Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Du Beau, du Bon, Dubuffet

La création que nous aimons trouve sa source dans ce que Jean Dubuffet a nommé « ART BRUT ». Il en a donné des définitions qui, tout en tenant compte de l’évolution des choses, n’en sont pas moins précises et pertinentes. Mes lecteurs débutants se reporteront à « L’Homme du commun à l’ouvrage » en collection Folio chez Gallimard ainsi qu’à l’ouverture de « L’Art Brut » de Michel Thévoz chez Skira.

Réglons d’abord quelques comptes avec de tenaces préjugés.

En créant cette notion, Jean Dubuffet a arraché des créations au monde médical dans lequel elles étaient jusque-là confinées, malgré Prinzhorn. L’Art Brut n’est pas l’art des fous, redisons-le avec force tant cette idée fausse, cette falsification, sont ancrées dans les esprits les moins prévenus. Au contraire, Jean Dubuffet redonne l’autonomie et la liberté à la création asilaire, loin de la chose psychiatrique.

Rien à voir, donc, avec l’art thérapie ni avec de quelconques récupérations de créativité médicalement assistée.

Ni avec l’art des enfants, si stéréotypé et au conformisme rapidement affligeant.

Ni avec l’art primitif ou « premier », comme l’on dit aujourd’hui. Car il faut vraiment une dose colossale d’ethnocentrisme mâtinée d’indécrottable (néo)colonialisme pour ne pas voir que ces arts sont les plus ritualisés de tous, les plus « culturels », les plus intégrateurs. Que nous soyons aujourd’hui sensibles à leur sauvage beauté ne fait nullement de l’Art Brut un surgeon du « primitivisme » !

Ni avec l’art naïf traditionnel, ne serait-ce que par le désir de représentation qui l’anime.

Jean-francois-maurice-gravure1Paradoxalement, l’Art Brut ne peut pas simplement se définir comme un art d’autodidactes – à ce titre il pourrait revendiquer les artistes les plus marquants du XXe siècle ! –, car le principe qui guide ce dernier est de reconquérir un savoir dont il pense avoir été socialement écarté.

Qu’à certains égards les créateurs bruts retrouvent ou s’inspirent de l’art populaire, quoi de plus naturel ? L’Art Brut ne naît-il pas au moment où ce dernier disparaît ?

Bien évidemment, il existe toujours et partout des cas limites.

Ce sur quoi Jean Dubuffet avait lui-même anticipé avec la notion de « Neuve Invention ». Il ne s’agissait pas tant d’un élargissement de l’Art Brut que d’une prise en compte des transformations économiques, sociales, culturelles et… médicamenteuses du monde contemporain.

Qui peut nier que le contrôle des individus fait maintenant appel aux techniques les plus élaborées ? Devant cette réalité, je dois avouer ma grande surprise en constatant que les critiques et pourfendeurs de l’Art Brut, ceux qui hurlent à sa mort, n’élèvent guère la voix pour dénoncer l’aliénation radicale des individus qu’une telle proposition entraîne implicitement !

Que certains se gargarisent de cette mort de l’Art Brut parmi, ceux-là même qui participent des « Arts Singuliers », en dit long sur le degré de sottise de ces arrivistes, à mes yeux aussi méprisables que bien des artistes reconnus dont ils ne sont que les caricatures aigries, le plus souvent le talent en moins.

C’est avec la grande exposition de 1978, « Les Singuliers de l’art », que l’Art Brut va gagner un nouveau public mais en même temps rassembler des créateurs et des œuvres qui – « Neuve Invention » aidant – ne se rattachent que sur certains points aux critères de l’Art Brut. Nous sommes dans le  plus et le moins, le plus ou moins, toutes choses que Jean Dubuffet avait parfaitement vues.

Ces frontières ne sont pas des barrières mais des « zones », des espaces, des friches propices à toutes les surprises.

Jean-francois-maurice-gravure2Les critères de jugement – et bien fol qui en ce domaine portera des exclusions péremptoires ! – vont donc varier : tantôt c’est la vie du créateur qui sera mise en avant, son degré de désinsertion sociale, son éloignement de la culture scolaire, institutionnelle, académique ; tantôt sa différence psychique, ses éventuels démêlés avec l’univers psychiatrique ; tantôt encore son refus de parvenir, de suivre les chemins traditionnels pour se faire connaître, pour exposer… Son âge enfin et son degré de mise à l’écart, de marginalisation sociale, familiale, affective.

L’inventivité est un fait plus subjectif : qui n’a pas ressenti un choc en voyant pour la première fois certaines œuvres ? Là encore, plus que les matériaux hétéroclites, extravagants, insolites… c’est le milieu qui doit retenir notre attention et la faculté d’inventer au sens fort du terme ces matériaux mêmes.

Dans cette voie l’intérêt se portera sur la méthode, le style – volutes, entrelacs, hachures – et les justifications – médiumniques, spirites, prémonitoires…

N’ayons garde de laisser de côté l’investissement affectif et le rapport social qui résultent de l’œuvre : échangée, donnée, vendue – à quel prix ? – exposée, détruite…

N’oublions pas l’image de soi : mégalomaniaque, délirante, dépréciative…

Ne parlons pas de l’âge ni du sexe des créateurs singuliers ! Ni de l’origine sociale ni de la classe… à replacer dans un schéma sociologique à la Bourdieu tel que son livre « La Distinction » nous en avait donné le modèle !

ASSEZ ! ASSEZ ! Grâce, supplie mon lecteur !

Tout cela me fait immanquablement penser à ce texte de Jean Dubuffet qui, s’énervant face aux critiques plus ou moins malveillantes, s’écrie que tout le monde voit bien ce qu’il veut dire quand il parle d’Art Brut et de culture !

Et c’est vrai qu’entre l’Art Brut et les singuliers de l’art les différences sont manifestes : nos singuliers sont plus jeunes, plus urbains, plus cultivés, plus au fait de la démarche artistique. Comme d’autres, se faire connaître, exposer, vivre de leur « art » pose rarement problème. Il me semble, que plus ou moins implicitement, la « Figuration Libre » a pu aussi servir de catalyseur.

A contrario, notre amie Marie Espalieu (femme âgée, physiquement handicapée, vivant dans un monde rural archaïque, sans information télévisuelle, n’ayant jamais utilisé à des fins médiatiques les photographies que Robert Doisneau a prises d’elle…) appartient à l’évidence au monde de l’Art Brut authentique.

Tout comme Jean-Marie Massou (analphabète, créateur d’un monde souterrain dans l’attente des extra-terrestres, isolé dans une zone boisée et à ce jour interné : après le décès de sa mère, il est allé déterrer son cercueil pour le rapporter à la maison).
Mais, encore une fois, « no man’s land » et non frontière irréfutable !

Il nous reste maintenant à partir à l’aventure, à faire nos propres expériences et découvertes.

Jean-francois-maurice-gravure

Texte et gravures de Jean-François Maurice
Gazogène n°21

Du Beau, du Bon, Dubuffet

 

Du Beau, du Bon, Dubuffet


Annie Lauras : les bonnes pâtes

Annie Lauras : les bonnes pâtes

par Jean-François Maurice

Annie Lauras
C’est près de Monségur en Lot-et-Garonne que j’ai fini par trouver la maison d’Annie Lauras au beau milieu des pruniers. Cela fait maintenant plus de douze ans, depuis son mariage, qu’elle habite la région.

Annie Lauras fabrique essentiellement des œuvres en papier mâché, mais celles-ci ont une force si peu commune qu’en ayant vu une lors d’une exposition je n’ai pas hésité, dès le lendemain, à faire le voyage !

