Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Vacherie

Folie Fin-de-siècle

Troyes : ruines de la Vacherie

Ruines Publiques Fin-de-Siècle : carte postale

EN 1885, un certain Douanier Rousseau déclenche l’hilarité générale au salon des Refusés, c’est tout dire ! Cette même année, arrive à Rothéneuf un Abbé Fourré, dont on ne peut, certes, mettre la foi en doute, mais qui se fera connaître surtout pour ses rochers sculptés. En 1879 avait commencé à Hauterives la construction d’un Palais Idéal édifié par un Facteur rural nommé Cheval. Or, aux alentours de 1885, un homme commence lui aussi à édifier une œuvre architecturale singulière. De ce site qui a sans doute égalé les plus grands, il ne reste aujourd’hui plus rien, presque plus rien. Cet homme s’appelait Auguste Bourgoin et il avait baptisé son site du beau nom de Ruines publiques fin de siècle !

L’aventure commence à Troyes où la famille Bourgoin exploite une gravière. Peu à peu, les quatre frère Bourgoin vont diversifier leur entreprise : ramassage des ordures, des gravats, des démolitions, transports en tous genres, récupérations…

Après quelques années dé tâtonnements, l’un des frères, Auguste, commença en 1896, sur une parcelle de terrain qu’il possédait dans le quartier de la Vacherie à Troyes, à édifier des pyramides dans lesquelles il incluait des sculptures, des statuettes, des objets divers dont l’énumération formerait un inventaire à la Prévert ! Ces pyramides sont des constructions en pierre sèche, de base carré comportant des niches où l’on pouvait voir : Jeanne d’Arc, une Vénus, Napoléon Bonaparte, Garibaldi… Le site en comporta jusqu’à seize sans parler du Bureau des Ruines qui conservait les trouvailles les plus singulières !

Auguste Bourgoin ne s’était pas contenté de construire les Ruines, il les avait mises en scène. Au témoignage de Claude Berisé : « (il) alla jusqu’à construire un pont de bois au-dessus de l’eau d’une gravière pour y installer une très belle Plongeuse. Sur le bord de la même gravière, c’est une Baigneuse qui avait été placée bien en vue  » (1).

Las, après un temps de célébrité autour de 1900, les tours furent détruites les unes après les autres… sauf une, la plus petite, qui résiste encore au milieu des habitations, le flanc bardé d’une plaque muette qui aurait dû contenir un poème « en l’Honneur du Site » !

Jean-François Maurice
Gazogène n°17

(1) In Journal de la Vieille France, n°08, Les Ruines de la Vacherie


Simone Rouvière

Simone Rouvière

Sculpture de Simone Rouvière

Par contre Simone Rouvière, je l’ai rencontrée et auparavant j’avais vue chez froment une sculpture d’elle. Mais, là, ce fut un choc : une immense sculpture dans une archaïque racine de lierre ! Oui, je le répète, un choc. Imaginez un enchevêtrement de corps, de têtes, de formes, , de nymphes, de courbes lisses et caressantes, de représentations diaboliques ; une sorte de bestiaire symbolique, d’Enfer de Dante… Bref, une pièce unique je n’ai pas peur de le dire ; une sculpture à cause de laquelle une bonne partie des créations contemporaines sont renvoyées à leur place : le rien, le vide, le néant. Mais, bien sûr, nous reviendrons plus en détail sur cette jeune femme de 70 printemps dans un prochain numéro.

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Jean-François Maurice
Gazogène n°05


Bernard Jund

Certaines personnes ont, semble-t-il, l’étrange pouvoir de fasciner à distance !
Bernard Jund fait certainement -pour moi en tous les cas- partie de ce monde. Mais avant de parler de ses figurines dans le prochain n° que nous consacrerons à la sculpture singulière laissons lui la parole :

Bernard Jund

DE SINOPLE À ARA DE GUEULES FRANGÉ D’AZUR

Le végétal saigne rouge sur la peau Wayampi. Les cosses éclatées de la châtaigne cosmétique crachent leurs graines pilées et cuites : savonnette de rubis pétrie à l’huile de garapa.

Dards, fusées rouges des plumes de ara dressées verticales sur les biceps indiens. Parure tombante chez l’oiseau, dressée vers le ciel par l’homme Wayampi, encadré symétriquement de plumes rouges comme un aigle héraldique coloré
d’optimisme et de gloire.

Le rouge surprise  ? dans l’océan vert
Les animaux se cachent
L’indien se montre
La cible s’expose au regard
On est droit, on est fier, on est rouge …
Là où tout est vie, mort, sève et sang l’indien est une figure héraldique qui affiche son humanité par l’abstraction de sa silhouette transformée. Ce supplément de parure est distinction et différence.

En parure : les objets détournés de la civilisation :

miroirs
peignes
épingles.

Graphismes au génipa bleu de Prusse sur fond de roucou :
Machoire de Tapir au front
Empreinte du coq aux pommettes
Fleur en étoile aux sourcils rasés
Griffes en chevrons aux cuisses
Papillon bleu, oiseau.

