Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Enseignes et chefs-d’œuvres des sabotiers

Enseignes et chefs-d’œuvres des sabotiers

Ce texte de R. HUMBERT (décédé en Septembre 1990) a été publié initialement à la rubrique « Carrefour de l’oubli » dans Le Pharmacien de France.

L’Histoire de France nous apprend que nos ancêtres les Gaulois ont inventé le sabot. Est-ce exact, ou l’imagination fait-elle remonter à travers le temps une pratique fort courante dans le monde rural, celle de porter des chaussures en bois ? Le temps présent a rendu l’image péjorative ; et d’arriver avec ses gros sabots signifie agir lourdement…

Le sabotier, homme de la forêt, en raison du bois qu’il y trouve à façonner, illettré bien souvent, ne put accéder au compagnonnage qu’au milieu du 19e. Sa corporation, par son nombre, en fut une des plus importantes : Les sabots s’usaient vite et il fallait les renouveler souvent ; le sabotier les fabriquait au rythme de dix paires par journée de travail.

Au début du siècle, il ouvrit boutique au village. Il façonna une enseigne pour l’accrocher sur sa façade et chacun rivalisa en compétence et originalité.

Enseignes de sabotiers
Affiquets : sabots miniatures. Quand elle interrompait son travail, la tricoteuse fixait  ses aiguilles dans le creux des sabots et attachait ceux-ci à son cou par une chaînette ou un ruban, Bourgogne, 19 siècle.Dessous de sabots de mariage, avec cœurs et rosaces, Ils étaient fabriqués par le fiancé sabotier et n’étaient portés par la mariée que le jour de la cérémonie.

Homme du travail, au geste répété, à la compétence manuelle, il était un des seuls artisans à savoir réaliser une sculpture en creux et en volume dans la même bûche. Le sabot devait avoir toute la légèreté et la forme précise due aux contraintes du fonctionnel, mouler le pied aux tailles et au goût du client. Chacun se surpassa, fit des chefs-d’œuvre, des pièces de maîtrise. des sculptures d’humour, surréalistes, le sabot-pied ou le sabot-chaussure, imitant la chaussure en cuir, la nouvelle ennemie.

Les régions, voire les cantons, eurent des sabots aux formes caractéristiques, tels ceux de la vallée de Bethmaile , à la pointe redressée et fort développée. Les artisans sculptèrent et peignirent leurs sabots de motifs géométriques, de fleurs et d’oiseaux et même de personnages stylisés. Ils avaient une petite planchette de bois, appelée « catalogue », sur laquelle étaient gravés les motifs proposés à la clientèle.

Le sabot porte-bonheur allait aussi sur la façade de la maison. Le petit sabot souvenir était le cadeau rapporté de voyage et la tabatière avait aussi parfois la forme du sabot.

Ce monde a disparu, les enseignes ont été décrochées des murs et les derniers sabots ont fini, usés, comme bois de chauffage dans la cheminée. Le Musée de Laduz leur en a consacré une salle.

Photos Marie-Josée Orogou, œuvres exposées au Musée de Laduz.
Raymond Humbert,
Musée des Arts populaires de Laduz,
Aillant-sur- Tholon, dans l’Yonne

Gazogène n°02


Les saboteurs de l’art

Les saboteurs de l’art

par Bruno Montpied

« Les bottes sont faites pour marcher… »,

cette lapalissade chantonne en moi au moment de commencer de tisser ma participation au numéro 2 de Gazogène, cher Jean-François. Un dicton affirme de son côté : « Qui veut voyager loin ménage sa monture ». Nos pieds, que la nature a laissés dangereusement nus, à la différence du cheval qui a des sabots de naissance, ne peuvent nous porter loin si nous ne les protégeons pas. Jusqu’au dix-neuvième siècle, ouvriers, artisans, compagnons, journaliers, colporteurs, bandits de grand chemin, tout ce petit monde marchait énormément. Quoi d’étonnant à ce que les métiers de bottier, savetier, sabotier soient hautement appréciés par tous ces forcenés de la marche ? Les tailleurs de pierre de la Creuse partaient louer leurs bras à Saint-Étienne ou à Paris, comme Martin Nadaud, et il leur fallait trois ou quatre jours pour Se rendre à bon port. Imagine-t-on les paysages infiniment moins urbanisés, en revanche beaucoup plus cultivés, plus populeux aussi, et les routes de la France d’alors ? Pour ma part, je vois des foules se déplaçant sur les chemins poudreux, que ce soit dans des contrées à présent désertes comme les Cévennes ou sur des routes aujourd’hui toujours aussi fréquentées.

