Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Michel Rouby

Michel Rouby, dans les veines du réel

Michel Rouby : dessin encre blanche sur papier noirLa maison de Michel Rouby, même si elle se trouve à Cahors, semble en pleine campagne ; mieux, déjà ailleurs. Là, à l’étage, il a installé son atelier, ne travaillant plus professionnellement parlant qu’à mi-temps pour se consacrer à ce qui en vaut vraiment la peine, la création.

Michel peut avoir de qui tenir, car il est le frère de ce Jacques Rouby auquel Gilbert Pons avait consacré une belle étude dans notre numéro 20 de Gazogène.
Si les deux frères se ressemblent étrangement – même taille, même stature d’anachorète, même visage émacié – et si leurs œuvres peuvent matériellement se rejoindre, dans la mesure où Michel réutilise parfois les matériaux que Jacques a cent fois remis sur le métier, le résultat n’en est pas moins totalement différent.Michel Rouby : dessin
Il y a du reste là quelque chose à creuser dans cette diversité créatrice au sein d’une même fratrie et je ne peux m’empêcher de penser aux frères Duchamp – Marcel, Jacques Villon et Duchamp-Villon – qui étaient seulement un de plus !

Mais tournons nous maintenant vers les œuvres.

Et là, avec elles, nous sommes littéralement aspirés, happés comme par un maelström minéral. Nous rentrons pleinement à l’intérieur de la matière, mais une matière vivante. Nous voilà cheminant dans les veines de la terre, comme au cœur d’un vaste corps. Nous devenons les explorateurs des profondeurs du réel.

Cette vertigineuse mise en abyme va si loin que Michel Rouby avait imaginé mettre à disposition des amateurs, attachées à chaque tableau, de petites loupes. Non que les œuvres de Michel Rouby soient de petits formats, bien au contraire, mais parce que sans cesse elles sollicitent le regard à aller plus loin, à s’enfoncer plus avant, à se laisser emporter par je ne sais quel courant souterrain. Mais qu’on ne croit pas cependant avoir à faire à une peinture évanescente. Ce travail est parfaitement structuré, traversé par des lignes de force efficaces aussi bien dans l’infiniment petit que dans la vision globale du tableau.

Si nous devenons les mineurs de fond de cette création singulière, nous y sommes d’autant plus aidés que Michel Rouby juxtapose des entrelacs quasi médiumniques dessinés à la plume et de grands aplats où il se révèle un coloriste aussi inspiré qu’inventif.
Et je veux prendre ce mot de mineur au sens de sapeur de nos misérables certitudes qui pervertit le sous-sol du réel, qui creuse des chausse-trappes à l’évidence sensible, qui place des pièges au conformisme de la représentation, qui détourne l’ordre apparent des choses. Oui, pour moi, les tableaux de Michel Rouby sont ceux d’un mineur de fond qui travaille en silence, qui retient son souffle, qui évite la dangereuse lumière génératrice de grisou. La référence à Augustin Lesage paraît alors évidente. Michel Rouby est un travailleur de la nuit, un bijoutier du clair de lune qui s’en va dérober à la matière ses richesses et ses secrets les mieux cachés.

Michel Rouby : dessin
Michel Rouby : dessin, encre blanche sur papier noir

Mais c’est aussi un travail de Frère Mineur, de moine, d’ascète dans son scriptorium, œuvrant hors du temps pour transmettre à d’autres un essentiel autant qu’hypothétique message.
Comme tous ceux qui se coltinent l’essence du réel, Michel Rouby retrouve ce que Bachelard avait si bien nommé dans L’eau et les rêves : « une morale de la matière ». Ici, c’est plutôt sous le registre des rêveries de repos et de la volonté que nous nous trouvons mais c’est toujours la poésie qui est gagnante.

Jean-François Maurice
Gazogène n°23


Roger Cros

Roger Cros

par Jean-François Maurice

Nous voici en virée avec André Roumieux pour aller visiter Marie Espalieu. Sur le retour nous passons par Autoire.

