Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Vacherie

Folie Fin-de-siècle

Troyes : ruines de la Vacherie

Ruines Publiques Fin-de-Siècle : carte postale

EN 1885, un certain Douanier Rousseau déclenche l’hilarité générale au salon des Refusés, c’est tout dire ! Cette même année, arrive à Rothéneuf un Abbé Fourré, dont on ne peut, certes, mettre la foi en doute, mais qui se fera connaître surtout pour ses rochers sculptés. En 1879 avait commencé à Hauterives la construction d’un Palais Idéal édifié par un Facteur rural nommé Cheval. Or, aux alentours de 1885, un homme commence lui aussi à édifier une œuvre architecturale singulière. De ce site qui a sans doute égalé les plus grands, il ne reste aujourd’hui plus rien, presque plus rien. Cet homme s’appelait Auguste Bourgoin et il avait baptisé son site du beau nom de Ruines publiques fin de siècle !

L’aventure commence à Troyes où la famille Bourgoin exploite une gravière. Peu à peu, les quatre frère Bourgoin vont diversifier leur entreprise : ramassage des ordures, des gravats, des démolitions, transports en tous genres, récupérations…

Après quelques années dé tâtonnements, l’un des frères, Auguste, commença en 1896, sur une parcelle de terrain qu’il possédait dans le quartier de la Vacherie à Troyes, à édifier des pyramides dans lesquelles il incluait des sculptures, des statuettes, des objets divers dont l’énumération formerait un inventaire à la Prévert ! Ces pyramides sont des constructions en pierre sèche, de base carré comportant des niches où l’on pouvait voir : Jeanne d’Arc, une Vénus, Napoléon Bonaparte, Garibaldi… Le site en comporta jusqu’à seize sans parler du Bureau des Ruines qui conservait les trouvailles les plus singulières !

Auguste Bourgoin ne s’était pas contenté de construire les Ruines, il les avait mises en scène. Au témoignage de Claude Berisé : « (il) alla jusqu’à construire un pont de bois au-dessus de l’eau d’une gravière pour y installer une très belle Plongeuse. Sur le bord de la même gravière, c’est une Baigneuse qui avait été placée bien en vue  » (1).

Las, après un temps de célébrité autour de 1900, les tours furent détruites les unes après les autres… sauf une, la plus petite, qui résiste encore au milieu des habitations, le flanc bardé d’une plaque muette qui aurait dû contenir un poème « en l’Honneur du Site » !

Jean-François Maurice
Gazogène n°17

(1) In Journal de la Vieille France, n°08, Les Ruines de la Vacherie

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Jean-Marie Massou

L’homme qui creusait des trous

IL EST DES ZONES ÉTRANGES, propices aux maléfices ; celle des grands bois sombres, des fermes isolées, des routes cabossées de la Bouriane en est une. Au milieu de ces bois noirs toujours humides, des relents de pourriture se mêlent à l’odeur des champignons. Les caractères sont rudes, souvent renfermés et taciturnes. Et, brusquement, c’est le « coup de sang », « la grande gueule » qui ne peut plus se fermer, le fusil qui parle tout seul ! Ne croyez pas que j’exagère, la presse locale est là pour le montrer, c’est en ces lieux que surgissent les « faits divers » les plus glauques et où, à ce jour rode encore, toujours impuni, le « voyeur de minuit »…

Or, ces enclaves archaïques voient souvent surgir d’insolites créateurs que Joe Ryczko a si bien décrits dans ses Excentriques du Pays-aux-Bois1. Ce n’est donc pas un hasard si c’est en cette région que Jean-Marie Massou réalise un « site » à nul autre pareil.