Toute la nature en empreintes géométriques, en blasons ésotériques …

Et quelquefois, inattendue, la simple empreinte de la main colorée, plaquée sur le corps, la même main que celle de Lascaux ou d’Altamira …

Bernard jund

La diagonale du bord du monde

Bernard Jund

La diagonale du bord du monde …

La diagonale du bord du monde, peinture de Bernard Jund
La diagonale du bord du monde : Bernard Jund

Le jour se lève sur le premier matin du monde … naissance de la vie : minérale, végétale, animale, humaine. Les choses immenses, puis les choses familières, vastes échos, bruits et voix des hommes. Rien n’est réellement effrayant mais « naturellement » vrai en nous-mêmes dans ces résonances.

Un jour, le monde s’est rétréci pour les derniers hommes, qui ont vu apparaître le Bord du Monde. Apocalypse par nous engendrée. Les derniers hommes sont encore dans le monde. Nous … Occident oxydé dans un lieu au-delà de l’humanité,. ne sommes déjà plus des humains. Quelque part à la croisée des chemins de l’histoire des hommes une fausse route a été suggérée à l’Occident. Il fallait qu’un Juda saccage tous les espoirs, ce fut notre civilisation au visage blafard … et c’est elle qui crucifia l’autre monde. L’histoire de cette civilisation fut un viol permanent.

Apocalypse de métal, de l’armure au bulldozer, nous avons éventré notre mère et ses enfants qui n’avaient pas succombé au vertige de l’exploitation de la planète et de l’homme par l’homme.

Bernard Jund, Juillet 1992
Gazogène n°09


Tour de France de quelques bricoles en plein air

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites)
en plein air

(premier épisode)

par Bruno Montpied

Il est bon de se demander périodiquement quelle est l’activité que l’on préfère exercer. En ce qui me concerne, en dehors du farniente, pour lequel, comme disait Jacques Prévert, j’ai d’excellentes dispositions, et après éliminations de toutes sortes d’activités-corvées, imposées par les nécessités de la vie dans cette société, comme la nécessité de la gagner par exemple, je crois que je peux distinguer la rêverie.
Rêverie qui peut être active, bien entendu. On ne rêve pas seulement couché. Le rêve éveillé existe, plus ou moins refoulé par les contraintes, stimulé au contraire dès que l’absence de but ou le désœuvrement s’emparent de nous. La rêverie ambulatoire, activée par le hasard d’une promenade où le regard reste perpétuellement et intensément accueillant à tout ce qui peut arriver de curieux, insolite merveilleux ou inquiétante étrangeté aussi bien, la rêverie en marche, partant à la découverte d’œuvres de hasard, d’une poésie qui s’ignore, d’art brut, voilà ce qui me retient encore aujourd’hui.

Je ne veux pas, disant cela, contribuer à alimenter un quelconque et nouveau corpus artistique, voire le nouveau marché, encore balbutiant, de l’art singulier. Il y a assez de critiques d’art et de spécialistes de l’art marginal qui agissent en ce sens pour qu’on en ajoute encore un. D’autant que ces messieurs font fausse route et trahissent l’art brut en le réduisant à une simple esthétique de plus (je ne peux, ici, qu’avouer mon accord absolu avec ce qu’écrit Mme Annie Le Brun dans Du luxe à l’état sauvage, sa préface récente à l’exposition Slavko Kopac à la Galerie Alphonse Chave de Vence : «  [l’]attitude personnelle de Kopac a largement contribué à empêcher, des années durant, l’Art brut de basculer dans le domaine culturel, comme cela est en train de se produire aujourd’hui sous l’égide de spécialistes s’autorisant l’un après l’autre, à y voir les fondements d’une anti-esthétique ou d’une de ces contre-cultures dont notre époque fatiguée raffole. » Deux pages plus tôt, Annie Le Brun avait également écrit :  « Quant à la reconnaissance esthétique, Kopac lui voue une superbe indifférence qu’il est un des rares à partager avec les seuls artistes qu’il admire et respecte : les fous, les illuminés, les inspirés de l’Art brut. »).

J’ai la passion de l’ombre. De mes frères en rêverie, quel que soit leur place dans l’infecte hiérarchie sociale, je me sens proche. Mais j’ai un faible pour tous ceux qui font de l’art sans le savoir, ceux que, d’une façon très cohérente au fond, les critiques d’art cultivés regardent de haut, les ignorant la plupart du temps, et, lorsqu’ils acceptent de leur consacrer un strapontin dans le grand cirque culturel spectaculaire, les considérant avec cette espèce de condescendance et de paternalisme nécessaire à la constitution de leur bonne conscience.
Mes frères vivent dans l’ombre, cela ne veut pas dire qu’ils ne cherchent aucune audience, aucune amitié. Sans me faire trop d’illusions sur les possibilités d’éviter les dangers de récupération par les quelques espions toujours prêts à nourrir le spectacle médiatique-bouillie pour les chiens, je pense qu’il y a nécessité de maintenir les ponts ouverts entre les créateurs sauvages, solitaires, égocentriques, et leurs amis inconnus. Pour une société secrète de l’ombre-poésie…