Là, c’est la rencontre avec un personnage : Roger Cros !

Roger Cros
Roger Cros

Roger Cros sculpte et expose dans une petite « Galerie », sa propre maison, le long de la route.

Sa vie ressemble à un roman à la Cendrars : il a été en effet boxeur (poids coq : 54 kg, pour ceux qui, comme moi, ne sont pas très au courant) et a même disputé un championnat de France. Mais sur ce sujet et ses arnaques, il en a su un rayon. Garçon-boucher et boucher aux Halles, il est au cœur de la vie. Petit à petit, il se « range des voitures » : il travaille aux cuisines de l’ex ORTF et y devient gardien et agent de la sécurité. Il s’en retourne enfin en son village, et brusquement se met à la sculpture.

Ses œuvres sont exécutés avec tous les matériaux possibles mais principalement le ciment et la terre. Surtout elles sont peintes. D’une peinture souvent sanguinolente, viscérale… si je puis dire ! Il y a en effet quelque chose qui rapproche les créations de Roger Cros de la boucherie, de la viande. Mais peut-être est-ce une illusion de ma part ?

Quoiqu’il en soit par son travail et aussi par son action pour permettre à d’autres créateurs marginaux d’exposer et de se faire connaitre Roger Cros mérite d’être connu.

Jean-François Maurice
Gazogène n°05


Le monde enchanté de Gaston Mouly

Le monde enchanté de Gaston Mouly

par Jean-François Maurice

Dessin de Gaston Mouly
Dessin de Gaston Mouly

Gaston Mouly est lotois et j’ai la chance d’habiter le Quercy. Encore fallait-il le rencontrer ! Cette chance m’a été donnée avant même qu’il ne soit un nom dans l’Art Brut à la suite d’un concours de circonstances assez étrange qui m’avait mis en contact avec le photographe Philippe Soubils. Ce dernier « suivait » en effet depuis longtemps un sculpteur marginal malheureusement trop méconnu Zaccariou. Ce dernier avait obtenu une commande pour réaliser une sculpture monumentale au Lycée de Gourdon. Hélas, entre le projet et la réalisation il y avait loin ! Heureusement, un entrepreneur en maçonnerie qui venait de prendre sa retraite offrit généreusement son service. Cet homme, au cœur sur la main, c’était Gaston Mouly. Déjà il créait des œuvres originale en ciment armé. Ses Galettes représentaient des personnages qui seront repris ultérieurement dans ses dessins. Ces formes ressemblaient à des pains croustillants : pains frottés au lard, à l’ail et poivrés qu’on appelle « fougasses ». Avec le recul, ces œuvres peuvent s’apparenter étrangement avec celles, de même nature, de cet autre classique de l’Art Brut qu’est Sallingardes, de Cordes. Toutefois aucune relation ne peut être établie entre eux ! Magie de la création ? Identité de matériaux, identité de formes ? Imaginaire régionaliste et folkloriste commun ? Mystère.

En ce temps là, Gaston Mouly créait sous sa maison un monde à lui. Le ruisseau coulait et les statues en béton armé s’érigeaient. Merveilles de spontanéité et de fraîcheur, de naïveté et d’innocence. Cependant Gaston Mouly, en maçon responsable, dessinait ses projets et préparait soigneusement ses armatures métalliques. Il me l’a dit lui-même : c’était techniquement irréprochable.