Annie Lauras, pâte à papier
Annie Lauras, pâte à papier

Annie Lauras est née à Brélès, à l’extrême pointe du Finistère, à trente kilomètres de Brest. Mais attention : à trois kilomètres de la mer, ce qui change tout. Elle fut élevée dans ce monde très particulier des paysans bretons … Et je suis en train de comprendre pourquoi j’ai tant de mal à commencer ce texte : les souvenirs d’Annie Lauras empiètent sur les miens ! Je me souviens de mon père lorsque nous étions à Vitré, décrivant les intérieurs des maisons de garde-barrière qu’il visitait durant ses tournées, à pied, le long des voies ferrées car il était employé à la S.N.C.F. Eh puis, moi aussi, je me souviens de la cabane en tôle où cuisait la pâtée pour les cochons dans la ferme de mon grand-oncle Tonton Perrot ; oui ,je me souviens. Mais toute création n’est-elle pas exercice de mémoire ?

Le vrai départ créatif de ces hautes-pâtes, c’est durant l’hiver 1989. Annie Lauras voit dans un magazine une brique en papier multicolore, ce papier compressé qui peut faire office de bûches… C’est le déclic : immédiatement elle déchire l’annuaire du téléphone, le passe à la moulinette et fait son premier tableau !

Mais rien ne vient de rien : cette pâte créatrice, c’est la pâtée pour les cochons de son enfance, et créer c’est refaire tous les gestes de l’enfance, cette tambouille, écraser les patates, le feu, le bois, les odeurs de la cabane, de la terre humide, de la nourriture du corps, la « gouelienne », à la nourriture de l’âme car « la création est comme une prière ». Tout, dans la ferme de son enfance, est anticipation de la jouissance des choses : la maison et ses lits aux matelas en balle d’avoine qu’il fallait changer tous les trois ans, et la paille et la cabane de fougères pour abriter les pommes de terre…

C’est de tout cela qu’est faite la peinture d’Annie Lauras : les papiers sont passés à la moulinette et répartis dans différents pots selon les couleurs et les densités : … « Ces couleurs sont des assemblages d’épaves ». Quant aux sujets ce sont toujours des personnages qui – bien que très différents dans le fond et dans la forme – peuvent vaguement s’apparenter aux bonshommes de Dubuffet. Mais toujours avec des contrastes, des dualités… Car ne nous y trompons pas : ces personnages sont des fétiches, des exorcismes, des prières, la conjuration de maléfices… car la liberté ne se trouve que dans l’inquiétude. Malgré leur rusticité une évidente dimension spirituelle se dégage de ce travail qui avance sans aucune compromission ni faiblesse envers le monde de l’art officiel…

Ah, j’oubliais : les murs de la maison d’Annie Lauras sont de la même matière que ses tableaux…

Annie Lauras, tableau "Femme", pâte à papier

Jean-François Maurice
Gazogène n°09


À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

À propos d’invention dans le graphisme de l’écriture, version Chomo

par Bruno Montpied

Les panneaux dont Chomo, l’ermite de la forêt d’Achères, parsèment son Village d’Art Préludien sont rédigés dans une orthographe de son cru. Les textes, au niveau poétique fort inégal, se présentent en outre en manuscrit, son auteur manifestant sa volonté de mettre en valeur les qualités esthétiques du graphisme manuscrit.

On sait que le domaine de Chomo, où l’on peut voir le résultat de plus de trente ans de création expérimentale menée par un seul individu, a été investi par lui au début des années 60. Chomo auparavant avait fait l’école des Beaux-Arts, et avait exposé en galerie à Paris. Il nous a même déclaré, un jour que nous le visitions, qu’il avait également une sculpture que lui avait prise le musée d’art moderne de Paris. En conséquence, on ne peut déjà pas assimiler Chomo à l’art brut, du moins si l’on s’en tient aux définitions de Dubuffet en la matière (un des critères étant l’absence totale de la part du créateur brut d’accointances de quelque sorte que ce soit avec le système de diffusion et de communication professionnel de l’art), on ne peut l’assimiler à l’art brut pour ce qui concerne la première partie de son œuvre. Cette première période étant marquée par la création de ce qu’il a appelés les Bois Brûlés. Ce qui fut, entre parenthèses, sa période de loin la plus créative, et donc conçue – Ô paradoxe,dans dans une époque non « brute » ; il est à noter, pour agrandir notre parenthèse, qu’on a appris récemment que Chomo avait d’ailleurs entrepris de retoucher ces fameux Bois qu’il avait pourtant entreposés jusqu’à présent dans ce qu’il avait appelé lui-même un « Sanctuaire » (voir à ce sujet le numéro spécial du Bulletin de la Société Littéraire des P.T.T. de janvier 1991, consacré entièrement à Chomo, dont nous avons tiré les textes de Chomo reproduits avec notre texte). Cela peut apparaitre inquiétant si l’on songe à ce que les artistes vieillissants infligent à leurs œuvres de jeunesse. On aimerait en savoir plus…

"Tout ce qui est beau est un piège", Chomo

Tout ce qui est beau est un piège, Chomo

Pour ce qui concerne la seconde partie de son œuvre, celle qui débute donc avec la création de son Village d’Art préludien dans la forêt d’Achères, il y a une inventivité manifeste (un autre des critères qui permettaient à Dubuffet de voir s’il avait en face de lui de l’art brut ou non), mais pas là où ses commentateurs les plus zélés voudraient nous le faire croire. Nous allons dire là où il y en a selon nous pour dire ensuite’ où il n’y en a pas. Le génie de Chomo réside dans ses conceptions paysagistes. Il est à rapprocher du vaste ensemble des Inspirés du bord des routes, plutôt que de l’art brut. L’architecture de ses « sanctuaires » et autres « refuge » est tout à fait insolite. Nous pensons toujours à la surprise et au ravissement qui furent les nôtres lorsque nous découvrîmes que la cheminée extérieure du Refuge était structurée avec des carcasses de voitures, aux dires de Chomo lui-même… Et puis enfin, au chapitre de l’inventivité, doit être reconnue à Chomo son attitude face à l’organisation sociale de son temps, son comportement réfractaire à toutes sortes d’enrégimentements, son profond anarchisme individualiste, quoique mâtiné d’un peu de mysticisme. La créativité en effet peut s’appliquer à la conduite qu’un homme choisit de suivre dans sa vie.

"La plus belle religion, c'est le respect de la vie..." écriture de Chomo
« La plus belle religion… » écriture de Chomo

Par contre, il y a fort peu d’invention dans le domaine de l’expression écrite (et pas davantage dans ses sculptures, bois de Séverine ou autres), aussi bien poétiquement que formellement parlant. Ses écritures à l’orthographe phonétique imitent sans recréation les écritures de Dubuffet lui-même, et plus généralement, restent loin derrière les innombrables recherches en matière de langues imaginaires, graphismes nouveaux, etc, menées bien avant lui ou autour de lui.

"J'ai accroché ma peau au porte-manteaux des morts", chomo

On se reportera avec fruit, entre autres documentations disponibles sur la question, au n° 32-33 de la revue Bizarre (1964), intitulé La Littérature Illettrée ou La Littérature à la lettre. Pour illustrer notre point de vue, nous avons voulu apporter ici un seul exemple de véritable créativité dans le graphisme et l’écriture en présentant au lecteur des logogrammes du poète et fondateur du groupe expérimental COBRA : Christian Dotremont.

la liberté... C. Dotremont

La liberté c’est d’être inégal, Christian Dotremont

Ici s’allient poésie de haute volée, finesse des suggestions, mystère de l’image plastique qui se trouve indissolublement lié à la révélation du mystère expressif contenu dans les lettres que nos mains tracent en écrivant. Il y a là révélation d’un aspect idéogrammatique caché dans l’écriture occidentale, image non pas dans le tapis, mais images cachées dans les mots écrits… Cela ne va-t-il pas plus loin tout de même que la simple tentative d’écriture phonétique à la Dubuffet, ou à la Chomo ?

Christian DOTREMONT, logogrammes

On souhaiterait que les amateurs d’art brut se renseignent davantage sur l’histoire des novations qui passe bon gré mal gré par l’histoire des avant-gardes et de la poésie modernes, n’en déplaise à Dubuffet qui avait de son côté, cependant, bien étudié le domaine avant de conclure à son rejet, sans prévoir qu’allaient venir après lui des hordes de jeunes artistes qui prendraient ses oukases pour argent comptant et se dispenseraient de toute étude que ce soit. Ce qui donne l’art dit « singulier » du moment…

Il n’est pas sûr qu’en matière de révolte, on n’ait pas besoin de mémoire.