Il semblerait qu’une partie de sa famille soit originaire de ces alentours de Cazals où il serait ensuite revenu. Il est en effet né près de Melun où ses parents étaient jardiniers… Il a aujourd’hui, selon ses dires, 45/46 ans et est totalement analphabète. Or depuis 22 ans maintenant, il creuse des galeries, déblaie d’anciennes failles rocheuses, aménage des cavités et des puits naturels qu’il « fortifie » ou recouvre de blocs de roches comme de modernes tumulus. Mieux encore, il érige des pyramides, dresse d’énormes blocs en forme de sphinx, construit d’inhabitables cazelles, mausolées plutôt ou mastabas… Qui peut le dire ?

Jean-Marie-Massou : tunnel dans le Lot
Jean-Marie-Massou : tunnel dans le Lot

Tout le terrain semble miné par de mystérieuses galeries. Et s’il n’est sans doute pas innocent de savoir que Jean-Marie Massou voue aux fourmis noires une véritable admiration, où donc se trouve le cœur de ce labyrinthe ? Est-ce le « Temple Chinois » dont il nous parlera sans jamais nous y conduire ? Est-ce la Salle aux concrétions, aux stalactites ? Ou est-ce la
porte magique du monde infini des rêves ? Qui peut, encore une fois, le dire ?

Le simple fait de creuser des trous semble avoir un Sens en soi, même s’il affirme avoir pris modèle sur ce qu’il a trouvé pour aménager ces grottes, pour les décorer comme des petits châteaux en miniature.

Au cours de la visite Jean-Marie Massou a livré quelques bribes sur ses motivations. Dès son plus jeune âge il a pris conscience de ses capacités prémonitoires ; celles-ci lui ont sauvé la vie en l’avertissant d’un imminent glissement de terrain par exemple. Mais il aurait aussi à plusieurs reprises anticipé en rêve sur d’autres événements… Une chose est sûre, c’est grâce à ce don qu’il voit les endroits où il doit creuser pour découvrir de nouveaux gouffres ou de nouvelles entailles dans le sol. Nul doute aussi que lors de son travail cyclopéen, il s’identifie à la matière brute dans une sorte de rêverie élémentaire analysée par Bachelard : ici, « La terre et les Rêveries de la Volonté » ne sont pas de vains mots ! Jean-Marie Massou est au sens propre un homme de l’âge de pierre et son alchimie de la matière englobe l’eau – et nous le verrons plus loin, d’une certaine manière – l’air. Alors que nous parlions des formes étranges que peuvent naturellement ( ?) prendre les roches, Jean-Marie Massou nous montre ce qu’il affirme être une baleine et suggère que jadis, dans l’eau qui a façonné cette forme il y aurait eu une « intelligence » au travail. Lui, l’analphabète s’exclame : «  Les cellules de l’eau auraient le pouvoir de sculpter… Il existerait une pensée et une volonté dans la matière… Mais les hommes ne voient rien de tout cela… ». Plus encore, avec ses mots à lui, notre créateur retrouve intuitivement la vision bachelardienne d’une « Morale de l’Eau »2! Massou développe alors une critique radicale de notre civilisation, pour lui, exténuée  : dangers atomiques, pollutions, surpopulation, drogues… sans parler de la tronçonneuse qui détruit facilement les forêts !

Mais alors, quel salut attendre ?
Quelle est la solution ?
Les hommes ? Non. Dieu ? Il n’y croit guère. Alors ?… N’y aurait-il pas d’autres « Êtres » ?…
Toutes ces fabuleuses excavations/constructions sont créées pour accueillir ces Extraterrestres, pour réaliser un paradis, havre de salut…

Dans ce champ rocheux, Massou a su réaliser un lieu où le rêve devient réalité. Il doit aussi s’inventer un langage universel. C’est pourquoi le site est parsemé de gravures rupestres, signes insolites qui doivent être compris par ceux qui sauveront notre monde.

Paradoxalement, dans cet effort quasi désespéré de recréer une langue immémoriale, Jean-Marie Massou, l’homme qui creusait des trous, redevient mon semblable, mon frère en création.

Gazogène n°17

Site consacré à Jean-Marie Massou

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1 Plein Chant n°48
2
Cf. LEau et les rêves, le chap. à ce titre.