée d’art religieux populaire qui s’abrite dans l’ombre de la basilique Sainte-Anne, infâme lieu de bigoterie la plus rance, soit dit en passant (quels regards soupçonneux s’appesantirent sur moi et mon amie photographe Marie-José Drogou quand nous demandâmes l’autorisation de faire des photos… ! Autorisation qui,bien entendu, nous fut refusée, sous prétexte de danger de vol. En réalité, un grand vent d’irrationnel obscurantiste souffle dans les parages…). Ce petit musée recèle des trésors, ceci dit, sous la forme, essentiellement, d’ex-vota peints assez anciens (dix-huitième siècle), dont un est particulièrement amusant (un prêtre qui continue de prier, une hachette enfoncée dans le crâne… Les corbeaux ont la peau dure… ).

Prêtre avec une hache enfoncée dans le crâne
Trésor. Prêtre avec une hachette enfoncée dans le crâne
H.  : 0,80 • L. 0,87. Inscription : « EX-VOTO ».
« Protection de Ste-Anne en faveur du recteur de Camors. Grièvement blessé, en 1720, il invoque Ste-Anne et obtient guérison ».
En 1720, le recteur de Camors était Pierre Guillemet à qui son neveu, originaire de Languidic, succéda en 1736.
Le prêtre, revêtu d’une soutane noire est agenouillé sur un prie-dieu.
Une hache est demeurée enfoncée dans son crâne, à hauteur de la tonsure. Devant lui, une croix avec bénitier et, derrière, son bréviaire est posé sur une table.
Le trésor conserve l’os du crâne où se voit la cicatrice de la blessure.

(extrait de la brochure éditée à Auray sur la Galerie d’Art Religieux Populaire de Sainte-Anne d’Auray, 1976)

On y trouve aussi des statues d’allure naïve. Leur stylisation rappelle quelque peu le style des danseurs de bourrée de la Coustoune… M.Jégouzo appartient sans doute à une tradition de sculpture populaire assez commune dans la région d’Auray, et plus généralement dans tout le reste de la Bretagne (on a jusqu’ici très peu étudié la sculpture populaire bretonne telle qu’elle s’est développée depuis le seizième siècle environ jusqu’au milieu du vingtième siècle).
(À SUIVRE)

Bruno Montpied
Gazogène n°06