Christian DOTREMONT, logogrammes

Né de la cécité de ne te voir qu’ainsi, Christian DOTREMONT, logogrammes

Bruno Montpied, 19-6-93. Gazogène n°07-08


« Pisseurs », piquets sculptés, Bartholomé Andres…

Les Piquets sculptés...

Les Piquets sculptés...

CE SAMEDI-LÀ, JE RENCONTRE DES AMIS SUR LE MARCHÉ. NOUS VOILA RAPIDEMENT À LA TERRASSE DU SEUL CAFÉ ENSOLEILLÉ DE LA PLACE DE LA CATHÉDRALE. À CÔTÉ DE NOUS, DES ÉTALAGES DE FRUITS, DE LÉGUMES… DES HOMMES PASSANT EN TENANT DES POULETS VIVANTS PAR LES PATTES, DES FEMMES AUX VIEUX CABAS DE TOILE CIRÉE NOIRE PAS ENCORE REMPLACÉS PAR L’HORRIBLE « CADDIE »… ÇA GROUILLE, ÇA VIT, ÇA PARLE… C’EST TELLEMENT VIVANT DU RESTE QUE LA MUNICIPALITÉ VEUT DÉPLACER CE MARCHÉ ET LE FLANQUER TOUT EN HAUT DE LA VILLE, SUR UNE GRANDE PLACE VENTEUSE, DEVANT L’ANCIENNE CASERNE. VOUS COMPRENEZ, ÇA FAIT BEAUCOUP DE SALETÉS. J’AI MÊME LU UNE AFFICHETTE UN JOUR : «MORALISONS LE MARCHÉ» ! BREF, ME VOILÀ ATTABLÉ AVEC DANY ET ALAIN FOUCLET. CE DERNIER SE SOUVIENT QUE PLUS DE 15 ANS AUPARAVANT, LORSQU’IL HABITAIT À SONAC EN AVEYRON, IL AVAIT PHOTOGRAPHIÉ LES SINGULIÈRES CRÉATIONS D’UN PERSONNAGE LUI-MÊME SANS DOUTE FORT SINGULIER PUISQUE SON ACTIVITÉ CONSISTAIT À SCULPTER LES PIQUETS DES CLÔTURES… EST-IL TOUJOURS VIVANT ? SES CRÉATIONS EXISTENT-ELLES ENCORE ? SURGIES DE NULLE-PART CES ŒUVRES SONT-ELLES RETOURNÉES AU NÉANT ? VOICI ENCORE UNE NOUVELLE PISTE POUR UNE NOUVELLE ENQUÊTE ?

OÙ SONT DANS TOUT CELA LES BARRIÈRES ENTRE L’ART SINGULIER ET L’ART POPULAIRE, COMME PARFOIS ENTRE L’ART MÉDIÉVAL ET L’ART BRUT ?

Les Pisseurs

JE ME SOUVIENS, DANS L’AUDE, EN BALADE AVEC FROMENT, D’UNE MARIANNE PEINTE EN BLEU-BLANC-ROUGE, PRÈS D’ENTREPÔTS À VINS DONT LES TONNEAUX S’ORNAIENT DE VISAGES PEINTS… MAIS LES HISTOIRES D’EAU NE SONT PAS MAL NON PLUS SI L’ON EN CROIT CETTE FONTAINE OU CETTE SCULPTURE : L’UNE SISE À SAINT-MACAIRE (LOT), L’AUTRE À LACAUNE-LES-BAINS (TARN). JE NE PEUX M’EMPÊCHER DE PENSER AU PISSEURS DE JEAN COMBARIEU ET PAR DELÀ À CEUX DE JEAN DUBUFFET DONT LES PERSONNAGES ME RENVOIENT À LEUR TOUR AUX POTERIES PEINTES DE GIROUSSENS…

"Pisseurs" à Lacaune-Les-Bains, poteries de Giroussens...

" Pisseurs" à Lacaune-Les-Bains, poteries de Giroussens...

Les piquets sculptés

ME VOICI ALLANT DÎNER CHEZ DANY ET ALAIN ET, À L’OCCASION, CHERCHER LES DIAPOSITIVES PRISES DE CES MYSTÉRIEUX PIQUETS SCULPTÉS ET PEINTS QUI REMONTENT EN FAIT À SEPTEMBRE 1975, AU LIEU-DIT SALVIAC-SAINT-LOUP, PRÈS SALVIAC EN AVEYRON.

OR, LA BOITE À DIAPOS IDOINE NE CONTIENT PLUS LES BONS CHARGEURS… UNE AUTRE SÉRIE DE PHOTOS, FORMAT 6X6 EST INTROUVABLE… PAR MIRACLE ALAIN RETROUVE DEUX DIAPOS QUE J’ENVELOPPE TRÈS SOIGNEUSEMENT DANS DES FEUILLES DE PAPIER BLANC… AU MOMENT DE PARTIR, LES DIAPOS SONT DE NOUVEAU INTROUVABLES… ET POUR CAUSE : EN SECOUANT LA NAPPE DANY LES A FAITES PASSER PAR LA FENÊTRE ! ! ! NON SEULEMENT IL PLEUT, MAIS ENCORE LES VOITURES PASSENT DANS LA RUE SANS SE SOUCIER DE DEUX PETITS MORCEAUX DE CARTON ET DE PELLICULE… IL N’EN RESTERA QU’UNE QUI, MALGRÉ SON ÉTAT LAMENTABLE AURA LES HONNEURS D’UN AGRANDISSEMENT ET DE GAZOGÈNE.

Fouclet : Piquets sculptés, 1975

Fouclet : Piquets sculptés, 1975

Bartholomé Andres

QUE CACHAIT DONC CET ACTE MANQUÉ ? A PRIORI, LE MIEN EST PLUS SIMPLE À ANALYSER : DEPUIS PLUS DE DEUX ANS JE DOIS ALLER VOIR, À PUY-L’ÉVÊQUE, BARTOLOMÉ ANDRES. IL FAIT DEPUIS QU’IL EST À LA RETRAITE DES SCULPTURES EN FER. CATHY DAVID AVEC QUI J’AI FAIT UNE MÉMORABLE EXPOSITION M’EN A LONGUEMENT PARLÉ : LA VOCATION DE BARTOLOMÉ ANDRES SERAIT NÉE DE SA RENCONTRE AVEC LE PEINTRE ET CRÉATEUR D’ORIGINE CATALANE SANTAMARIA, EXILÉ EN FRANCE ET INSTALLÉ À PRAYSSAC À L’OCCASIONDE L’INAUGURATION DE L’ATELIER DE CE DERNIER.
« ET MOI AUSSI JE PEUX EN FAIRE AUTANT ! » SEULEMENT COMME MONSIEUR ANDRES TRAVAILLAIT LA MENUISERIE ALUMINIUM ET LES STRUCTURES MÉTALLIQUES, IL DÉCIDA D’UTILISER CES MATÉRIAUX QU’IL CONNAISSAIT BIEN. MAIS « QUOI FAIRE ? » AYANT ACHETÉ TOUS LES LIVRES DISPONIBLES TRAITANT DU FER FORGÉ IL LES AURAIT ÉTALÉS DEVANT LUI ET SE SERAIT DEMANDÉ : « QU’EST-CE QU’ILS N’ONT PAS FAIT ? » (! ?) COMME QUOI CHAQUE CRÉATEUR SINGULIER A BIEN SA GESTE INVENTIVE INAUGURALE… MAIS NE VOILÀ-T-IL PAS QUE NOTRE BARTOLOMÉ ANDRES EXPOSE AU GRENIER DU CHAPITRE À CAHORS AVEC « LES ARTISTES LOTOIS ». IL Y PRÉSENTE UNE DE SES SCULPTURES TRÈS CURIEUSE ET SINGULIÈRE EN VÉRITÉ, ASSEMBLAGE MÉTALLIQUE PEINT EN NOIR ET ROUGE. JE DÉCIDE DE REVENIR LA PHOTOGRAPHIER ET VOIR SON CRÉATEUR POUR EN PARLER, ICI OU AILLEURS ,ET J’APPRENDS QUE CETTE OEUVRE VIENT DE RECEVOIR LE « GRRRAND PRRRIX DU JURRRY DES ARRRTISTES LOTOIS… »