Enseigne et rochers
Enseigne et rochers

De la France, inconsciemment, je me fais une carte bizarre, épurée de la majorité de sa superficie habituelle, seulement réduite au territoire qui m’arrange, celui sans ennui où les intervalles entre chaque surprise et découverte font une longueur suffisante pour qu’aucune force d’inertie ne s’interpose entre mes émerveillements successifs.
Je rêve qu’une main géante, comme celle de King-Kong dans le film splendide de Cooper et Schœdsack, me cueille pendant mon sommeil et me dépose encore inconscient près de la pointe de Pern à Ouessant. Une main aussi ahurissante que celle qu’on découvre à Joué-les-Tours sur un boulevard périphérique, enseigne publicitaire moderne certes, mais tendant, à celui qui sait voir, la clé des champs.
Ouessant, avant-garde et poupe de la fin du monde (beauté du mot « Finistère »… ), main ouverte sous le ciel immense,faisant l’aumône aux grains qui exposent une fresque très abstraite, sans cesse défaite puis reprise, dessinée avec les nuages et coloriée au gré des caprices du soleil de l’aube au crépuscule.

Réveillé au milieu d’un tableau de Max Ernst, encerclé de frottages concrets, minéraux aux teintes changeantes, libérant des formes fantastiques, là aussi, au gré de la progression des ombres creusant les contours, on commence en plein trouble interprétatif le voyage-surprise (parenthèse : j’ai toujours rêvé de voir le film de pierre Prévert qui porte ce titre. Un extrait entraperçu un jour m’ayant pour toujours enchaîné à le reconstruire entièrement ; à partir de lui, tant ce dernier était prometteur ; autre parenthèse : le cinéma, le souvenir de situations vécues dans des lectures, infusent dans la réalité. Je m’efforce, à dire vrai sans trop me fatiguer, de maintenir cette osmose qui transfigure les situations a priori banales). C’est ici que la règle magique énoncée ci-dessus, à savoir la nécessité de réduire les intervalles entre chaque surprise rencontrée sur le bord de la route, montre toutes ses vertus. Les yeux chavirés à cause des mirages entrevus à la pointe de Pern, la confiance plus tout à fait stable envers ma faculté à identifier les phénomènes nouveaux, rendent mon attention encore plus apte à repérer tout signe insolite pointant à l’horizon.

Suivant à la Pentecôte 91 le sentier de Grande Randonnée (G.R.35) qui serpente dans la vallée du Loir (peu de « spécialistes » de l’art brut se livrent à la randonnée, gageons-le ! Et je ne parle pas, sous ce terme de randonnée, des excursions d’après repas, plus ou moins digestives, mais bien de promenades au long cours, durant plusieurs jours, sac au dos, avec bivouacs successifs, topo-guides à portée de la main [je n’ai pas honte d’avouer mon faible en effet pour l’encadrement « institutionnel » de mes randonnées -j’ai toujours eu une reconnaissance sans limites pour le Comité National de Grande Randonnée qui édite ces guides et coordonne les différents comités régionaux dont les membres, érudits géographes, promeneurs passionnés, apôtres de la marche, balisent patiemment des milliers de kilomètres depuis des années, ce qui a pour résultat de permettre actuellement l’accès à un réseau incroyablement diversifié de chemins, sentiers secrets, en marge des routes et des automobiles, qui s’étend dans toutes les régions de France, le plus souvent fort bien choisis, esthétiquement et culturellement parlant, je veux dire combien de fois j’ai dû à l’organisation de ces G.R. de découvrir des sites naturels enchanteurs, et des œuvres en plein air d’autant plus délectables qu’elles étaient inattendues]), que l’on excuse cette parenthèse au sein de laquelle du reste une autre s’est greffée, telle une poupée russe, mais l’écriture vagabonde à l’image de mon sujet… Je suivais donc le G.R.35 non loin de Gué-sur-Loir lorsque j’aperçus sous un sapin, dressé à la fourche de deux chemins, une statue grossièrement façonnée. L’impression immédiate fut·plutôt proche du malaise.

Il s’agissait d’un bonhomme seulement muni d’une tête et d’un tronc. Planté dans le sol au milieu de cailloux aux formes tortueuses, ce tronc lui-même n’était fait que d’une roche oblongue (ancienne pierre levée, dont le caractère obscurément sacré avait été détourné ?) que l’On avait recouverte superficiellement de ciment. La partie du personnage la plus travaillée était la tête. Des billes de verre faisaient office d’yeux, et des cailloux blancs figuraient les dents. Il semblait que l’auteur (ou les auteurs?) de cette statue fruste, conscient(s) de son caractère insuffisamment achevé, eût (eussent) tenté d’y remédier en ajoutant deux pièces de vêtement, un béret et une cravate, tous deux noirs. Une ceinture de laine tricotée avait aussi été jointe, liée autour du cou. L’ensemble paraissait bâclé, bricolé à la va vite. On eût dit qu’il avait fallu sacrifier l’adresse et l’art à la nécessité pressante d’ériger le bonhomme. C’est pourquoi je me suis convaincu sur le moment que ce devait être pour une raison cultuelle. L’art ne comptait pas en l’occurrence, c’était la religion, le mobile… Cette statue a toute l’apparence, fruste certes, d’un quelconque dieu païen attardé au fond de nos campagnes dépeuplées, où ne subsistent plus guère les anciennes traditions, d’habitude. À l’appui de cette interprétation, je signalerai que dans le torse de « l’être », près du cou, est incrustée une grosse clef en fer, légèrement rouillée (cette statue est de création récente), dans laquelle étaient glissés lors de mon passage des épis de blé. Il semblait qu’on vînt de sacrifier à l’effigie, en l’ayant priée de bénir la future récolte, d’en assurer la santé et la quantité. Des petites étoiles en fer blanc étaient suspendues aux branches, juste au-dessus de « l’homme ».

