Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Frédéric Allamel

Les jeux macabres de James Son Ford Thomas
Esquisse d’une philosophie de la mort

par Frédéric Allamel

James "Son Ford" Thomas
James Son Ford Thomas

James Thomas est né poétiquement en 1926 à Eden dans le Mississippi, référence fortuite à un temps mythique qui ignorait la mort. Cependant, issu d’une famille de métayers noirs et baptistes, il eut amplement l’occasion de mesurer l’intervalle de la Chute et de ses contraintes terrestres. Sa vie peut être à cet égard partagée en trois épisodes majeurs marquant chacun un certain rapport combinatoire entre la terre et la mort. Dès l’enfance et jusqu’en 1961 il fut lui-même métayer et résume cette condition en une formule expéditive mais qui en dépeint bien le cycle déprimant et souvent sans issue : « Tu empruntes pour mettre les semences dans le sol et finis toi aussi dans le trou ». En devenant fossoyeur, les dix années qui suivirent marquèrent une progression de ce contact tragique de la terre et de la mort. Il cessa par la suite de creuser des fosses car, dit-il avec son sens aigu de l’humour noir, « Les gens ne mourraient pas assez vite pour pouvoir en vivre ! ». Finalement, en 1971, saisi par une forme de transfiguration par l’art, il décide de se consacrer exclusivement au blues et à la sculpture, passions jusque là affleurantes mais subordonnées aux nécessités vitales.

Guitariste et chanteur dans la tradition du Delta, il est depuis devenu un bluesman émérite et internationalement reconnu. Mais c’est surtout dans sa statuaire que transparaissent ses préoccupations immuables par l’utilisation de l’argile crue, héritage de ses activités d’antan, des labours à la tombe, et par une thématique morbide représentative de sa philosophie de la mort.

Sur un plan iconographique et hormis un riche bestiaire, son œuvre gravite autour des stades de la décomposition. D’abord le caractère fugace et dérisoire de la vie  : ses bustes paraissent ainsi appartenir à une humanité fraîchement décapitée et, sous le baroque de la parure (perruques, lunettes, bijoux, maquillage … ), transparaissent déjà les traits des futurs squelettes, un peu comme dans certains portraits de Kokoschka. Ensuite le cadavérique ! Cet ancien fossoyeur, fasciné par l’inertie des corps désormais privés de vie, a produit un nombre important de cercueils miniaturisés dans lesquels sont allongés des hommes en costume et cravate. Encore ouvertes, ces bières invitent à participer à la veillée mortuaire ce qui, somme toute, s’inscrit assez bien dans les ritualisations funéraires de la communauté africaine-américaine. Poussant ce thème jusqu’à son paroxysme, il a récemment réalisé une scène semblable mais à l’échelle, ce qui amplifie d’autant le malaise suscité par ce type d’œuvres. Enfin, phase avancée de la dégénérescence : le squelettique ! Là encore, il se complaît à représenter des foules de crânes humains, parfois même pourvus de dents réelles. Signe ultime de l’immortalité de l’âme, des feuillets d’aluminium remplissent souvent les cavités orbitales afin de promouvoir une lueur intérieure que n’affecte en rien la déchéance des corps. Il se dessine donc un glissement progressif vers la putréfaction en trois étapes : le labile des apparences que prolonge le cadavre et conclut le squelette. Il manquerait l’abstraction de l’aboutissement en poussière. À moins que l’argile n’assume cette fonction inépuisable de génération des formes (voire vitales d’après le mythe biblique [Genèse 2.7]) à partir de la matière déchue, symbole discret de l’éternel retour où s’enchevêtrent étroitement décomposition et recomposition.

Homme dans un cercueil, 1984. Argile crue et peinture.