J’AI OUBLIÉ DE REVENIR PRENDRE MA PHOTO…

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Samuel Carujo Fava-Rica

COMME DUBUFFET PARLAIT DE « L’ER D’LA CANPANE », J’Y AI FAIT ALLUSION DÉJÀ, JEAN-PAUL BAUDOIN ORGANISAIT À PÂQUES UN GRAND WEEK-END « L’ART BRUT BAT LA CAMPAGNE ». ENCORE UNE FOIS, DANS LA CONFUSION DES VALEURS QUI CARACTÉRISE CETTE FIN DE SIÈCLE, ET SANS DOUTE TOUTES LES ÉPOQUES À VRAI DIRE ! IL NOUS APPARTIENT DE PRENDRE DATE EN ESPÉRANT QUE L’ŒIL À L’ÉTAT SAUVAGE NE NOUS TRAHISSE PAS !
ON A PU Y VOIR DES ŒUVRES DE SAMUEL CARUJO FAVA-RICA AVEC LEQUEL, ITOU, JE SUIS EN CORRESPONDANCE SPONTANÉE. COMME IL Y A DES COMBUSTION DU MÊME ORDRE, OU PLUTÔT DU MÊME DÉSORDRE, CETTE « CORRESPONDANCE » ENTRE LUI ET MOI SERAI PLUS EXACTE !

VOICI CE QU’ÉCRIT SUR LUI JEAN-MARIE DENDEVILLE À L’OCCASION DE L’EXPOSITION À « L’ARMITIÈRE » À ROUEN :
… Samuel Carujo Fava-Rica est indéniablement possédé par la peinture – par l’envie et la nécessité absolue de la peinture plus exactement – cela. se voit, cela se sent. Il en voudrait partout, se lamente de la façon dont on en parle, dont on l’exploite.
[…]
L’on distingue dans l’œuvre de Samuel Carujo Fava-Rica – qui se regarde « en face » tel l’ami sur le point de vous confier – , en vérité, quelque chose d’important, d’irrémédiable les incontestables données d’un art extra-culturel (art libre, hors normes).

Il affirme que chacun de nous – depuis que l’homme existe – est un artiste, que toute référence à une « histoire » de l’art, à des écoles, est inconciliable avec la nature même de la création artistique, et que les sociétés qui se sont succédées n’ont fait que suivre des courants de « mode » mettant en valeur le plus souvent des peintres conventionnels sans inspiration « fabriquant » de la peinture comme l’on fabrique de la lessive.
[…]
Il est difficile de ne pas être impressionné au premier regard par le « fantastique » contenu de l’œuvre, l’abondance des motifs et des symboles. Une phrase, un mot ou des lettres peuvent surgir – inversés, désarticulés, renversés – comme si le signe se refusait soudain à exprimer l’idée, à égarer le guetteur ou dénoncer la dérision de sa signification.

Le caractère délirant des éléments constitutifs de l’œuvre de Samuel Carujo Fava-Rica s’explique par l’automatisme de son écriture qui procède des célèbres expériences auxquelles se livraient André Breton et ses amis. Cela donne un ensemble d’une intense complexité, savamment « déconstruit » , de figures ou de signes exerçant sur le spectateur une grande fascination. Ce dernier ne sait s’il doit tenter de pénétrer dans l’univers étrange et captivant de l’artiste ou se laisser emporter par la beauté qui se dégage du graphisme et du traitement de la couleur tout à fait éblouissants.
[…]
Ici tout n’est que peinture, volume et couleurs. L’écriture de Samuel Carujo Fava-Rica fait fort naturellement penser à d’illustres courants d’expression : dadaïsme, symbolisme, surréalisme, art brut ou « libre », avons-nous dit ; mais il y a aussi par endroit une attestation de sa connivence avec des peintres tels que K. Haring ou J.M. Basquiat, entre autres. Samuel, qui admire aussi Chaissac, Dubuffet, conteste cependant tout apparentement, toute classification. Il laisse cela, bien malgré lui, aux critiques. Absent au monde, il n’existe que dans sa peinture, qui elle seule lui permet d’être libre, d’exister, de ne pas être intégré « au système », de ne pas être pris par les autres ou par l’anonyme altérité.

Samuel Carujo Fava-Rica qui s’exprime sans prétention – mais qui a la prétention d’être sincère – défend sa création avec véhémence et fait preuve quant à lui d’une rare exigence. Il sait en définitive essentiellement ce qu’il n’aime pas et vous le dira. Il est jeune et jouit du privilège d’avoir comme l’on dit des idées et de s’exprimer authentiquement avec un sens aigu de la réalité propre au véritable artiste.
[…]
J’AI SUPPRIMÉ DE CE TEXTES QUELQUES PASSAGES.
J’AIME QUE L’ON AIME, MAIS LE PANÉGYRIQUE EST UN GENRE DÉLICAT. LES ARTICLES DE LA PRESSE LOCALE SONT ICI PARTICULIÈREMENT REDOUTABLES ! J’AI PUBLIÉ JADIS DANS UN DES DÉFUNTS SUPPLÉMENTS AUX FRICHES DE L’ART UN TEXTE INCROYABLE PARU DANS LA DÉPÊCHE DU MIDI CONSACRÉ À GASTON MOULY. LE DITHYRAMBE N’EST ACCEPTABLE QUE POUR DIONYSOS, POUR LE RESTE, IL TOMBE VITE DANS LE GROTESQUE !

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Raymond Dumay / Gaston Chaissac

Raymond Dumay : Ma Route d’Aquitaine

Gaston Chaissac, un nom qui n’en finit pas de faire rêver les amoureux de l’art singulier « Rustique Moderne ».

Nous reproduisons ici le texte qui lui est consacré par Raymond Dumay dans son livre Ma Route d’Aquitaine, publié chez Julliard en novembre 1949. Sans doute cette prose grand public est elle parfois bien moqueuse ! Mais est-ce mieux que le titre : Poésie du Dimanche, sous lequel les Cahiers de la Pléiade, Hiver 1948, présentaient des lettres du cordonnier des Essarts ? Ajoutons pour faire bonne mesure que le bandeau jaune citron qui ornait ce numéro hurlait : « Une pièce de Paul Claudel » ! La NRF ménageait ses lecteurs !

Raymond Dumay "Ma Route d'Aquitaine"
Raymond Dumay, Ma Route d’Aquitaine

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Comment peut-on être cordonnier ? Question qui allait recevoir sa réponse, à Boulogne, près des Essarts. J’avais lu dans les Cahiers de la Pléiade, de Jean Paulhan, des lettres de Gaston Chaissac. Jean Blanzat m’avait dit : « Des lettres de Chaissac, j’en ai un plein tiroir, Dubuffet aussi… Tout le monde en reçoit ! » Je flairai un mystère.

– Monsieur Chaissac ? La maison d’école, route de la Roche.

Avais-je fait toute cette course à travers les églantiers pour butter contre un instituteur polygraphe ?
Un grand arbre se dresse devant une maison de paysan en mauvais état. Sur les murs, dessinée au charbon de bois, deux personnages de Dubuffet, la tête contre le toit et les pieds dans l’herbe. Je respire.
Mieux vaudrait faire silence, respecter le domaine étrange et naturel. Il y eut cette jeune femme au cœur joyeux qui m’ouvrit la porte, puis une petite fille si bien élevée qu’elle semblait faire les honneurs du Paradis, et puis un personnage très long, très maigre, sérieux et avenant, Chaissac.