Il a, à dire vrai, une adéquation parfaite de l’aspect fruste de cette œuvre d’art inconsciente à l’aspect sommaire du culte qui s’y rapporte. D’assez loin, cette statue votive grossière me rappelle d’autres effigies mystérieuses semées dans les champs, comme cette Mourgo, menhir sculpté fort ancien cette fois, que l’on trouve dans les environs de Saint-Étienne-du-Grès dans les Bouches-du-Rhône (voir le Guide de la Provence Mystérieuse,  p. 431), qui serait une représentation archaïque de la fécondité.

Il reste donc encore dans les campagnes quelques vestiges de cultes dont les racines se perdent dans la nuit des temps. L’œuvre d’art sculptée, ou peinte aussi bien, entretient, comme on le sait, des rapports d’extrême cousinage avec le religieux ou la superstition, voire avec la sorcellerie. À celui qui veut posséder la maîtrise des êtres et des choses (et, en définitive, du monde), un simulacre d’homme ou d’animal permet par l’opération de la magie (de la croyance absolue dans les pouvoirs de l’imagination, en fait) toutes les manipulations, tous les usages, susciter l’amour, ou à l’inverse, la souffrance…

Des statuettes religieuses frustes, chefs-d’œuvre de naïveté et de stylisation sommaire, au travers desquelles passe une émotion qui n’a pas d’âge (et qui n’en est que plus précieuse, alors), peuvent encore se rencontrer dans différents coins de France. À Albepierre par exemple, dans le Cantal, où je passais mes vacances en août 1990, on découvre des croix-de pierre fort rudimentaires, très proches par l’audace (inconsciente ?) de leurs simplifications des merveilleuses croix bretonnes (mais on en trouve aussi en Alsace et dans d’autres régions où les traditions religieuses naïves sont comme par hasard restées très vivaces). J’en donne un exemple ci-contre (on notera la date -1842- apposée au bas de la croix) ainsi qu’une reproduction d’une extraordinaire Piéta que j’ai découverte, encore nichée dans son petit oratoire sur le bord d’un chemin, dans ce même Cantal qu’Albepierre, sans qu’aucune grille ou porte ne la protège des convoitises si répandues de nos jours… Je ne donnerai bien entendu pas l’adresse de l’endroit !

Pour revenir brièvement dans le Vendômois où se trouve la statue décrite ci-dessus, il me souvient que c’est aussi dans cette même région que j’ai aperçu à maintes occasions des épouvantails, aux atours particulièrement soignés. Ce qui n’est plus si fréquent dans les campagnes actuelles. L’épouvantail, création de plein vent totalement dégagée de toute imputation artistique, donc particulièrement gratuite, faite en dehors de tout sentiment de gloriole, dont le seul public est l’assemblée des oiseaux, est une œuvre parfaitement brute, parfaitement involontaire. Gesticulant fixement dans l’immensité désolée des campagnes, il paraît en même temps servir d’exorcisme face au grand vide, à l’immense insignifiance de l’homme dans l’univers, face à la mort, au néant.

Les épouvantails sont toujours un peu métaphysiques. Ils gardent une fonction, et sont donc peut-être un peu moins gratuits que d’autres créations populaires comme les graffiti, considérés d’ordinaire moins immédiatement « utiles ». Que ceux-ci soient gravés patiemment au fond d’oubliettes, ou tracés légèrement sur un mur dans un recoin secret, ils procèdent d’une urgence, d’une profonde nécessité. Il y va de la vie de celui qui les crée. L’existence se raccroche au fil ténu de ces ,dessins confiés au hasard. C’est une bouteille à la mer, lancée vers la postérité. C’est un rempart dont on veut s’affranchir en le creusant, en le remodelant.

Voici les signes que je traque.

Peu importe même le contenu, comme dans le cas de ces statuettes religieuses au charme naïf, seul compte pour moi le désir poétique qui sous-tend, souvent en dépit de leur contenu, les œuvres au talent spontané que le hasard a mises. sur -ma route. Épouvantails, graffiti, sculptures anonymes, ou même certain jacquemart inattendu, comme celui que j’ai découvert, toujours dans le Cantal, sur cette villa appelée « La Coustoune »…
Il s’agissait d’une imposante maison d’allure patricienne située en _pleine ville, construite au début du dix-neuvième siècle et restaurée (transformée), nous dit une pierre d’imposte, « de 1932 à 1935 ». Malgré ses belles pierres, ses étages, sa terrasse, elle n’aurait rien eu pour m’attirer outre mesure s’il n’y avait pas eu dans une sorte d’échauguette d’imitation médiévale un groupe de quatre personnages sculptés en bois polychrome.