Je me suis intéressé ailleurs à cette esthétique de la laideur que James Thomas rend exemplaire et qui rejoint la conception de Nietzsche à ce sujet. Ce que je retiendrai ici est le joyeux détournement de la mort auquel il procède. On sait que la fête a une valeur hautement cathartique et que les jeux et amusements macabres visent à mieux l’appréhender en la désamorçant épisodiquement. En ce sens, James Thomas est un représentant emblématique de la famille humaine des homo ludens. Dès son plus jeune âge il se plaisait à construire des jouets et surtout des tracteurs qui lui valurent son surnom toujours actuel de  « Son Ford ». Mais sa farce proprement inaugurale se produisit alors qu’il avait dix ans. Afin de provoquer l’effroi qu’il pressentait intuitivement chez son grand-père envers le monde surnaturel, il façonna son premier crâne d’argile qu’il plaça sur une étagère où celui-ci avait coutume de se rendre, dans le noir avant d’aller se coucher. L’effet fut paraît-il saisissant et figure en bonne place des anecdotes incontournables de la vie de l’auteur. Un demi siècle plus tard c’est le même esprit qui surgit lorsqu’il confectionne un mannequin à taille humaine qu’il place dans un cercueil de récupération et dispose sur le porche de sa petite maison afin d’inventorier les différentes attitudes des visiteurs ou simples passants face à la mort. À la manière de James Ensor, peintre des masques et théâtralisant la parodie jusqu’à devenir squelettophage, on retrouve dans son œuvre les questions essentielles dont est pétri le grotesque, encore doit-on être convaincu que le sérieux n’est en rien synonyme de triste, et que le frivole est souvent fondamental. Si James Thomas joue avec la mort, c’est autant pour se jouer d’elle, et de cette connivence surgit une réflexion empirique, qui est la marque d’une philosophie populaire et vivante. Et si la plaisanterie est ici fondamentalement heuristique elle sait encore inclure la perspective métaphysique ou l’observation phénoménologique. Aussi faut-il savoir percevoir ces contributions brutes, visuellement argotiques et fantasques, au même titre que les essais savants sur l’éphémère de la vie et la dissolution finale.

Skull, 1987. Argile crue, dents et coton.

Frédéric Allamel
Gazogène °09


Thierry Lambert, « L’Indien Blanc »

« L’Indien Blanc »

par Jean-François Maurice

"L'esprit des mondes premiers", Thierry LambertThierry Lambert : L’Esprit des Mondes Premiers

L’attirance de Thierry Lambert pour l’art des Indiens des plaines n’est pas un jeu gratuit ni même une simple fixation à l’enfance. Elle recoupe une attitude plus générale face à la vie, attitude que faute de mieux nous qualifierons de panthéiste. Son souhait de nudité, de « peindre nu », a pu sembler outrancier et caricatural mais je le crois sincère et en accord avec sa sensibilité et sa vision du monde.

Certes, Thierry Lambert n’a pas la naïveté d’imiter l’art des Indiens ! Mais il cherche, comme eux, à se replacer face au monde dans une position de  « médium » pour lequel l’art, la création esthétique, n’implique aucune transcendance. L’artiste n’est qu’un « passeur de choses », un « couturier de réalité » en apparence disparates. Voici pourquoi les personnages dessinés et coloriés s’apparentent à mes yeux à des patchworks ou prédominent les formes triangulaires et les lignes brisées. Ils semblent réalisés à main levée et comme limités par une invisible aiguillée : plus de fil au bout de l’aiguille de l’imagination et le dessin s’arrête !

Quelle destin peut avoir une telle forme d’expression ? Ne va-t-elle pas s’appauvrir, se scléroser, devenir stéréotype à l’instar d’autres formes « médiumniques » ? Ne peut-elle devenir caricature d’elle-même une fois exploré toutes ses potentialités symboliques ?

Ce danger, Thierry Lambert l’a déjoué en réalisant des livres uniques à partir de textes inédits d’auteurs tels Andrée Chedid, Michel Butor, Bernard Noël…

Ainsi s’enchevêtrent signes et symboles, correspondances visuelles et conceptuelles.

L’écriture magique rejoint la magie de l’écriture. Pour notre plus grand plaisir.

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


Tour de France de quelques bricoles en plein air

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites)
en plein air

(premier épisode)

par Bruno Montpied

Il est bon de se demander périodiquement quelle est l’activité que l’on préfère exercer. En ce qui me concerne, en dehors du farniente, pour lequel, comme disait Jacques Prévert, j’ai d’excellentes dispositions, et après éliminations de toutes sortes d’activités-corvées, imposées par les nécessités de la vie dans cette société, comme la nécessité de la gagner par exemple, je crois que je peux distinguer la rêverie.
Rêverie qui peut être active, bien entendu. On ne rêve pas seulement couché. Le rêve éveillé existe, plus ou moins refoulé par les contraintes, stimulé au contraire dès que l’absence de but ou le désœuvrement s’emparent de nous. La rêverie ambulatoire, activée par le hasard d’une promenade où le regard reste perpétuellement et intensément accueillant à tout ce qui peut arriver de curieux, insolite merveilleux ou inquiétante étrangeté aussi bien, la rêverie en marche, partant à la découverte d’œuvres de hasard, d’une poésie qui s’ignore, d’art brut, voilà ce qui me retient encore aujourd’hui.