Je me présentai comme je pus. Paris, les journaux littéraires… , mots que j’avais honte de prononcer. Tout était si pur dans cette grande cuisine de campagne. Mais on connaissait très bien. Une deuxième fois, l’étonnement me ferma les yeux.
Quand je les rouvris, je vis les peintures. On ne pouvait leur échapper. L’art brut (expression nouvelle pour moi) doit suivre l’homme partout. C’est rigoureux, mais on s’habitue. J’approuvai cette peinture aux couleurs vives encadrée au dos de la cage à fromage, suspendue dans l’escalier, à cause des rats. Quand Chaissac m’entraîna dans la salle à manger pour me montrer ses dessins tracés à la craie sur le plancher et m’expliquer sa méthode, je fus tout à fait conquis. Prenez une serpillière, jetez-la sur le sol et tracez le contour, sans oublier les trous. (Un chiffon neuf inspirerait moins). Enlevez, complétez et vous obtenez tantôt un orang-outan, tantôt une tour Eiffel renversée, tantôt quelque animal préhistorique pris dans les lianes de la mer des Sargasses. Dans cet exercice, l’artiste a un geste superbe. Il prend des chefs-d’œuvre à la serpillière avec la même aisance qu’un braconnier des tanches à l’épervier. Ceci n’est d’ailleurs qu’un aperçu. Traitées de la même manière, des épluchures de pommes de terre éparpillées sur, une feuille de papier donnent un tableau qui ne ressemble pas du tout à une nature morte.
Chaissac me montre quelques souches ramassées dans les bois. Retouchées avec des clous de souliers, elles ressemblent à des sculptures nègres. Une grande galerie de Paris songe à affermer toute la série.
Croit-on que je me moque ? On aurait tort.
Chaissac me paraît un homme de la plus belle eau, passionné et sincère. Rusé aussi, comme tous les naïfs. Il m’exposa la méthode qui lui permit de capter les premiers rayons de la gloire.
– J’écris des heures, Pas comme ou le fait d’habitude, une lettre tous les deux ou trois mois. Quand je commence il écrire il quelqu’un, je le fais tous les jours, parfois même plusieurs fois dans la journée. Trois semaines, un mois. Je m’arrête un moment, puis je recommence. Si j’agace mon correspondant, il jette les lettres au panier, si je l’intéresse…
– Il les publie dans les Cahiers de la Pléiade
– Pour se faire connaître, il faut trouver un détail original. Jean I’Anselme
–  ah, vous le connaissez !
–  vient de publier un recueil de poèmes écrits de la main gauche.
Malgré vous, vous vous arrêtez. De la main gauche, c’est une bonne idée…
Il me fallut bien admirer, en connaisseur. J’ai quelque expérience de la stratégie littéraire et lu quelques livres sur le sujet, mais il m’a fallu longtemps, devant tant de méthodes en apparences contradictoires, pour découvrir la règle d’or : se faire une légende. Noctambule comme Fargue (on a parlé davantage de ses taxis que de ses poèmes), aviateur comme Saint-Exupéry, asthmatique comme Proust…
Sans guides, Chaissac a fait cette découverte en bêchant son jardin, si tant est qu’il le bêche, car l’art brut règne aussi sur le potager. Les hampes bleues des plus beaux pieds d’alouette connus se balancent sous la brise. Une plante que je ne parviens pas à identifier colle au sol ses petites feuilles rondes. Le jardinier m’éclaire. Dans la contrée, il n’y a pas de cresson et Chaissac, philanthrope, veut doter la Vendée du cresson de terre.
Réussira-t-il sur ce dernier point ? Les paysans vendéens ont l’esprit moins ouvert que les marchands de la rue La Boétie. Il faudrait avoir un prestige officiel qui commence à naître. Des automobilistes sont venus photographier les bonshommes de la façade. Il serait temps, car à la rentrée, madame Chaissac, institutrice de l’État, devra gagner un autre poste. Au fait, je vous ai caché le plus beau trait de cette école de la chimère : elle est fréquentée par une seule élève, la fille de la maîtresse…

Venu à Boulogne en Vendée pour quelques minutes, j’y suis resté près d’un jour. Le charme me pénétrait, je devenais moi-même un personnage dans une belle histoire, encore que jouant un modeste rôle de confident. Madame Chaissac me raconta son mariage.
On me fit coucher dans la chambre d’amis qui n’avait peut-être jamais servi. Je montai l’escalier ma bougie à la main, guidé par une fresque. On avait repoussé dans les coins le tilleul et le fumeterre qui séchaient pour les tisanes d’hiver. Je dormis dans un lit de campagne. Un orage craquelé d’éclairs, avec lesquels on aurait pu faire de jolis dessins, éclata. Au matin, je fus réveillé aux sons d’un harmonium, don de Dubuffet.

Songeant à la phrase d’Éluard  : « Si on voulait il n’y aurait que des merveilles », je pris congé de la famille Andersen. Au départ, Chaissac m’offrit comme une fleur sa dernière idée : il préparait une exposition de toiles d’araignées.

Raymond Dumay
in Ma Route d’Aquitaine
Gazogène n°2


Œillets rouges pour Jean Vodaine

Œillets rouges pour Jean Vodaine

Jean Vodaine fête cette année ses 70 ans, 70 ans richement remplis mais avec un tel « refus de parvenir » selon l’expression de Henri Poulaille, qu’un temps, on l’a cru mort ! Il n’en était rien, fort heureusement et sa vitalité créatrice est toujours intacte. Les événements récents en Yougoslavie nous ont rendu tristement familier le pays natal de Jean Vodaine : la Slovénie. Mais qu’est-ce qu’être slovène si ce n’est être européen ?

Dans l’immédiate après-guerre nous retrouvons Jean dans l’Est de la France. Il est d’abord ouvrier bottier et ouvrier tout court, dans la métallurgie.Dès 1949 il est de ces « Travailleurs Manuels Libres » qui fondent une revue : Poésie avec nous , sous l’œil de Michel Ragon. Ils publient le mineur Jules Mougin, l’autre cordonnier Gaston Chaissac, sans oublier Jean L’Anselme et quelques autres !

Jean Vodaine
Jean Vodaine : les hommes naissent…

Puis ce sont, entre 1950 et 1954, les numéros du Courrier de Poésie et la composition par Jean Vodaine des brochures de Gaston Chaissac ; Anatole Jakovsky, Franz Hellens… Enfin après La Tour aux Puces, ce sera de 1962 à 1984 la revue Dire. Dire, revue d’une totale liberté, imprimée selon les circonstances – inutiles de préciser lesquelles – sur beau papier vélin ou sur papier kraft d’emballage…
Dire qui, dès 1965, sera sous-titrée Revue Européenne de Poésie et dont le contenu répondra à ce programme avec des numéros sur la poésie de langue allemande au Luxembourg (N°22, Printemps 1977), prélude à La Poésie en Lorraine (N°33, Printemps 1982) ou à La Poésie Alsacienne, sans oublier ces Œillets Rouges à Paris sur la poésie slovène, traduite par Jean Vodaine et Véno Pilon…
Mais Dire explorera bien d’autres domaines singuliers comme la poésie Négro-Africaine et Malgache de langue française (N°13-14,Printemps 1971), et nous en oublions certainement, ou nous ne connaissons pas d’autres sujets tout aussi particuliers !

Si Jean Vodaine réalise la plupart des illustrations à partir de gravures sur linoléum, Gaston Chaissac, mais aussi Jean Dubuffet, apportèrent leur contribution. C’est sans doute avec Gaston Chaissac que la relation fut la plus profonde. Relation seulement épistolaire si j’ai bien compris Jean Vodaine. Mais relation qui se prolongea au delà la mort comme en témoigne l’ultime livre unissant Jean Vodaine et Gaston Chaissac : La Leçon de Gravure.