S’il y a beaucoup de créateurs insolites dans les corporations de savetiers, c’est peut-être parce qu’il y avait au départ beaucoup de savetiers, et qu’étant donné ce grand nombre, -en supposant en outre que dans cette profession il se trouve la même proportion de créateurs que dans les autres, au total le nombre de créateurs est automatiquement plus grand que dans les autres corporations. De plus, il faut bien souligner que le métier de savetier est un métier d’artisan, propriétaire de son travail, amoureux du bel ouvrage et par conséquent tout à fait sensible, pour les plus libres d’entre eux, à la beauté des formes. Une passionnante exposition, passionnante par son principe Artiste/ Artisan  (?) organisée par François Katey avec l’aide, entre autres, de Jacçueline et Raymond Humbert (qui s’occupaient à l’époque -1977- de la Maison du Coche d’Eau à Auxerre, avant de fonder en 1986 le musée des arts populaires ruraux de Laduz, près d’Aillant sur Tholon) a tenté de montrer voici déjà une petite quinzaine d’années à quel point les limites entre les deux pouvaient être floues. Comment s’étonner qu’un artisan-savetier passe tout à coup à la création gratuite ; dégagée d’un usage pratique ?

Déjà, le bottier désireux d’allécher et de renseigner le chaland sur ses talents, voulant résumer en un seul objet toute l’étendue de son expérience, de sa dextérité comme de son sens esthétique, confectionnait une enseigne parlante, dont celle que je donne à voir ci-dessous est un des plus beaux exemples qui soient (il appartient aux collections du musée de Laduz) : Il s’agit d’une enseigne de sabotier, en l’occurrence. Ne constitue-t-elle pas un symbole d’une poésie extraordinaire ? Alliant au sein du même objet l’aristocratique animal et le sabot du cul-terreux, placé au bas de l’échelle sociale… Il s’agit d’un manifeste et d’une invention indubitable.

Le sabot-cygne...

Le sabot-cygne...

Elle procède d’une tradition du sabot décoratif, comme le prouve l’illustration suivante, empruntée elle aussi à un autre livre de Raymond Humbert (Le sabotier, Éd.Berger-Levrau1t, 1979), où l’on voit la pointe du sabot se recourber en spirale. Cette sinueuse extrémité en appelait une autre, et c’est ici que le créateur du Sabot-Cygne est intervenu, poussant génialement le bouchon un peu plus loin, dans l’image parfaitement surréaliste, à la Pierre Reverdy, image fusionnelle de deux images ordinaires dont la réunion ouvre sur une nouvelle réalité, plus intense, plus poétique. « Porter un morceau de forêt à ses pieds, c’était déjà inattendu ; voir une bûche devenir sabot sous l’outil de l’artisan, c’était fascinant ».(R. Humbert, Le Sabotier). La relation directe avec la nature était l’apanage des artisans ruraux. Leur regard, exercé à la quotidienne contemplation des métamorphoses naturelles, renvoyait à l’esprit des sollicitations analogiques. Un sabot pouvait devenir un bateau, ou un cygne, pourquoi l’artiste populaire anonyme n’avait pas droit au jeu des illusions ?

sabots bretons, Gazogène
sabots bretons, XIXe, musée de Laduz

Des sabots bretons conservés au musée de Laduz trompent l’œil, laissant surgir des orteils incongrus peints couleur chair, assurant la confusion du contenant et du contenu bien avant le surréalisme et en  particulier bien avant le tableau de René Magritte, Le Modèle Rouge, de 1931… Avis aux amateurs de parallèles entre arts populaires, et création moderne (je pense à cette exposition, intitulée pour le moment « Visions parallèles, artistes modernes et art des marginaux » en préparation à Los Angeles, prévue du 11 octobre 1992 au 3 janvier 1993)…

