Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Roger Cros

Roger Cros

par Jean-François Maurice

Nous voici en virée avec André Roumieux pour aller visiter Marie Espalieu. Sur le retour nous passons par Autoire.

Là, c’est la rencontre avec un personnage : Roger Cros !

Roger Cros
Roger Cros

Roger Cros sculpte et expose dans une petite « Galerie », sa propre maison, le long de la route.

Sa vie ressemble à un roman à la Cendrars : il a été en effet boxeur (poids coq : 54 kg, pour ceux qui, comme moi, ne sont pas très au courant) et a même disputé un championnat de France. Mais sur ce sujet et ses arnaques, il en a su un rayon. Garçon-boucher et boucher aux Halles, il est au cœur de la vie. Petit à petit, il se « range des voitures » : il travaille aux cuisines de l’ex ORTF et y devient gardien et agent de la sécurité. Il s’en retourne enfin en son village, et brusquement se met à la sculpture.

Ses œuvres sont exécutés avec tous les matériaux possibles mais principalement le ciment et la terre. Surtout elles sont peintes. D’une peinture souvent sanguinolente, viscérale… si je puis dire ! Il y a en effet quelque chose qui rapproche les créations de Roger Cros de la boucherie, de la viande. Mais peut-être est-ce une illusion de ma part ?

Quoiqu’il en soit par son travail et aussi par son action pour permettre à d’autres créateurs marginaux d’exposer et de se faire connaitre Roger Cros mérite d’être connu.

Jean-François Maurice
Gazogène n°05


Le monde enchanté de Gaston Mouly

Le monde enchanté de Gaston Mouly

par Jean-François Maurice

Dessin de Gaston Mouly
Dessin de Gaston Mouly

Gaston Mouly est lotois et j’ai la chance d’habiter le Quercy. Encore fallait-il le rencontrer ! Cette chance m’a été donnée avant même qu’il ne soit un nom dans l’Art Brut à la suite d’un concours de circonstances assez étrange qui m’avait mis en contact avec le photographe Philippe Soubils. Ce dernier « suivait » en effet depuis longtemps un sculpteur marginal malheureusement trop méconnu Zaccariou. Ce dernier avait obtenu une commande pour réaliser une sculpture monumentale au Lycée de Gourdon. Hélas, entre le projet et la réalisation il y avait loin ! Heureusement, un entrepreneur en maçonnerie qui venait de prendre sa retraite offrit généreusement son service. Cet homme, au cœur sur la main, c’était Gaston Mouly. Déjà il créait des œuvres originale en ciment armé. Ses Galettes représentaient des personnages qui seront repris ultérieurement dans ses dessins. Ces formes ressemblaient à des pains croustillants : pains frottés au lard, à l’ail et poivrés qu’on appelle « fougasses ». Avec le recul, ces œuvres peuvent s’apparenter étrangement avec celles, de même nature, de cet autre classique de l’Art Brut qu’est Sallingardes, de Cordes. Toutefois aucune relation ne peut être établie entre eux ! Magie de la création ? Identité de matériaux, identité de formes ? Imaginaire régionaliste et folkloriste commun ? Mystère.

En ce temps là, Gaston Mouly créait sous sa maison un monde à lui. Le ruisseau coulait et les statues en béton armé s’érigeaient. Merveilles de spontanéité et de fraîcheur, de naïveté et d’innocence. Cependant Gaston Mouly, en maçon responsable, dessinait ses projets et préparait soigneusement ses armatures métalliques. Il me l’a dit lui-même : c’était techniquement irréprochable.

Gaston Mouly
Dessin de Gaston Mouly

Or, à la suite d’un premier contact avec Gérard Sendrey à Bègles, Gaston Mouly va reprendre et développer ses dessins aux crayons de couleurs. Et la magie va opérer ! Les dessins vont non seulement prolonger l’œuvre « sculptée » mais encore l’accentuer.
Les dessins de Gaston Mouly sont d’une fraîcheur époustouflante ! Ce n’est pas seulement l’enfance qui revient mais une multitude d’impressions de souvenirs, de scènes vécues directement ou par ouïe-dire… Toute une mémoire rurale, régionaliste et pourtant universelle ! Que de fugaces souvenirs sont ici transposés et conjugués de mille manières. Contrairement à ce qui a pu s’écrire ici ou là, Gaston Mouly ne triche jamais même si chaque dessin peut être une interprétation d’une même scène, d’un même souvenir, d’un même événement. Qu’importe car l’imagination de Gaston Mouly en plongeant ses racines dans ses souvenirs d’enfance rejoint l’imaginaire collectif. Quelque soient les saynètes, il y a une immense joie, un grand bonheur de vivre dans chaque œuvre de Gaston Mouly, et ce plaisir, il sait comme personne nous le communiquer.

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


Un talent poussé tout seul : André Périer

Un talent poussé tout seul : André Périer

Ce texte de Joe Ryczko est extrait de Plein Chant N°48 consacré aux « Excentriques du Pays-aux-Bois ».