Jean Vodaine
Jean Vodaine : Chant de la Hogan

Quant aux sommaires de cette revue Dire, revue pochette, pochette- surprise, poèmes-affiches, on y retrouve notre ami Marcel Béalu, les poètes de l’École de Rochefort, Luc Bérimont, Jean Follain… mais aussi Raymond Queneau, Arrabal, André De Richaud, Joseph Delteil…

Mais Jean Vodaine n’est pas seulement le conteur, le poète, le graveur, l’imprimeur aux typogrammes plein de fantaisies, il est aussi peintre. Ses créations sur Isorel sont autant de grands monotypes gris, œuvres richement coloriées et composées comme d’immenses mosaïques pointillées.
Encore que les œuvres que nous voyons aujourd’hui ne représentent qu’une petite partie, et une période, de sa création. En effet, Jean Vodaine a brûlé un jour une série d’œuvres dont on lui avait dit qu’elles ressemblaient fortement à du Kokoshka…

Tel est le personnage à la fois si humble et si hors du commun, avec cet œillet rouge qu’il arbore parfois à la boutonnière d’un simple polo.

L’œillet rouge, symbole de la Slovénie -libre ! – bien sûr.

Jean-François Maurice
Gazogène
n°02


Alain Pauzié

Alain-Pauzié : Semelles décoréesAlain Pauzié : Semelles décorées

Aux dernières nouvelles, il habitait toujours Meudon la forêt. Ce va-nu-pieds né en 1936 à Millau avait pris de la galoche. On m’a même raconté qu’il avait étudié l’économie ! L’économie de bout de chaussure alors ? Mais, comme à Albi les gens n’usaient pas assez leurs sabots, il est parti vers le Nord « travailler dans l’atome ». Le voilà qui commence à dessiner sur enveloppes vers 1966 et à peindre les semelles de godillots. Ce type, c’est Pauzié et comme je ne l’ai jamais rencontré « de sava tu », je laisse causer l’ami Dubuffet :

« Votre production a été si prodigieusement prolifique que vous avez bien droit à maintenant faire une pause et reprendre souffle, La ponte de la langouste ou de l’esturgeon n’atteint pas la vôtre. L’exposition des semelles chez un marchand de chaussures constituera pour l’histoire de l’art (ou plus exactement pour l’histoire des attitudes sociales vis à vis de l’art) un évènement significatif. Et elle formera un article savoureux de la biographie d’Alain Pauzié. Même si elle ne se voit pas réalisée et demeure à l’état de projet. Bien entendu, la pièce que vous m’aviez confiée (et que j’avais envoyée à Lausanne) sera à votre disposition.
Amitiés.
Jean Dubuffet, Paris 9 Octobre 1984,
Post scriptum : j’aime beaucoup le dos superbement historié de votre lettre. »

Alain Pauzié
Alain Pauzié, Gazogène n°02, page 31
Enveloppes adressées à Jean Dubuffet, encre de Chine et marqueur.

Comme le note Alain PAUZIÉ au bas de la copie de la lettre : « Cette exposition n’a jamais eu lieu. »
Sans doute, l’activité foisonnante de l’artiste l’avait-elle déjà entrainé dans d’autres réalisations. Par exemple dans le mail-art dont il est un fervent adepte.

Semelles  décorées
Semelles décorées

Jean-François Maurice
Gazogène n°02


Jean Dubuffet : correspondance

Quevert et Pauneau. Vente aux enchères

Jean Dubuffet : lettres

(Le lundi 17 juin 1991, maître Loudemer a vendu à Drouot des lettres, manuscrits, livres, etc… Parmi ceux-ci, des correspondances de Chaissac et Dubuffet. Un superbe catalogue a heureusement donné une idée de ces inédits. Nous en reproduisons les pages qui peuvent intéresser les amateurs d’art singulier.)

(Lire la correspondance Gaston Chaissac / Raymond Queneau)

DUBUFFET (Jean). IMPORTANTE CORRESPONDANCE adressée à Raymond Queneau, composée de 35 LETTRES AUTOGRAPHES signées, au stylo à bille bleu ou noir, 11 LETTRES DACTYLOGRAPHIÉES signées, soit 49 feuillets, in-4 pour la plupart, 8 enveloppes et 2 CARTES POSTALES.

Correspondance : Jean Dubuffet
Correspondance : Jean Dubuffet

IImportante correspondance, depuis 1950, alors qu’ils ne se connaissaient pas encore, et jusqu’à la mort de Queneau en 1976.
Seules 5 de ces lettres sont reproduites dans Jean Dubuffet. Prospectus et tous écrits suivants, publié par Gallimard en 1967. Le reste de cette correspondance semble inédit. (suite, correspondance Jean Dubuffet / Raymond Queneau)

30 octobre 1950. Dubuffet justifie la découverte de son jargon et en donne la genèse. J’ai étudié très assidument pendant. trois années un dialecte arabe parlé par les bédouins du Sahara, et j’ai commencé par écrire cette langue phonétiquement en caractères latins...

Je serais bien ennuyé quon croie que je vous ai malhonnêtement emprunté votre idée car ce serait là une erreur. Si vous l’avez cru. vous-même, vous vous êtes trompé.

quand j’ai entrepris de rédiger ces petits textes, il m’a semblé que j’avais trouvé là un mode dexpression et une voie de recherches qui se trouvaient être, dans le domaine d’écrire, tout à fait analogues à ce que je mapplique par ailleurs depuis plusieurs années à faire dans le domaine de peindre et dessiner...

En bas de la page, au stylo à bille SKI IAN NA DE ZERER DANSMOND
Prospectus t.I, p.481

3 nov. [1950]. Sur La petite cosmogonie portative.
Bien merci de votre très gentille lettre et c’est alors moi qui suis confus d’avoir bêtement interprété et ne rectifiez jamais rien
du tout à cet excellent texte auquel je souhaite nombreuses éditions et nombreux disciples…
Je souhaite qu’un de ces jours on se rencontre (je veux dire: in corpore) et qu’on lève ensemble quelque vin blanc ou amer-Picon en l
honneur d’Henri Monnier, deschansons populaires mauresques et des riches voies ouvertes à ceux qui décideront de... se vouer sans compromis à la seule langue parlée…
En fin de page, cet ajout autographe on pourrait même boire encore un deuxième en l’honneur du Ptit Quinquin et en l’honneur des pièces du répertoire du Guignol Lyonnais.
Prospectus t.II, p.483

Vence, 21 juillet 61.Réaction à Cent mille milliards de poèmes. Ce qui est foncièrement chouette c’est le vaillant entrain de chacun de ces vers de rechange, leur pas décidé de petit escouade partant à la bataille fifres en tête ;… On se demande comment ça se fait qu’on na pas toujours fait en tous temps et tous lieux de ces poèmes à éléments interchangeables...

Vence, 4 septembre 61. Par l’intermédiaire de Queneau, Dubuffet acquiert de Simone Collinet des dessins de Scottie Wilson pour l’Art Brut…. Je les voudrais tous... Qu’elle fasse son prix, un bon prix qui lui remplisse l’esprit d’aise et lui soit consolatrice et compensatrice pensée aux heures de pointe des douleurs de fracture…

Vence,27 octobre [1961]… Pour le tocard, le chienlit, le jean-foutre, on a déjà à Vence de quoi se mettre sous la dent... Je vous ai envoyé un texte qui ma paru insolite et intéressant. Il est intitulé « Traité des Épluchures » ouquelque chose de ce genre. L’auteur en est un instituteur lyonnais nommé Philippe DEREUX…Je crois que notre Paulhan sauterait dessuspour la rubrique « Dimanche» de sa NNRF mais la NNRF me soulève le cœur, ça serait donner des confitures aux cochons. Les « cahiers» du Collège ça nirait pas non plus, cest ricanant et trop collégial. Nadaud ,ce nest pas le genre...

Vence, 26.4.1962. Carte postale. Àla lecture du Chiendent : Je ris que daucuns se bronzent à de grossiers soleils moi je prends des bains de Queneau et je me bronze lâme…

Paris, dimanche [1962]. Enthousiasme à la lecture des œuvres complètes de Sally Mara,qui viennent de paraître chez Gallimard… vous battez le briquet de la joie de vivre sur la meule du désespoir et tirez par ce moyen des grandes étincelles que personne na encore jamais obtenues… La lecture du journal intime de la gonzesse Sally Mara donne une satisfaction qui ne· sinterrompt pas un instant de la première ligne à la dernière : jamais rien lu qui soit aussi profondément marrant…
Prospectus t.II, p.371

Dimanche N° 2… Le secret de votre utilisation de linstrument provient d’appuyer à la fois sur les deux pédales, celles du chaud et celle du froid, celle de la philosophie cogitante et nihilisante et celle du vif surgissant qui fait àcelle-ci obstacle et démenti...