Villa à échauguette et personnages sculptés
Villa à échauguette et personnages sculptés

Ils sont costumés à la manière auvergnate, et ils dansent la bourrée. Deux couples : les hommes portent les prénoms de Philippe et Robert, les femmes de Geneviève et d’Alice. Ce groupe se met à tournoyer si l’on met en marche un moteur. Autrefois, dans les années 30 (l’horloge placée au-dessus du groupe indique la date de 1934), le groupe tournait lorsque chaque heure sonnait. Par respect du voisinage, l’horloge a cessé de faire retentir ses cloches. L’actuel propriétaire des lieux m’a reçu et a consenti à me donner quelques· explications, à vrai dire assez maigres, car il n’est pas le responsable de l’installation de ce que j’appelle, peut-être improprement, le jacquemart (« improprement » : en effet, ce dernier désigne plutôt, d’habitude, le mécanisme mettant en scène des automates qui frappent, par exemple avec un petit marteau, les cloches sur un édifice important, beffroi, église, hôtel de ville, etc.). C’est l’ancien propriétaire (décédé en 1964), un chirurgien, qui aurait eu l’idée de cette fantaisie. Elle servait à fêter aussi l’existence de chacun de ses quatre enfants, ce qui justifie la présence des prénoms au pied de chaque statue. Les cloches qui étaient placées au-dessus de l’horloge (voir photo de la page précédente) portaient, elles aussi, semble-t-il, les prénoms de ces enfants.

À examiner de près les statues, qui sont de style naïf, un peu comme certaines statues religieuses des églises bretonnes – et c’est ce qui fait l’originalité et la séduction de ce « jacquemart » à mes yeux -, je relève la signature d’un artiste : J.Jégouzo, le nom d’un lieu : Auray (situé comme on sait dans le Morbihan), et une date : 1935, la même que celle de l’horloge.

Intéressante signature… Depuis ma visite à cette villa, je n’ai pas fait progresser mon enquête au sujet de ce jacquemart charmant. Le hasard me servira ou non par la suite, je le verrai bien. Inutile de forcer les choses pour le moment. Et puis, je n’aime pas trop les méthodes de fouille systématique.

Au cours d’une visite dans le Morbihan, quelque temps après, je suis passé à Auray (je ne cherchais rien de précis par rapport à ce M.Jégouzo). J’y étais surtout attiré par le petit musée d’art religieux populaire qui s’abrite dans l’ombre de la basilique Sainte-Anne, infâme lieu de bigoterie la plus rance, soit dit en passant (quels regards soupçonneux s’appesantirent sur moi et mon amie photographe Marie-José Drogou quand nous demandâmes l’autorisation de faire des photos… ! Autorisation qui,bien entendu, nous fut refusée, sous prétexte de danger de vol. En réalité, un grand vent d’irrationnel obscurantiste souffle dans les parages…). Ce petit musée recèle des trésors, ceci dit, sous la forme, essentiellement, d’ex-vota peints assez anciens (dix-huitième siècle), dont un est particulièrement amusant (un prêtre qui continue de prier, une hachette enfoncée dans le crâne… Les corbeaux ont la peau dure… ).

Prêtre avec une hache enfoncée dans le crâne
Trésor. Prêtre avec une hachette enfoncée dans le crâne
H.  : 0,80 • L. 0,87. Inscription : « EX-VOTO ».
« Protection de Ste-Anne en faveur du recteur de Camors. Grièvement blessé, en 1720, il invoque Ste-Anne et obtient guérison ».
En 1720, le recteur de Camors était Pierre Guillemet à qui son neveu, originaire de Languidic, succéda en 1736.
Le prêtre, revêtu d’une soutane noire est agenouillé sur un prie-dieu.
Une hache est demeurée enfoncée dans son crâne, à hauteur de la tonsure. Devant lui, une croix avec bénitier et, derrière, son bréviaire est posé sur une table.
Le trésor conserve l’os du crâne où se voit la cicatrice de la blessure.

(extrait de la brochure éditée à Auray sur la Galerie d’Art Religieux Populaire de Sainte-Anne d’Auray, 1976)

On y trouve aussi des statues d’allure naïve. Leur stylisation rappelle quelque peu le style des danseurs de bourrée de la Coustoune… M.Jégouzo appartient sans doute à une tradition de sculpture populaire assez commune dans la région d’Auray, et plus généralement dans tout le reste de la Bretagne (on a jusqu’ici très peu étudié la sculpture populaire bretonne telle qu’elle s’est développée depuis le seizième siècle environ jusqu’au milieu du vingtième siècle).
(À SUIVRE)