Ancien sabotier, Périer cultive en père tranquille sa passion pour le bois. Dans son petit atelier encombré de copeaux et constellé de vieux outils, il s’adonne chaque matin à son passe-temps favori : la sculpture. Il en est ainsi depuis le jour où l’idée lui vint de travailler, pour son plaisir, les bouts de bois qu’il récupérait au couts de ses promenades à la campagne. Il parle de ses trouvailles en vrai connaisseur, avec chaleur, vantant les couleurs des unes, les senteurs des autres, émaillant son propos de remarques judicieuses sur les courbes, leurs formes et leurs aspérités. Frêne, cerisier, chêne, genévrier, noyer, coudrier, qu’il soupèse avec un brin de fierté, le mettent en verve, et sont tour à tour prétexte à de longues digressions. On sent chez lui le goût du matériau noble que produit la forêt périgourdine toute proche et les jardins alentour. Pour ce modeste artisan campagnard, la sculpture a été une révélation et reste une aventure surprenante et inattendue. Depuis, il a redécouvert dans l’usage du temps libre, celui de la retraite, toute la saveur du travail créateur.

André Périer - sculptures
André Périer – sculptures

Mais comment expliquer que, du jour au lendemain, un homme sans formation artistique, vivant hors du « champ culturel », totalement étranger au milieu des beaux-arts, puisse produire des œuvres aussi fortes, aussi émouvantes ? Mystère. Lorsqu’on aborde avec lui ce sujet, Périer est intarissable. Dans le secret de sa remise, in petto, tout bas, il livre à qui sait l’entendre des interprétations qui ne manquent pas d’intérêt. Peut-être a-t-il été, dans une vie antérieure, un de ces sculpteurs sur pierre à qui l’on doit ces merveilleuses chapelles romanes ? Il évoque les moments extraordinaires où, presque en transe, hors du temps, emporté par l’inspiration, ses doigts fébriles donnent naissance à un monde droit sorti de son imaginaire. La main comme guidée par une force invisible. Cet acte créateur répond à une impulsion irrésistible, à une exigence intérieure vitale. Il garde une dimension quasi magique.
Dans son modeste atelier, les étagères croulent sous une accumulation de têtes barbues, de moines prieurs, de figures moyenâgeuses, de madones, de guerriers, de christs en croix, mais aussi d’animaux fabuleux. Tout un univers. On retrouve dans ces objets le souffle des origines. Ils révèlent l’authenticité, la virginité du geste. L’inspiration y prévaut sur la fabrication, et l’éthique sur la technique.

André Périer -sculpture

Parce que le cœur seul est poète, parce que Périer va au plus profond de lui-même, nous sommes touchés, émus par son labeur ingénu. Ses statues, de facture fruste, rustique, primitive, se révèlent d’une grande puissance plastique, en même temps qu’elles nous ramènent aux sources de l’art. La création garde chez lui un caractère mystique, revêt un aspect religieux. C’est un acte grave qui l’engage totalement.
Et comment ne pas établir un lien entre sa production et l’art roman dont on peut voir les nombreux témoignages dans le voisinage ? Il avoue d’ailleurs avoir depuis longtemps une prédilection pour les chapiteaux historiés, les portails, les masques grotesques qui ornent les façades romanes. C’est donc une œuvre surgie des ténèbres de l’esprit, qui puise dans l’imaginaire collectif, dans le fonds populaire. Art naïf, spontané, brut, mais moins qu’on ne le pense : on est toujours cultivé quelque part. Périer est en effet un grand lecteur, un passionné d’histoire. Il but l’entendre parler de la Vénus de Monpazier, de la bastide, du monde paysan ! Avec sa verve toute méridionale et son accent savoureux c’est un remarquable diseur : on ne se lasse pas de l’écouter sur les sujets les plus divers. Il aime les poètes et vous récite des vers de Coppée, de Baudelaire, ou vous livre de mémoire les pensées de Voltaire. Outre la qualité de son travail, Périer se révèle une personnalité attachante, singulière qui, malgré son âge, a su garder une grande fraîcheur d’âme et préserver sa faculté d’étonnement. Un homme qui sait s’émerveiller des choses simples, et découvrir le sublime dans la vie ordinaire. Un médium dont les yeux fertiles, le regard ébloui, veulent nous communiquer sans doute un message initiatique sur cette part de l’être que la raison veut ignorer. Ainsi, par la gratuité de sa démarche, par le rôle prédominant donné au rêve, il est de ces marginaux de l’art populaire qui, peut-être, sont parmi les rares artistes à justifier encore le rôle de l’art. Car, par-delà les techniques, le conditionnement culturel, les modes, ils nous ramènent aux sources de l’art. À sa manière Périer nous rappelle qu’il n’y a pas d’arts mineurs et qu’en réalité tout artiste est un inspiré dans sa demeure.

Joe Ryczko
Gazogène
n°02