Je ne veux pas, disant cela, contribuer à alimenter un quelconque et nouveau corpus artistique, voire le nouveau marché, encore balbutiant, de l’art singulier. Il y a assez de critiques d’art et de spécialistes de l’art marginal qui agissent en ce sens pour qu’on en ajoute encore un. D’autant que ces messieurs font fausse route et trahissent l’art brut en le réduisant à une simple esthétique de plus (je ne peux, ici, qu’avouer mon accord absolu avec ce qu’écrit Mme Annie Le Brun dans Du luxe à l’état sauvage, sa préface récente à l’exposition Slavko Kopac à la Galerie Alphonse Chave de Vence : «  [l’]attitude personnelle de Kopac a largement contribué à empêcher, des années durant, l’Art brut de basculer dans le domaine culturel, comme cela est en train de se produire aujourd’hui sous l’égide de spécialistes s’autorisant l’un après l’autre, à y voir les fondements d’une anti-esthétique ou d’une de ces contre-cultures dont notre époque fatiguée raffole. » Deux pages plus tôt, Annie Le Brun avait également écrit :  « Quant à la reconnaissance esthétique, Kopac lui voue une superbe indifférence qu’il est un des rares à partager avec les seuls artistes qu’il admire et respecte : les fous, les illuminés, les inspirés de l’Art brut. »).

J’ai la passion de l’ombre. De mes frères en rêverie, quel que soit leur place dans l’infecte hiérarchie sociale, je me sens proche. Mais j’ai un faible pour tous ceux qui font de l’art sans le savoir, ceux que, d’une façon très cohérente au fond, les critiques d’art cultivés regardent de haut, les ignorant la plupart du temps, et, lorsqu’ils acceptent de leur consacrer un strapontin dans le grand cirque culturel spectaculaire, les considérant avec cette espèce de condescendance et de paternalisme nécessaire à la constitution de leur bonne conscience.
Mes frères vivent dans l’ombre, cela ne veut pas dire qu’ils ne cherchent aucune audience, aucune amitié. Sans me faire trop d’illusions sur les possibilités d’éviter les dangers de récupération par les quelques espions toujours prêts à nourrir le spectacle médiatique-bouillie pour les chiens, je pense qu’il y a nécessité de maintenir les ponts ouverts entre les créateurs sauvages, solitaires, égocentriques, et leurs amis inconnus. Pour une société secrète de l’ombre-poésie…

Enseigne et rochers
Enseigne et rochers

De la France, inconsciemment, je me fais une carte bizarre, épurée de la majorité de sa superficie habituelle, seulement réduite au territoire qui m’arrange, celui sans ennui où les intervalles entre chaque surprise et découverte font une longueur suffisante pour qu’aucune force d’inertie ne s’interpose entre mes émerveillements successifs.
Je rêve qu’une main géante, comme celle de King-Kong dans le film splendide de Cooper et Schœdsack, me cueille pendant mon sommeil et me dépose encore inconscient près de la pointe de Pern à Ouessant. Une main aussi ahurissante que celle qu’on découvre à Joué-les-Tours sur un boulevard périphérique, enseigne publicitaire moderne certes, mais tendant, à celui qui sait voir, la clé des champs.
Ouessant, avant-garde et poupe de la fin du monde (beauté du mot « Finistère »… ), main ouverte sous le ciel immense,faisant l’aumône aux grains qui exposent une fresque très abstraite, sans cesse défaite puis reprise, dessinée avec les nuages et coloriée au gré des caprices du soleil de l’aube au crépuscule.

Réveillé au milieu d’un tableau de Max Ernst, encerclé de frottages concrets, minéraux aux teintes changeantes, libérant des formes fantastiques, là aussi, au gré de la progression des ombres creusant les contours, on commence en plein trouble interprétatif le voyage-surprise (parenthèse : j’ai toujours rêvé de voir le film de pierre Prévert qui porte ce titre. Un extrait entraperçu un jour m’ayant pour toujours enchaîné à le reconstruire entièrement ; à partir de lui, tant ce dernier était prometteur ; autre parenthèse : le cinéma, le souvenir de situations vécues dans des lectures, infusent dans la réalité. Je m’efforce, à dire vrai sans trop me fatiguer, de maintenir cette osmose qui transfigure les situations a priori banales). C’est ici que la règle magique énoncée ci-dessus, à savoir la nécessité de réduire les intervalles entre chaque surprise rencontrée sur le bord de la route, montre toutes ses vertus. Les yeux chavirés à cause des mirages entrevus à la pointe de Pern, la confiance plus tout à fait stable envers ma faculté à identifier les phénomènes nouveaux, rendent mon attention encore plus apte à repérer tout signe insolite pointant à l’horizon.