Gaston Mouly
Dessin de Gaston Mouly

Or, à la suite d’un premier contact avec Gérard Sendrey à Bègles, Gaston Mouly va reprendre et développer ses dessins aux crayons de couleurs. Et la magie va opérer ! Les dessins vont non seulement prolonger l’œuvre « sculptée » mais encore l’accentuer.
Les dessins de Gaston Mouly sont d’une fraîcheur époustouflante ! Ce n’est pas seulement l’enfance qui revient mais une multitude d’impressions de souvenirs, de scènes vécues directement ou par ouïe-dire… Toute une mémoire rurale, régionaliste et pourtant universelle ! Que de fugaces souvenirs sont ici transposés et conjugués de mille manières. Contrairement à ce qui a pu s’écrire ici ou là, Gaston Mouly ne triche jamais même si chaque dessin peut être une interprétation d’une même scène, d’un même souvenir, d’un même événement. Qu’importe car l’imagination de Gaston Mouly en plongeant ses racines dans ses souvenirs d’enfance rejoint l’imaginaire collectif. Quelque soient les saynètes, il y a une immense joie, un grand bonheur de vivre dans chaque œuvre de Gaston Mouly, et ce plaisir, il sait comme personne nous le communiquer.

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


Les bonnes pâtes d’Annie Lauras

Annie LaurasAnnie Lauras

Dans le cochon, c’est bien connu, rien ne se perd ! Et quand on a appris étant petite à faire la pâtée pour eux, ça ne s’oublie pas ! C’est ce qui est arrivé à Annie Lauras  : née au fin bout de la Bretagne, la vraie, celle qui, à quelques kilomètres de la mer ne la connait pas, elle a connu la vie, la vraie vie rurale ! Après des années de voyages et d’errances, elle a retrouvé la campagne, pas celle du cochon mais celle de la prune… d’Agen bien entendu !

Rien d’étonnant alors si, lorsqu’elle va se mettre à créer, elle utilise la matière brute, la pâte à papier. Triant les différentes couleurs imprimées, Annie Lauras constitue autant de nuances dont elle va se servir ensuite pour ses compositions mi-sculptures, mi peintures, tableaux en relief aux thèmes expressionnistes.

Toutefois, peu à peu, ses tons vont s’adoucir et la violence caricaturale des personnages déchirés s’estomper ; une douce magie remplace insensiblement la magie noire des débuts. Le papier se fait complice, s’humanise sans s’édulcorer ni s’affadir.

La révolte est encore présente, ne serait-ce que dans le matériaux insolite utilisé qui rapproche Annie Lauras d’une autre créatrice encore ignorée : Zaeli.

Il n’empêche : Annie Lauras triture encore la pâte, elle y incorpore bon levain, et sort bonne œuvre. À nous de savoir la déguster du bout des lèvres ou à pleine dent ! Ou comme l’on embrasse : à bouche-que-veux-tu !

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


Danielle Le Bricquir, mythe impalpable

DANIELLE LE BRICQUIR, MYTHE IMPALPABLE

Danielle Le Bricquir

Dès ma première rencontre avec son œuvre je me suis trouvé en communion. Ce qui me fait plaisir c’est que toutes les personnes amies qui, depuis, ont rencontré à Cahors Danielle Le Bricquir me demandent systématiquement de ses nouvelles. Mais la pure subjectivité peut-elle s’ériger en critère esthétique ? Eh certes ! Car on confond trop souvent celle-ci avec le pur copinage, le renvoi d’ascenseur, l’écrit de complaisance… Pour moi, un des critères de sélection relève de l’empathie, de l’identification affective – et sensible – et cependant distanciée, distance sans laquelle l’émotion n’aboutirait qu’à l’hagiographie.

Évidemment à cela s’ajoute d’autres critères intellectuels, culturels et historiques : Art Brut ? Neuve Invention ? etc. Sans parler de la création d’un univers mental et plastique plus ou moins original et singulier.

L’art de Danielle Le Bricquir est à son image : fragile et immémorial. Ses statuettes haussent l’événement quotidien à hauteur d’un mythe & les aléas de la vie au niveau d’une geste légendaire. Voyez cette foultitude de personnages dont chacun existe d’une vie propre. Ils expriment comme dans un imagier d’autrefois toute la gamme des sentiments, des désirs,des passions. Chaque saynète grouille de pulsions, d’angoisses, de meurtrissures.