Les pieds eux-mêmes ont quelque chose de profondément mystérieux. Extrémités de nos membres inférieurs, c’est la partie du corps qui est restée à terre alors que nos membres supérieurs ont accompagné le buste qui s’est dressé à l’orée de l’histoire des premiers hommes. Les pieds ont quelque chose de noueux qui les apparente aux racines, aux raves. Les veines y saillent parfois avec plus de proéminence que sur les mains. Comparés à ces dernières, ils paraissent des parents pauvres, n’ayant aucune valeur d’outils aux fonctions multiples. On dit d’ailleurs « bête comme ses pieds »… Comme c’est cruel pour cette part au fond terriblement animale de notre anatomie, et peut-être obscurément méprisée à cause de cela…

L’homme du peuple, membre inférieur lui aussi dans le grand corps de la société capitaliste -qui au tournant du siècle commence son grand nettoyage du monde rural-, sent instinctivement tout cela. Dans le désir d ‘habiller un pied nu passe peut-être aussi le désir d’anoblir ce dernier, et de lui trouver mieux que les gants pour les mains. Le sabot-cygne nous l’a déjà prouvé. Mais il y a aussi les pantoufles, les délicates mules où se glissent les petons mutins des grisettes des grandes villes.

Citons donc Morris Hirschfield, directeur d’usine qui confectionne des pantoufles, et grand artiste devant l’Éternel, rendu célèbre par le critique et collectionneur Sydney Janis et par André Breton, de passage aux États-Unis. Cet émigré d’origine polonaise est célèbre pour ses nudités chastes aux perspectives Quelque peu égyptiennes (à la fois de face et de profil), dont le hiératisme de la retenue leur assure’ une séduction sans exemple.

Morris Hirschfield
Morris Hirschfield

Et puis, puisqu’on en est aux naïfs, je voudrais mentionner un autre créateur d’envergure, Maître-cordonnier à la retraite, Orneore Metelli, dont la notice, que je joins à ce texte, signale qu’il fit « partie du jury de l’exposition internationale de souliers »(Sic) de 1911. On imagine le Parc des Expositions de la Porte de Versailles d’aujourd’hui semé de millions de godasses de tous styles et de toutes provenances, avec un stand réservé au numéro spécial de Gazogène consacré à l’art brut et la tatane…

METELLI, Orneore
Né en 1872 à Terni, Julie. Maitre-cordonnier. Fait partie en 1911 du jury de l’exposition internationale de souliers, Paris. Commence à peindre à l’âge de 50 ans, pour occuper les soirées d’hiver. Amateur de musique, il était membre de l’orchestre municipal de Terni. Peignit surtout des scènes de 1a vie de sa ville et son architecture. Expositions nombreuses. Mort en 1938 à Temi.
(
Les Maîtres de l’art naïf, Otto Rihalji-Merin)

Ceci dit, je ne connais pas de tableau de M. Metelli où la chaussure jouerait un rôle particulier. Mais il est vrai que nous sommes assez peu riches en expositions et en livres concernant l’art naïf !, et que donc l’illumination peut encore venir sur ce point.

Sensible à l’architecture comme Metelli, Martial Besse, habitant la Castagnal sur la commune de Bournel dans le Lot-et-Garonne (voir notre article à son sujet dans la revue Création Franche n04), a commencé à orner son jardin de statues bizarres en recopiant, à échelle cependant considérablement réduite, une maison-chaussure qu’il avait aperçue dans un magazine et qui se trouvait en Inde, à Bombay. Je pense que c’est le même monument que l’on peut voir reproduit dans le livre de Schuyt, Elffers et Collins, Les Bâtisseurs du rêve. Les deux photos présentées ci-après, montrent bien qu’il y a une similitude quasi-parfaite de l’une à l’autre.