Vence, mercredi 27 novembre 1963. Réponse au texte de Queneau, qui paraîtra dans Les peintres contemporains, collection La galerie des hommes célèbres. Je suis émerveillé quon puisse me croire un peintre lèbre, mais d’abord un peintre... Oui monsieur, disait Alexandre Dumas, il est vrai que mon père était un nègre ; et mon grand père était un singe ; cest à linverse de votre famille où le singe est le petit fils... Que je me complaise moi- même à alimenter léquivoque cest là un lièvre que vous soulevez à très juste titre. Pour quelles raisons ? Dans la crainte, peut-être, que lart fonctionne mieux là oùon ne le voit pas venir, avec ses grands pieds bêtes… Il faut du grandiose à la célébration et donc du saugrenu. Sans saugrenu est le grandiose ? est leffet de surgissement sans un transport dans le saugrenu ?
Prospectus tII, p.378

Vence, 25 février 1964. Remercie Queneau de son commentaire sur un tableau... du bienveillant regard. dont vous gratifiez mes quatre gobergeurs qui se sont substitués à lâne égaré dans les feuilles de bardane. Janine ma écrit en leur honneur des choses si gentilles !Venez vite à Vence pour que nous arrosions la signature du traité de paix avec Gallimard…
Il poursuit avec le projet du livre de Limbour.

Vence, 13 avril 1964. Astucieusement, mon cher Queneau, comme un malin singe, je voudrais manigancer que soient nouées ensemble et concomitantes les signatures des contrats concernant respectivement l‘édition de mes propres ridicules écrits et celle du brillant livre de Limbour sur le développement de mes travaux de 1953 à 1964 et qui constitue le deuxième tome de son ancien « Tableau bon levain »

Paris, 7 janvier 1965. Période morose… Récemment transpordans les pénombreux bas fonds de la lumre crépusculaire parisienne de cette saison…je mévertue à rassembler mes idées, je ny parviens guère; par moments me reviennent des souvenirs confus, des débuts d‘émerqements, des lueurs de présence d‘espritL‘affaire de la double édition par Gallimard de mes écrits au complet et du livre de Limbour sur mes peintures est en panne, bloquée ; … il y a une malédiction sur mes entreprises avec la maison Gallimard…Nous nous demandons, Limbour et moi si vraiment Gallimard a dans lidée de faire ce livre ou bien de nous mener en bateau dans une navigation au très long cours…

Paris, dimanche 14 février 1965… Je vous remercie de donner vos soins à cette épineuse affaire de double édition du livre de Limbour et de mes propres textes... Bien sûr je suis tout à fait daccord pour aider au financement du livre de Limbour par une subvention de complément si cest là seulement ce qui cloche…je bois du bon lait quand vous me complimentez sur mes petits talents de commentateur douvrages dart. Je travaille ces jours ci à un commentaire massif des œuvres d’Aloïse…

Paris, 25 mars 1965. A reçu Le Chien à la Mandoline paru chez Gallimard. Pas ordinaire ce quil nous envoie, ce chien là sur sa mandoline…Enfin des poèmes quon lit avec gloutonnerie. Enfin de l’invention. Enfin de la surprise, de l’inattendu. Enfin éclatée la coquille du compassé… La position de cette neuve musique gorge de pigeon célébratrice-néqatrice elle est très justement la position de la pensée et de la vision de tout un…Suivent diverses notes sur le principe de la pensée… Le bombardement du nihilisme sur le goût du vif est le mécanisme de la drôlerie comme il est celui de l’art, cest d’où vient le cousinage entre leffet de drôlerie et l’effet de création d’art…
Prospectus tII, p.389

Vence, 18 avril 1965. C’est pour moi grand honneur et grand plaisir que vous envisagez de présenter le film de Patris et, bien sûr, je suis d’accord avec empressement… ce film, il me faut bien le dire, il me met assez mal à l’aise, je naime pas du tout lidée de le voir livré au public. Vous savez sans doute comment il a été fait: à mon insu et pour ainsi dire contre ma volonté. Patris mavait parlé d’un film sur mes peintures et dans lequel il était promis que je napparaîtrais personnellement pas : tout le contraire de ce quil a finalement fait.Quant à la musique du film, elle na pas grand chose de commun avec ma musique; elle a été tripatouillée par les spécialistes du Service de la Recherche qui lont amplement complétée et transfigurée à leur mode si bien. quelle n’est plus la mienne mais la leur

Vence, 1er juillet65, 1 feuillet in-B. S’excuse pour un déjeuner manqué à cause d’un ramponeau dans les côtes ; raconte son refus d’une nouvelle prise de vue pour le film de Patris… On ne me verra pas souffler dans ma trompette au petit écran et j’en suis grandement soulagé.

Le Touquet, dimanche 19 sept. 65. En réponse à une très aimable lettre… J’ ai des objections à y faire… vous déplorez quelle renferme dans son libellé des termes plusieurs fois répétés, à quoi je me permettrai de vous répondre que l’usage des répétitions est une clef du grand style…Les réunions (remarquablement masculines) du Collège de Pataphysique ont quelque chose de vain, de vacueux, mais tout l’édifice entier de la Pataphysique apparaît quelquefois fondé sur la vacuité. La Vacuité… Jean Dubuffet SATRAPUS.
C’est l’époque où Dubuffet se détache de la Pataphysique. Le 28 octobre 1965, il rompt avec le Collège.

Paris, 28 octobre 65… Il y a longtemps que je me sens mal à l’aise à faire partie de ce Collège qui décidément ne fait pas du tout mon affaire. J’espère que vous ne men voudrez pas, que vous comprendrez mes raisons (qui sont tellement claires quelles n’ ont pas besoin dêtre explicitées). Jespère même que vous m’approuverez.

Vence, 26 avril 67. S’alarme de la santé de Lili, sa femme. À propos de l’Art Brut aux Arts Décoratifs… L’expositiona soulevé dans les milieux culturels, comme il fallait sy attendre, un petit succès destime; mais je ne crois pas que soient nombreux les gens qui, comme vous et moi, abordent les ouvrages présentés avec le même regard que sils portaient les prestigieuses signatures des artistes primés parla Biennale et homologués par la grande Bourse des marchands de tableaux et collectionneurs texans et chicagoins...

Paris, 27 juillet69. Jai reçu le livre de poèmes, l’élément l’eau (Fendre les flots )…Cest singulier comme un petit livre, finalement peu chargé de caractères, peut fournir lecture un temps plus long qu’un gros volume tout noirci. Non pourtant que les poèmes aient poids très lourd : ils sont graciles et légers, ils volent comme plume…

Paris, 3 janvier 1970… Frédéric Baal sactive avec ardeur à ses recherches de textes d’art brut. Quoique les écrits vraiment bien caractérisés et vraiment inventifs soient rares il y a déjà une petite récolte. De quoi faire un fascicule, peut-être deux…

Jacques Berne se désespère parce que vous ne lui envoyez rien pour son cahier de lHerne. Je serais chagriné que vous ny figuriez pas. Vous pourriez aussi bien prendre n’importe quel thème, par exemple ce que vous pensez de l’art brut, oubien ce que vous pensez de l’écriture, brut ou pas brut ou plus oumoins brut…

Paris, 17 mars 70. À la réception du texte de Queneau pour le numéro de l’Herne (qui paraîtra en 1973) Une belle surprise dans ma boite à lettres. J’ai lu sur le champ la savoureuse et autoritaire expertise. Très fine et très savoureuse. Je suis extrêmement content quil y aura (désubjonctivons) dans notre cahier de lHerne cette très dense pièce…Mémeut beaucoup la trace manifeste de la lecture très attentive de mes textes et la pleine sympathie que vous leur avez si généreusement octroyée…

Paris, 7 mai 70. À propos de l’exposition du Cabinet Logologique au C.N.A.C. à Paris… Il y a besoin de confidence et de pénombre dans les rapports de connivence quun entretien avec ses ouvrages; et cette connivence, j’ai éprouvé cela toujours à chaque fois,se trouve rompue ou dommageablement bousculée dès que les choses se trouvent indiscrètement portées sous les regards du public; il ne faudrait pas le faire; il faudrait se l’interdire…

Paris, 27 mai 1972. Morose on essaye de ne pas lêtre, on essaye de se persuader quon ne lest pas, mais bien sûr on lest. .. La morosité est due, évidemment, à une mauvaise adaptation de la pensée aux conditions de lêtre. La pensée fonctionne vicieusement, cest une chose bien certaine.