La fragilité des matériaux est à la mesure de la dureté des temps. Contemplant cette théorie de statuettes furieusement inventive, on ne peut s’empêcher de penser à ce propos d’Alain : « Il n’est pas de vrai bonheur sans une pointe d’angoisse ».

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


Pas de temps à perdre pour Eder

Attention, peinture fraîche !

Pas de temps à perdre pour Eder

LA DÉCOUVERTE D’UN NOUVEAU CRÉATEUR EST TOUJOURS UN MOMENT PRIVILÉGIÉ : ME VOICI INTRODUIT DANS UN GRENIER AMÉNAGÉ EN ATELIER, CELUI DE « EDER ».
LE MAÎTRE DES LIEUX N’EST PAS ENCORE ARRIVÉ. JE PEUX DONC M’IMPRÉGNER DE L’ATMOSPHÈRE QUI S’EN DÉGAGE. LES MURS CONSTELLÉS DE PEINTURE TÉMOIGNENT DE LA VIVACITÉ DES GESTES, DE L’ÉNERGIE DÉPLOYÉE, D’UNE SORTE D’ÉTAT DE TRANSE ; LES PIEDS DU CHEVALET SONT RECOUVERTS DE COUCHES ÉPAISSES DE COULEURS VARIÉES ET TOUT AUTOUR S’ENTASSENT. EN PAQUETS SERRÉS DES CENTAINES DE PLAQUES D’ISOREL DUR SERVANT DE SUPPORT.

L’ARRIVÉE DE « EDER », HOMME DIRECT, VIF, TOUJOURS EN MOUVEMENT, ET LA DÉCOUVERTE D’UNE PARTIE DE SON ABONDANTE CRÉATION ME CONFIRMERONT CETTE PREMIÈRE IMPRESSION. CERTES, UNE FOIS LE TABLEAU ACHEVÉ, C’EST EN TERME D’HARMONIE ET D’ÉQUILIBRE QUE EDER LE CONSIDÈRE ET LE JUGE. CEPENDANT, LE GESTE ET SA DYNAMIQUE, L’ENCHAINEMENT DU HASARD ET DE L’ IMAGINATION, SONT À LA BASE DES CRÉATIONS.

L'atelier de Eder
L’atelier de Eder

ON LE VOIT AVEC ÉVIDENCE DANS LES COLLAGES PEINTS QUI SONT SOUVENT GRIFFÉS ET GRIBOUILLÉS APRÈS-COUP COMME LE SONT ÉGALEMENT DES PEINTURES ACRYLIQUES REPRÉSENTANT DES NATURES MORTES OU DES NUS QUI SONT ENSUITE RECOUVERTS D’AFFICHES ET/OU DE PAPIERS D’EMBALLAGES PUIS LACÉRÉS PLUS OU MOINS VIOLEMMENT POUR LAISSER APPARAITRE DES FRAGMENTS DU SUPPORT ORIGINAL. CETTE VÉRITABLE FOUGUE GESTUELLE SE MAN1FESTE DANS DES GRATTAGES MAIS ÉGALEMENT PAR DES TACHES, DES COULURES, DES PROJECTIONS AUTOUR DESQUELLES S’ORGANISENT LES TABLEAUX ; À MOINS QU’AU CONTRAIRE CEUX-CI NE SOIENT TRANSFORMÉS PAR MACULAGE…

LA DIVERSITÉ DANS LA TECHNIQUE SE RETROUVE AUSSI DANS L’USAGE DES MATÉRIAUX.

AFFICHES PUBLICITAIRES, MORCEAUX DE TOILE, SABLES ET GRAVIERS COLLÉS, PAPIERS-PEINTS… MAIS ENCORE DANS LES MOTIFS ET LES THÈMES QUI VONT D’UN FIGURATIF TRÈS EXPRESSIONNISTE ET BRUT À UN TACHISME SAUVAGE !!!.