Suivant à la Pentecôte 91 le sentier de Grande Randonnée (G.R.35) qui serpente dans la vallée du Loir (peu de « spécialistes » de l’art brut se livrent à la randonnée, gageons-le ! Et je ne parle pas, sous ce terme de randonnée, des excursions d’après repas, plus ou moins digestives, mais bien de promenades au long cours, durant plusieurs jours, sac au dos, avec bivouacs successifs, topo-guides à portée de la main [je n’ai pas honte d’avouer mon faible en effet pour l’encadrement « institutionnel » de mes randonnées -j’ai toujours eu une reconnaissance sans limites pour le Comité National de Grande Randonnée qui édite ces guides et coordonne les différents comités régionaux dont les membres, érudits géographes, promeneurs passionnés, apôtres de la marche, balisent patiemment des milliers de kilomètres depuis des années, ce qui a pour résultat de permettre actuellement l’accès à un réseau incroyablement diversifié de chemins, sentiers secrets, en marge des routes et des automobiles, qui s’étend dans toutes les régions de France, le plus souvent fort bien choisis, esthétiquement et culturellement parlant, je veux dire combien de fois j’ai dû à l’organisation de ces G.R. de découvrir des sites naturels enchanteurs, et des œuvres en plein air d’autant plus délectables qu’elles étaient inattendues]), que l’on excuse cette parenthèse au sein de laquelle du reste une autre s’est greffée, telle une poupée russe, mais l’écriture vagabonde à l’image de mon sujet… Je suivais donc le G.R.35 non loin de Gué-sur-Loir lorsque j’aperçus sous un sapin, dressé à la fourche de deux chemins, une statue grossièrement façonnée. L’impression immédiate fut·plutôt proche du malaise.

Il s’agissait d’un bonhomme seulement muni d’une tête et d’un tronc. Planté dans le sol au milieu de cailloux aux formes tortueuses, ce tronc lui-même n’était fait que d’une roche oblongue (ancienne pierre levée, dont le caractère obscurément sacré avait été détourné ?) que l’On avait recouverte superficiellement de ciment. La partie du personnage la plus travaillée était la tête. Des billes de verre faisaient office d’yeux, et des cailloux blancs figuraient les dents. Il semblait que l’auteur (ou les auteurs?) de cette statue fruste, conscient(s) de son caractère insuffisamment achevé, eût (eussent) tenté d’y remédier en ajoutant deux pièces de vêtement, un béret et une cravate, tous deux noirs. Une ceinture de laine tricotée avait aussi été jointe, liée autour du cou. L’ensemble paraissait bâclé, bricolé à la va vite. On eût dit qu’il avait fallu sacrifier l’adresse et l’art à la nécessité pressante d’ériger le bonhomme. C’est pourquoi je me suis convaincu sur le moment que ce devait être pour une raison cultuelle. L’art ne comptait pas en l’occurrence, c’était la religion, le mobile… Cette statue a toute l’apparence, fruste certes, d’un quelconque dieu païen attardé au fond de nos campagnes dépeuplées, où ne subsistent plus guère les anciennes traditions, d’habitude. À l’appui de cette interprétation, je signalerai que dans le torse de « l’être », près du cou, est incrustée une grosse clef en fer, légèrement rouillée (cette statue est de création récente), dans laquelle étaient glissés lors de mon passage des épis de blé. Il semblait qu’on vînt de sacrifier à l’effigie, en l’ayant priée de bénir la future récolte, d’en assurer la santé et la quantité. Des petites étoiles en fer blanc étaient suspendues aux branches, juste au-dessus de « l’homme ».

Il a, à dire vrai, une adéquation parfaite de l’aspect fruste de cette œuvre d’art inconsciente à l’aspect sommaire du culte qui s’y rapporte. D’assez loin, cette statue votive grossière me rappelle d’autres effigies mystérieuses semées dans les champs, comme cette Mourgo, menhir sculpté fort ancien cette fois, que l’on trouve dans les environs de Saint-Étienne-du-Grès dans les Bouches-du-Rhône (voir le Guide de la Provence Mystérieuse,  p. 431), qui serait une représentation archaïque de la fécondité.