Bruno Montpied
Gazogène n°06


L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

C’ÉTAIT, D’APRÈS LES TÉMOIGNAGES QUE J’AI PU RECUEILLIR, UN PERSONNAGE DE PETITE TAILLE, AU VISAGE ROND, PLUTÔT SOURIANT CAR D’UN NATUREL ENJOUÉ, JOVIAL…

ON PEUT PENSER QUE – DANS LE MEILLEUR DES CAS – LA LECTURE DU BRÉVIAIRE N’EMPÊCHAIT PAS LE BON CURÉ DE JETER AUTOUR DE LUI DES REGARDS PERSPICACES CAR PENDANT PRÈS DE TRENTE ANS, IL A RAMASSÉ AU COURS DE SES PROMENADES DES CENTAINES ET DES CENTAINES DE RACINES, SARMENTS, BRANCHAGES ET MORCEAUX DE BOIS DE TOUTES DIMENSIONS…

PUIS, L’ABBÉ BACHIÉ RETOUCHAIT CES BOIS TROUVÉS DE LA FAÇON LA PLUS MINIME POSSIBLE, DONNANT PARFOIS QUELQUES COUPS DE PEINTURE SOUVENT NOIRE… PENDANT PRÈS DE TRENTE ANS, IL A AINSI SCULPTÉ ET REHAUSSÉ CES PETITES STATUETTES AINSI COMPOSÉES. IL LES A ACCUMULÉES DANS UNE PIÈCE DE SON PRESBYTÈRE SANS QUE PERSONNE NE SOIT AU COURANT, NI À PLUS FORTE RAISON. N’Y PÉNÈTRE ! C’EST SEULEMENT AU MOMENT DE PRENDRE SA RETRAITE, LORS DU DÉMÉNAGEMENT QUE L’ON DÉCOUVRIT CETTE ACTIVITÉ.

ON EN TIRA DE PLEINS CARTONS.

UNE PETITE EXPOSITION FUT ORGANISÉE. CE FUT UNE GRANDE JOIE POUR L’ABBÉ BACHIER QUI, LE JOUR DU VERNISSAGE, ALLAIT DE GROUPE EN GROUPE, EXPLIQUANT OÙ IL AVAIT TROUVÉ CHAQUE MORCEAU DE BOIS, FORÊT DE LA GRÉSINE, BRAHAUNIE… EN QUELLES CIRCONSTANCES, RETRAÇANT LA GÉNÉALOGIE DE SES CRÉATIONS… JOIE INTENSE SANS DOUTE, JOIE ULTIME : MOINS D’UN AN PLUS TARD, EN 1991, IL DÉCÉDAIT.

IL PRÉSENTAIT LUI-MÊME AINSI, SUR UNE MODESTE FEUILLE VOLANTE, SON TRAVAIL :
« QU’ÊTES-VOUS VENUS VOIR ?
DES BRANCHES, DES RACINES, DES VIEILLES ET DES TORDUES, DES FÉTUS QUE LES HOMMES REPOUSSENT DU PIED OU RAMASSENT AVEC DES FOURCHES, POUR LE FEU OU POUR DES TAS QUI POURRIRONT.
ET POURTANT : CES BRANCHES DONT PERSONNE NE VEUT, CES LIERRES TORS, CES GENIÈVRES TORTURÉS,CES RACINES SQUELETTIQUES, LOURDES, LA NATURE LES A AIMÉS ET, À SA MANIÈRE DRÔLE ET FANTAISISTE, LEUR A CISELÉ UNE FORME, PRESQUE DONNÉ UN LANGAGE.
SEULEMENT : LA NATURE EST SIMPLE ET PERSONNELLE, ELLE A SON ART ET SON IMAGINATION, ELLE NE CONNAIT PAS LES MODÈLES STANDARD.
ET SON CŒUR…C’EST LE CISEAU DU TEMPS QUI FAÇONNE,
ET SA PARURE… C’EST LA PALETTE DU SOLEIL QUI LA FIGNOLE,
ET SON SECRET… C’EST LE CŒUR DE L’HOMME QUI LE CHERCHE.
LA FANTAISIE GÉNIALE DE LA NATURE, LA FOLLE DU LOGIS DES HOMMES,
QUAND ELLES SE RENCONTRENT ET S’ENTRAIDENT FONT DE CES BRANCHES MORTES DES RAMURES VIVANTES, DANS UNE CRÉATION SANS LIMITE.

À TRAVERS LE CŒUR DE CES BRINDILLES JONGLE L’IMAGINATION INFINIE DE L’ARCHITECTE ÉTERNEL QUI A FAÇONNÉ LE CŒUR DES HOMMES.

G. B. PRÊTRE »

VOYONS DONC D’UN PEU PLUS PRÈS CETTE CRÉATION.

EN PREMIER LIEU, SON BESTIAIRE : VOICI LE LÉVRIER TIMIDE ET SOUMIS COMME EN ATTENTE DU COUP POUR LE BATTRE, LE BASSET PLAINTIF IMPLORANT LA CARESSE QU’IL NE RECEVRA JAMAIS, LE CHIEN CRAINTIF ou LE CANICHE À DEMI TONDU ET… À TÊTE HUMAINE ! VOILÀ LE LOUP À LA FANTASTIQUE EXPRESSIVITÉ, TORTURÉ, HURLANT,PITOYABLE, BROYÉ PAR UNE MAIN INVISIBLE, LOUP QUI NOUS FAIT PENSER IMMANQUABLEMENT À CELUI DE GIACOMETTI.