MAIS QUEL EST DONC L’AUTEUR DE CETTE SI JUVÉNILE PEINTURE ?

MONSIEUR HENRY KLENCK EST UN JEUNE HOMME DE 79 PRINTEMPS !

CERTES, DEPUIS SON ADOLESCENCE, IL S INTÉRESSE A LA PEINTURE ET POURTANT TOUTE SA CARRIÈRE SERA… MILITAIRE ! ET À QUELLE ÉPOQUE ! ELLE DÉBUTE EN 1936 ; EN 1938, EN TUNISIE… ET C’EST LA SECONDE GUERRE MONDIALE, PUIS L’INDOCHINE 1953, LE MAROC…

EN 1960, ÇA SUFFIT !! ET C’EST APRÈS CETTE DATE QUE, PETIT À PETIT, UNE AUTRE VIE COMMENCE, CELLE DE LA CRÉATION.

QUELQUES TABLEAUX TRÈS FIGURATIFS ; LE PORTRAIT DE SES ENFANTS, UNE PETITE GOUACHE SUR LE VIEUX PORT DE LA ROCHELLE ATTESTENT DU BON COUP DE PINCEAU DU EDER D’AVANT EDER. MAIS COMME IL ME LE DIT AVEC FOUGUE: « ASSEZ DE MIÈVRERIES ! TOUT ÇA N’A AUCUN INTÉRÊT! PAS LA PEINE DE PEINDRE SI C’EST POUR FAIRE COMME TOUT LE MONDE : IL VAUT MIEUX PRENDRE UNE BONNE PHOTO ! » CETTE HOMME QUI PENSE TOUJOURS QUE LE MÉTIER DE SOLDAT EST LE PLUS BEAU ET LE PLUS ABSOLU DU MONDE CAR C’EST CELUI OÙ L’ON PEUT EXIGER LA MORT DE L’AUTRE, MAIS QUI N’HÉSITE PAS À NOUS DIRE QUE LES GUERRES ONT ÉTÉ FAITES PAR DES INCAPABLES ET QUI ÉCRIT SUR UN TABLEAU « À BAS LA GUERRE », ON L’A COMPRIS, CET ANCIEN COLONEL EST UN HOMME HORS DU COMMUN !

VOYONS-LE DANS SON ATELIER : IL VA, IL VIENT ; JAMAIS EN PLACE. VIF, PRESQUE NERVEUX… IL ME DIT : « LA PEINTURE ? DES COULEURS, DES COULEURS ET DE LA DYNAMIQUE… CONCILIER LE MOUVEMENT ET L’ÉQUILIBRE… JE N’AIME PAS ATTENDRE, J’AI L’IMPRESSION QU’ON ME VOLE MA VIE… MES MEILLEURS TABLEAUX ? CEUX QUE J’AI FAITS APRÈS AVOIR ATTENDU, CHEZ LE DENTISTE OU À LA BANQUE, PEU IMPORTE… ALORS, DÈS QUE JE RENTRE CHEZ MOI, JE ME PRÉCIPITE, JE ME JETTE SUR MA TOILE IL ME FAUT RATTRAPER LE TEMPS PERDU C’EST LÀ QUE JE RÉALISE MES PLUS GRANDS FORMATS… »

BIEN SÛR, TOUT N’EST PAS ÉGAL DANS CETTE PRODUCTION QUI RESSEMBLE, PAR CERTAINS TRAITS ACCENTUÉS, À JABER, PAR D’AUTRES À BÉDARRIDE, MAIS AUSSI À LAVALL… CEPENDANT L’ENSEMBLE EST IMPRESSIONNANT ! ET QUELLE FOUGUE, QUELLE VITALITÉ, QUELLE ÉNERGIE ! LOIN DE TOUTES LES CONVENTIONS, LES A PRIORI, LES IDÉES REÇUES SCLÉROSANTES, EDER POURSUIT SON TRAVAIL SOLITAIRE. LOIN DES GALERIES, DES EXPOSITIONS, DES MODES, IL POURSUIT SON ŒUVRE QUI SE DÉVELOPPE SELON LE SEUL CRITÈRE QUI VAILLE : LA SINGULARITÉ LA PLUS ABSOLUE !