Il reste donc encore dans les campagnes quelques vestiges de cultes dont les racines se perdent dans la nuit des temps. L’œuvre d’art sculptée, ou peinte aussi bien, entretient, comme on le sait, des rapports d’extrême cousinage avec le religieux ou la superstition, voire avec la sorcellerie. À celui qui veut posséder la maîtrise des êtres et des choses (et, en définitive, du monde), un simulacre d’homme ou d’animal permet par l’opération de la magie (de la croyance absolue dans les pouvoirs de l’imagination, en fait) toutes les manipulations, tous les usages, susciter l’amour, ou à l’inverse, la souffrance…

Des statuettes religieuses frustes, chefs-d’œuvre de naïveté et de stylisation sommaire, au travers desquelles passe une émotion qui n’a pas d’âge (et qui n’en est que plus précieuse, alors), peuvent encore se rencontrer dans différents coins de France. À Albepierre par exemple, dans le Cantal, où je passais mes vacances en août 1990, on découvre des croix-de pierre fort rudimentaires, très proches par l’audace (inconsciente ?) de leurs simplifications des merveilleuses croix bretonnes (mais on en trouve aussi en Alsace et dans d’autres régions où les traditions religieuses naïves sont comme par hasard restées très vivaces). J’en donne un exemple ci-contre (on notera la date -1842- apposée au bas de la croix) ainsi qu’une reproduction d’une extraordinaire Piéta que j’ai découverte, encore nichée dans son petit oratoire sur le bord d’un chemin, dans ce même Cantal qu’Albepierre, sans qu’aucune grille ou porte ne la protège des convoitises si répandues de nos jours… Je ne donnerai bien entendu pas l’adresse de l’endroit !

Pour revenir brièvement dans le Vendômois où se trouve la statue décrite ci-dessus, il me souvient que c’est aussi dans cette même région que j’ai aperçu à maintes occasions des épouvantails, aux atours particulièrement soignés. Ce qui n’est plus si fréquent dans les campagnes actuelles. L’épouvantail, création de plein vent totalement dégagée de toute imputation artistique, donc particulièrement gratuite, faite en dehors de tout sentiment de gloriole, dont le seul public est l’assemblée des oiseaux, est une œuvre parfaitement brute, parfaitement involontaire. Gesticulant fixement dans l’immensité désolée des campagnes, il paraît en même temps servir d’exorcisme face au grand vide, à l’immense insignifiance de l’homme dans l’univers, face à la mort, au néant.

Les épouvantails sont toujours un peu métaphysiques. Ils gardent une fonction, et sont donc peut-être un peu moins gratuits que d’autres créations populaires comme les graffiti, considérés d’ordinaire moins immédiatement « utiles ». Que ceux-ci soient gravés patiemment au fond d’oubliettes, ou tracés légèrement sur un mur dans un recoin secret, ils procèdent d’une urgence, d’une profonde nécessité. Il y va de la vie de celui qui les crée. L’existence se raccroche au fil ténu de ces ,dessins confiés au hasard. C’est une bouteille à la mer, lancée vers la postérité. C’est un rempart dont on veut s’affranchir en le creusant, en le remodelant.

Voici les signes que je traque.

Peu importe même le contenu, comme dans le cas de ces statuettes religieuses au charme naïf, seul compte pour moi le désir poétique qui sous-tend, souvent en dépit de leur contenu, les œuvres au talent spontané que le hasard a mises. sur -ma route. Épouvantails, graffiti, sculptures anonymes, ou même certain jacquemart inattendu, comme celui que j’ai découvert, toujours dans le Cantal, sur cette villa appelée « La Coustoune »…
Il s’agissait d’une imposante maison d’allure patricienne située en _pleine ville, construite au début du dix-neuvième siècle et restaurée (transformée), nous dit une pierre d’imposte, « de 1932 à 1935 ». Malgré ses belles pierres, ses étages, sa terrasse, elle n’aurait rien eu pour m’attirer outre mesure s’il n’y avait pas eu dans une sorte d’échauguette d’imitation médiévale un groupe de quatre personnages sculptés en bois polychrome.