MAIS CE BESTIAIRE SEMBLE ILLIMITÉ : OISEAUX RÉELS OU MERVEILLEUX ; OURS, CHÈVRES, ESCARGOTS, SERPENTS… TOUTES CES REPRÉSENTATIONS, MÊME LES PLUS CONFORMISTES, DÉGAGENT UNE AURA PLUS OU MOINS MYSTÉRIEUSE… QUI VA SE RÉVÉLER ENCORE PLUS CLAIREMENT DANS LES FIGURINES ANTHROPOMORPHES.

REGARDONS PAR EXEMPLE ATTENTIVEMENT LA SCULPTURE INTITULÉE « JE PENSE… » -ET QUEL RAPPORT ENTRE CE TITRE ET L’ŒUVRE ? ELLE REPRÉSENTE UN ÊTRE HYBRIDE À CHAPEAU, BARBE NOIRE, TENANT SA MAIN GAUCHE SUR UN TRONC QUI RESSEMBLE ÉTRANGEMENT À UN BILLOT. CE PERSONNAGE EXHIBE UNE POITRINE BIEN FÉMININE ; IL EST MONTÉ SUR DEUX LONGUES JAMBES D’ÉCHALAS TERMINÉES PAR DES SABOTS DE BOUC OU BIEN DE CHÈVRE…

AINSI CETTE FIGURE À PREMIÈRE VUE ANODINE DEVIENT PEU À PEU FAUNE, OU SILÈNE ISSU DE QUELQUE SOCRATIQUE BANQUET, HERMAPHRODITE ÉCHAPPÉ D’UNE ANTIQUE FRESQUE GROTESQUE IMITÉE DE PÉTRONE…

ON RETROUVE LE MÊME PROCÉDÉ – APPARENCE ANODINE, RÉALITÉ INQUIÉTANTE – AVEC LA PETITE SCULPTURE INTITULÉE « LA PAUSE » : UN PERSONNAGE MASCULIN, FILIFORME, EST À DEMI ASSIS, UNE BOUTEILLE PRÈS DE LUI… MAIS IL CONTINUE À MAINTENIR EN ÉQUILIBRE SUR SA TÊTE UN RÉCIPIENT AU POINT QUE L’ON SE DEMANDE SI UNE VÉRITABLE « PAUSE » EST BIEN POSSIBLE ET S’Il NE S’AGIT PAS D’UN SUPPLICE DE TANTALE D’UN NOUVEAU GENRE.

VOYEZ CE « SUSPENS », PERSONNAGE SUSPENDU À L’EXPRESSIONNISTE ET EFFRAYANT VISAGE. QUELLE TORTURE NE SUBIT-IL PAS, À QUELLE FOURCHE PATIBULAIRE N’EST-IL PAS ATTACHÉ, VERS QUEL GOUFFRE NE SE VOIT-IL PAS TOMBER DE FAÇON IMMINENTE, EST-CE LE BON OU LE MAUVAIS LARRON ?

CE THÉÂTRE DE LA VIOLENCE, DE LA CRUAUTÉ ET DE LA MORT TROUVE UNE SORTE D’ACCOMPLISSEMENT AVEC LE GROUPE DE « LA DÉCOLLATION » : LE BOURREAU DOMINANT DE TOUTE SA LONGILIGNE : HAUTEUR SA VICTIME EFFONDRÉE ET TORDUE À SES PIEDS. UN POIGNARD TRAÎNE SUR LE SOL… AJOUTONS QUE PAR UN HABILE MONTAGE, LA TÊTE DU VAINCU POUVAIT SE DÉTACHER À LA GUISE DU SPECTATEUR… QUELLE OBSCURE ET INAVOUABLE DUALITÉ HANTAIT DONC LES COURTES NUITS DE L’ABBÉ BACHIÉ ; OU, COMPTE TENU DE L’AMBIVALENCE DES FORMES, QUELLE NOUVELLE JUDITH ?

CAR ON SENT PARFOIS TRÈS NETTEMENT QUE LE BON ABBÉ BACHIÉ A LUTTÉ CONTRE L’ÉMERGENCE DE CE FOND NOIR FAIT, SANS AUCUN DOUTE, D’ANGOISSE, D’HORREUR, DE VIOLENCE ET DE SADISME !