Je préfère le monument indien, ceci dit, dont les proportions donnent plus d’impression. On notera avec intérêts que cette maison-soulier fut réalisée d’après une chanson anglo-saxonne, à ce qu’il apparaît dans le commentaire relatif à la maison réalisée par une certaine famille Clayton, habitant Jersey (commentaire extrait des Bâtisseurs du rêve). La petite vieille qui habitait dans un soulier appartient au répertoire des enfants anglais… On ne sort pas de l’enfance, cela montre à l’évidence les rapports qu’entretient la culture populaire avec la mémoire de l’enfance. Les proportions sont faussées, la réalité se réfracte dans le miroir de l’imagination,sans censure de la raison, un monde plus en accord avec les désirs fantasques des individus se bâtit sous d’innombrables prétextes, dont l’architecture destinée à la fête, l’art dit forain, représentent un des plus géniaux exemples. La publicité elle-même, en tentant de détourner à son profit le goût populaire pour la farce et le conte de fée, se laisse aller à ériger des monuments incongrus, des bottes-abris.

Martial Besse

En haut : Le jardin de Martial Besse

La chaussure arrivée à un tel point développement ludique et plastique qu’elle en est devenue architecture ne trouvera pas d’autre stade d’exploitation. À moins que l’on considère la carte géographique de l’Italie comme un ultime pied-de-nez de Dieu à tous les bottiers-faiseurs d’enseignes ? Ce serait un hommage réalisé en grandes pompes, en ce cas…

Bruno Montpied, 15 décembre 1991
Gazogène n°02


André Roumieux : un conservatoire du sabotier

POURQUOI et COMMENT je pense réaliser un conservatoire du sabotier

à Mayrinhac-Lentour

André Roumieux, Lettre
André Roumieux, Lettre

Mon grand-père et mon père ayant été sabotiers ; je ne vais pas dire que je suis né dans un sabot, mais j’ai grandi, vécu jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, parmi les paroirs, les gouges, les cuillères, etc., et les sabots. Je couchais au dessus de la boutique de mon père et je me suis endormi pendant des années au bruit du marteau sur les galoches, en particulier le samedi soir où mon père travaillait jusqu’à deux ou trois heures du matin. Et puis, après l’avoir beaucoup vu faire, il m’a appris les rudiments du métier !

Je peux dire aussi que ma première rencontre avec l’ art populaire a eu lieu dans son échoppe. L’artisan, alors, n’était pas fabricant-producteur de marchandise stéréotypée mais un créateur : chaque sabot pouvait être considéré comme une œuvre de création.

En dehors de tous sentiments familiaux, j’ai pour eux beaucoup de considération et de reconnaissance et il me semble important que leur histoire soit toujours présente parmi nous. Car ainsi que la plupart des sabotiers mon grand-père et mon pire son morts. Il me reste leurs outils. Eux ne meurent pas, mime s’ils sont souvent ensevelis dans l’abandon et l’oubli, comme l’étaient ceux de mon père, rangés dans un coin de grange…

Il suffit de les replacer parmi nous pour les faire revivre dans un nouveau contexte : celui d’un conservatoire.

Mais l’outil à lui seul ne reconstitue pas totalement la mémoire de ces hommes et de leur temps ; aussi, j’ai l’intention de présenter avec ces outils et un assortiment de sabots, des documents (photos, cartes postales, tableaux, affiches, autographes, publicités, livres, brochures… ) se rapportant bien sûr aux sabotiers et aux sabots mais encore à l’histoire locale, ainsi qu’aux périodes de notre histoire de France au cours desquelles on a pu voir des hommes, des femmes, des enfants en sabots crier l’Évènement.

Ainsi nous irons des paysans quercynois ; aux femmes de Paris allant chercher le Roi à Versailles, en passant par les soldats de l’An II et les croquants du Périgord.

Tu y viendras, avec tes proches, avec tes amis, et nous fêterons ensemble la Saint-René, patron des sabotiers, à la manière de ceux qui, aujourd’hui, ont à cœur de reconstituer, de protéger, d’entretenir la mémoire de nos anciens, ces hommes de peine et de création.

Voilà, cher Jean-François, ce que j’ai l’intention de faire et de vivre à Mayrinhac-Lentour. Vaste &.passionnant programme : nous n’avons pas fini d’en parler !

André Roumieux
Gazogène n°2