Villa à échauguette et personnages sculptés
Villa à échauguette et personnages sculptés

Ils sont costumés à la manière auvergnate, et ils dansent la bourrée. Deux couples : les hommes portent les prénoms de Philippe et Robert, les femmes de Geneviève et d’Alice. Ce groupe se met à tournoyer si l’on met en marche un moteur. Autrefois, dans les années 30 (l’horloge placée au-dessus du groupe indique la date de 1934), le groupe tournait lorsque chaque heure sonnait. Par respect du voisinage, l’horloge a cessé de faire retentir ses cloches. L’actuel propriétaire des lieux m’a reçu et a consenti à me donner quelques· explications, à vrai dire assez maigres, car il n’est pas le responsable de l’installation de ce que j’appelle, peut-être improprement, le jacquemart (« improprement » : en effet, ce dernier désigne plutôt, d’habitude, le mécanisme mettant en scène des automates qui frappent, par exemple avec un petit marteau, les cloches sur un édifice important, beffroi, église, hôtel de ville, etc.). C’est l’ancien propriétaire (décédé en 1964), un chirurgien, qui aurait eu l’idée de cette fantaisie. Elle servait à fêter aussi l’existence de chacun de ses quatre enfants, ce qui justifie la présence des prénoms au pied de chaque statue. Les cloches qui étaient placées au-dessus de l’horloge (voir photo de la page précédente) portaient, elles aussi, semble-t-il, les prénoms de ces enfants.

À examiner de près les statues, qui sont de style naïf, un peu comme certaines statues religieuses des églises bretonnes – et c’est ce qui fait l’originalité et la séduction de ce « jacquemart » à mes yeux -, je relève la signature d’un artiste : J.Jégouzo, le nom d’un lieu : Auray (situé comme on sait dans le Morbihan), et une date : 1935, la même que celle de l’horloge.

Intéressante signature… Depuis ma visite à cette villa, je n’ai pas fait progresser mon enquête au sujet de ce jacquemart charmant. Le hasard me servira ou non par la suite, je le verrai bien. Inutile de forcer les choses pour le moment. Et puis, je n’aime pas trop les méthodes de fouille systématique.

Au cours d’une visite dans le Morbihan, quelque temps après, je suis passé à Auray (je ne cherchais rien de précis par rapport à ce M.Jégouzo). J’y étais surtout attiré par le petit musée d’art religieux populaire qui s’abrite dans l’ombre de la basilique Sainte-Anne, infâme lieu de bigoterie la plus rance, soit dit en passant (quels regards soupçonneux s’appesantirent sur moi et mon amie photographe Marie-José Drogou quand nous demandâmes l’autorisation de faire des photos… ! Autorisation qui,bien entendu, nous fut refusée, sous prétexte de danger de vol. En réalité, un grand vent d’irrationnel obscurantiste souffle dans les parages…). Ce petit musée recèle des trésors, ceci dit, sous la forme, essentiellement, d’ex-vota peints assez anciens (dix-huitième siècle), dont un est particulièrement amusant (un prêtre qui continue de prier, une hachette enfoncée dans le crâne… Les corbeaux ont la peau dure… ).

Prêtre avec une hache enfoncée dans le crâne
Trésor. Prêtre avec une hachette enfoncée dans le crâne
H.  : 0,80 • L. 0,87. Inscription : « EX-VOTO ».
« Protection de Ste-Anne en faveur du recteur de Camors. Grièvement blessé, en 1720, il invoque Ste-Anne et obtient guérison ».
En 1720, le recteur de Camors était Pierre Guillemet à qui son neveu, originaire de Languidic, succéda en 1736.
Le prêtre, revêtu d’une soutane noire est agenouillé sur un prie-dieu.
Une hache est demeurée enfoncée dans son crâne, à hauteur de la tonsure. Devant lui, une croix avec bénitier et, derrière, son bréviaire est posé sur une table.
Le trésor conserve l’os du crâne où se voit la cicatrice de la blessure.

(extrait de la brochure éditée à Auray sur la Galerie d’Art Religieux Populaire de Sainte-Anne d’Auray, 1976)

On y trouve aussi des statues d’allure naïve. Leur stylisation rappelle quelque peu le style des danseurs de bourrée de la Coustoune… M.Jégouzo appartient sans doute à une tradition de sculpture populaire assez commune dans la région d’Auray, et plus généralement dans tout le reste de la Bretagne (on a jusqu’ici très peu étudié la sculpture populaire bretonne telle qu’elle s’est développée depuis le seizième siècle environ jusqu’au milieu du vingtième siècle).
(À SUIVRE)

Bruno Montpied
Gazogène n°06