Mon atelier est maintenant encombré de mannequins de vitrines, de bottes, de gants et de chapeaux. Jhabille ces mannequins à laide de papiers armés et peints. Dhabiles tôliers formeursreproduisent ces costumes en tôle d’aluminium, après quoi des costumières moulent sur ces tôles des tarlatanesamidonnées, afin que pour finir des danseurs hideusement masqués sen harnachent de la tête aux pieds et se trémoussent un peu devant de grands décors peints à cette fin. Sur l’instant ce fait disparaître mamorosité…

Vence, 30 juin 72. Carte postale. Contrarié des cérémonies qu’occasionnent la vente de la maison à Vence… Mais la contrepartie est considérable. Elle est d’avoir ici retrouvé dans mes.livres les Enfants du Limon et d’en faire la lecture qui me console de tout…

Paris, vendredi 29 décembre 72. Dubuffet donne de ses nouvelles… je ne peux pas dire quelles soient excellentes, sauf à invoquer le « principe des équivalences » célébré par notre ami Latis, et qui vous est, selon lui, cher. Sur la bonne onde quémet ce principe, je suis heureux de vous apporter de moi des nouvelles excellentes… Le monument de New York a été mis en place…Jai eu beaucoup de contentement des américains, au point que depuis mon retour j’ai entrepris d’apprendre l’anglais. Je veux dire le vrai anglais et non pas lespèce de jargon infantile dans lequel je mexprimais jusqu’alors. J’ai aussi, au retour, fait encore autre chose : j’ai licencié tout le personnel de mes ateliers de Périgny et ceux-ci sont maintenant fermés.

Paris, 31 octobre1973. Dubuffet a vraisemblablement reçu le texte de Queneau Dubuffet le Magnifique, à paraître dans l’Œil… je trouve, dans ma boîte à lettres, ce prodigieux diplôme. Oh ! mon cher Queneau ! Je suis très ému. Moi le conspiré, le réputé mauvais coucheur, bâton merdeux, ennemi public, me voici peint sous ces traits d’éclatant soleil, voici ma merveilleuse finale récompense, mon sacre ! mon brevet de brave ! publiquement, solennellement délivré par vous ! par Godefroy de Bouillon ! par le Roi Arthur ! signé de sa main ! avec cette chaleur ! Je me sens comme le petit canard dAndersen ! Quelle impulsion vous me donnez là ! Je fais brosser mon armure ; jépingle vos couleurs à mon casque ; demain à l’aube, avec ce brevet dans mon sac, je repars en guerre. À vous J.D.

Paris, 7 juillet 75. Je vous soupçonne d’utiliser le bon truc des lieux de mémoire pour vous être souvenu de lenvoi du Diagnostic et de la Géographie…

J’ai aussi relu avec grande attention et grand profit le livre de Mme Yates sur l’art de la mémoire, qui me donne grande envie dentreprendre à mon tour de faire un « théâtre » ; cest bien cela en effet et rien que cela quil faudrait faire… Dès octobre, Dubuffet entreprendra la série des Théâtres de mémoire qui dureront jusqu’en 1979.

Paris, 2 décembre 1975. Quel aliment merveilleux pour toute mon année m’apporte la « Morale élémentaire » avec ses trois registres potage, plat, et dessert c’est au potage que j’en suis pour l’heure. À vos listes chantantes aux trois voix, coupées des petites ritournelles. Je crois n’avoir jamais rien lu de plus excitant, de plus opérant…

Paris, samedi 2 octobre 1976… Je viens dapprendre que vous êtes malade depuis deux mois; je nen savais rien, vivant de plus en plus confiné et reclus. Jen suis bien peiné… à mon offre daller vous voir, [ Madame Simonne ] répond que votre fatigue actuelle vous met hors d‘état de recevoir des visites. Ça me chagrine beaucoup de vous savoir ainsi affligé…Tenez ce petit message pour unilatéral et ne prenez pas, je vous prie, la peine d‘y répondre. Faites-moi seulement sa voir quand vous irez mieux si ma visite vous ferait plaisir et j’accourrai.

Queneau meurt le 25 octobre.
Précieux ensemble qui éclaire sur la personnalité de Jean Dubuffet peintre, écrivain et ami.

Gazogène n°01Gazogène n°01


Gaston Ferdière / Jean Dubuffet : folles amours

Gaston Ferdière / Jean Dubuffet

Folles amours et mauvaises fréquentations

Gaston Ferdière / Dubuffet

Gaston Ferdière

Notre ami André Roumieux écrit dans l’émouvant article qu’il consacra au Dr Ferdière dans le Bulletin des amis d’Henry Poulaille :« Ferdière était un homme généreux. Ce qui n’excuse pas les erreurs qu’il commit lors de la publication de son livre Les mauvaises fréquentations… »

Voici les quelques notes consacrées à Jean Dubuffet. Le ressentiment qui s’y manifeste n’altère ni notre admiration pour Jean Dubuffet, ni notre considération pour le Dr Gaston Ferdière. Nous aurions simplement aimé les connaître l’un et l’autre.

Jean-François Maurice

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À Céry-sur-Lausanne, je rencontrai le professeur Steck, qui hébergeait dans son asile la célèbre Aloyse, peintre qui avait trouvé dans l’art une vie nouvelle. Il y eut aussi des échappées vers les auberges du fond du lac et leurs grillades au sarment avec l’ami Gea Augsburg, alors dessinateur de l’armée suisse, et le séduisant’ Charles-Albert Cingria qui parlait en poète des vieux instruments de musique… et de bien d’ autre choses. À Genève, je passais bien des heures dans le cabinet du Pr Ladame : il me déclara me léguer sa collection. Malheureusement Dubuffet devait passer derrière moi ! À Genève aussi, j’enrichis mes connaissances relatives à l’empro, car je collectionnais déjà comptines, formulettes et nurcery-rhymes.

Si j’étais outré par les pratiques de superstition, je demeurais ouvert à l’apparemment incompréhensible. Un jour, un facteur landais vint me voir en vélo : un petit bonhomme souriant aux yeux mobiles et pétillants de malice. Il avait fixé sur son porte-bagage un carton bourré de dessins médiumniques, C’était Raphaël Lonné, aujourd’hui souvent exposé dans les galeries parisiennes. J’ai signalé son existence à Jean Dubuffet qui une fois de plus s’appropria la découverte. Un jour, à la devanture d’un marchand de journaux, j’apprends la mort de Robert Desnos et me mets à pleurer. Bientôt je me reproche d’avoir gardé dans un placard le manuscrit d’une pièce d’« anti-théâtre » de mon ami : La Place de l’Étoile. J’obtins sans retard l’accord de publication de Youki et le volume parut sous quelques semaines. Je songeais à un recueil collectif consacré à l’humour, me rendis à Limoges pour en parler à Anne et Georges-Emmanuel Clancier. Gaston Chaissac y faisait une de ses premières expositions à la galerie Magadoux et je fus un de ses premiers acheteurs. Gaston Chaissac que Dubuffet a pillé pour créer (!) son Hourloupe .

Folles amours
Folles amours

Gazogène n°01