Jean-François Maurice
Gazogène
n°04


Jean Maureille : monsieur M…

Faire des choses

Création Société Anonyme

Jean Maureille...

Chaussure-Poisson. Accrochez discrètement cet objet à l’hameçon d’un pécheur, et observez ses réactions : la joie d’avoir attrapé un poisson, d’abord, et… sa déconvenue lorsqu’il verra la suite…

Monsieur Jean M. a été publicitaire dans un journal du Sud-Ouest, puis a ouvert sa propre agence de communication. A priori rien de bien extraordinaire d’autant que dans cette ville moyenne, très moyenne à tous les points de vue, du midi pyrénéen, il se devait d’y tenir son rang coincé qu’il était entre publicité et mondanité.

S’il est vrai que, là où il y a communication, la création trépasse par récupération, alors Monsieur Jean M. est tout le contraire d’un artiste brut !

Mais précisément est-ce parce qu’il ressent jusqu’au malaise que : « L’invention et la communication (…)  sont antinomiques », selon la formule de Michel Thévoz, que Monsieur Jean M., le soir venu, réfugié dans sa cave, crée ses compositions mystérieuses à force d’extrême simplicité tant dans le fond que dans la forme ?
Et déjà, la cave, le sous-sol, quelle charge émotionnelle ne s’en dégage-t-il pas ? De quel repli, de quel recoin de l’inconscient ne sont-ils pas le reflet ?

Jean Maureille : M. M. et une de ses oeuvres
Jean Maureille : M. M. et une de ses œuvres

Quant aux matériaux utilisés, ils proviennent des décharges publiques, des plages – lors des vacances – où les vagues les rejettent par centaines, des fossés, des ruisseaux, des poubelles, des sacs éventrés sur les trottoirs, la nuit. Parfois, ce sont les jouets de ses enfants qui sont mis à contribution…
Tantôt c’est l’objet lui-même qui devient œuvre en révélant un visage, une silhouette, une forme ; tantôt c’est la situation qui crée un échange symbolique avec l’environnement ; tantôt encore les différents objets de rebut composent des seines, des saynètes qui évoquent plus ou moins explicitement un refus ou une corrosive critique de ce monde ; tantôt c’est la pure et simple accumulation de choses trouvées en l’état, colorées et patinées par le temps et les éléments comme cette fabuleuse série de « tatanes » : exclusivement composée de chaussures plus ou moins racornies par le sel et rejetées par la mer…
Pauzié et « l’homme aux semelles de vent » ne pouvant que se réjouir de cette accession de la godasse au statut d’objet d’art !

L’activité de Monsieur Jean M. bouleverse d’autant plus nos catégories esthétiques que sa démarche est, somme toute, celle d’un homme « cultivé », justifiant sa passion singulière et nocturne par des références à Marcel Duchamp et à Présence Panchounette plus qu’à Jean Dubuffet et à l’art brut.
Cependant, cette activité si visiblement compensatrice ne cherche sans doute là que des prétextes et des justifications – comme d’autres, en d’autres lieux et en d’autres temps, avec une autre ou pas de culture, faisaient références aux esprits et à quelque inspiration médiumnique.

Jean M., les tatanes, matériaux de base
Tatanes : œuvres, outils, ou matériaux de base

De toutes façons, quelques soient les jugements esthétiques et culturels, Monsieur Jean M. continue, dans l’ombre, sa tâche, sans souci de plaire ou de déplaire, d’être connu ou reconnu, ni même et encore moins, d’exposer ou de vendre, avec la seule idée de « faire des choses ».

Jean-François Maurice
Gazogène n°02