CETTE VISION CRUELLE DU MONDE ET DE LA NATURE, CETTE PRÉSENCE SATANIQUE ET DIABOLIQUE AU CŒUR DES CHOSES, L’ABBÉ BACHIÉ TENTE D’EN PERVERTIR L’EFFET PAR L’INTRODUCTION DE LA DÉRISION ET DE L’HUMOUR. CET ART DE LA PIROUETTE ET DE LA DISTANCIATION IRONIQUE, CETTE VOLONTÉ D’AJOUTER UN DÉTAIL FAUSSEMENT NAÏF NE FAIT EN RÉALITÉ QUE RENFORCER LE MALAISE DU SPECTATEUR ATTENTIF.PRENONS À TITRE D’EXEMPLE CE SERPENT BOA À L’AMUSANTE FIGURE AUQUEL A ÉTÉ ATTRIBUÉ UN PIED À DOIGTS DU GENRE MARTIEN. CE FANTASTIQUE DE BAZAR, TRÈS CONFORMISTE, PRÊTE À SOURIRE… JUSQU’À CE QUE L’ON REMARQUE UNE FORME ARC-BOUTÉE SUR LE SOL : UN CORPS À MAIN HUMAINE ET À PIEDS DE BOUC !
VOYEZ AUSSI CE « BOUTE-FEU », GENTIL LUTIN VITE TRANSFORMÉ EN GNOME INCENDIAIRE ET MENAÇANT.

N’AYONS GARDE D’OUBLIER CETTE ANECDOTE SIGNIFICATIVE QUE L’ON M’A RACONTÉ : LE JOUR DE SA SEULE ET UNIQUE PRÉSENTATION AU PU8LIC, L’ABBÉ BACHIÉ N’AVAIT PAS HÉSITÉ À MONTRER DES SCULPTURES·REPRÉSENTANT DES FEMMES NUES… AU GRAND DAM DE CERTAINES PAROISSIENNES QUI N’EN CROYAIENT PAS LEURS YEUX ! ! !

J’AVOUE QUE JE DONNERAI CHER POUR VOIR LES DITES STATUETTES CAR IL EST FORT PROBABLE QU’ELLES ÉTAIENT PLUS COMPLEXES ET PLUS CHARGÉES DE SYMBOLES QUE DE SIMPLES NUS FÉMININS…

MAIS OÙ SONT ELLES AUJOURD’HUI AINSI QUE LE CONTENU DES CAISSES DU DÉMÉNAGEMENT ? QUE CONTENAIENT ET OÙ SONT LES NOMBREUX CAHIERS RÉDIGÉS PAR L’ABBÉ BACHIÉ DONT L’EXISTENCE EST ATTESTÉE PAR UN TÉMOIGNAGE ORAL IRRÉFUTABLE ? ESPÉRONS QUE CONTRAIREMENT AU MOBILIER ET AUX SCULPTURES D’UN AUTRE ABBÉ, PASSÉ CEPENDANT À LA POSTÉRITÉ, L’ABBÉ FOURRÉ DE ROTHÉNEUF, TOUS CES TÉMOIGNAGES NE DISPARAISSENT PAS !

CAR C’EST UNE ŒUVRE ÉTRANGE : SORTE D’EXORCISME RÉVÉLATEUR D’UNE VIE INTÉRIEURE TOURMENTÉE, HANTÉE PAR LE MAL, MAL INHÉRENT À LA NATURE QUI EXSUDE ELLE-MÊME CES FORMES ANTHROPOMORPHIQUES OU ZOOLOGIQUES.

UN REGARD ACÉRÉ, QUELQUES COUPS DE CANIF, UN SOUPÇON DE PEINTURE DÉLAVÉE ET TOUTE LA MISÈRE DU MONDE, TOUTES SES TURPITUDES, SURGISSENT.

TRENTE ANS SANS RIEN MONTRER. TRENTE ANS SANS QUE QUICONQUE N’AIT VENT DE CE MYSTÉRIEUX ET NOCTURNE TRAVAIL.

ÉTAIT-CE LE PRIX À PAYER POUR ÊTRE AUX YEUX DE TOUS LE BON ABBÉ DE GRAMAT ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°04


Pascal Labadie, alias Scalpa

C.H.A.N.T.I.E.R


IL SUFFIT D’UN RIEN POUR PASSER DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR, OU POUR PASSER À CÔTÉ.

C’EST PAR HASARD QUE J’AI RENCONTRÉ « SCALPA » EN VOYANT UN ÉTRANGE ET SINGULIER JOUET EN BOIS DANS LA VITRINE D’UNE NON MOINS CURIEUSE BOUTIQUE À L’ENSEIGNE DU « CHARIOT DE NOÉ ». NE LA CHERCHEZ PLUS, MÊME SUR MINITEL, ELLE A AUJOURD’HUI DISPARU.

À CE JOUR, PASCAL LABADIE ALIAS « SCALPA » EST CHAUFFEUR ET FAIT DES STAGES DE MAÇONNERIE, COMME COFFREUR, À L’A.F.P.A. DE TOULOUSE…

AU DÉPART SON ITINÉRAIRE SEMBLAIT TOUT TRACÉ. NÉ À TOURS IL A UN PEU PLUS D’UNE QUARANTAINE D’ANNÉES DANS UN ENVIRONNEMENT CULTUREL DE CHOIX – SON GRAND-PÈRE ET SON PÈRE ÉTAIENT DES ARCHITECTES CONNUS – S’IL NE FAIT AUCUNE ÉCOLE D’ART, IL POURSUIT CE QUI AURAIT PU ÊTRE UNE CARRIÈRE DE PLASTICIEN ET/OU DE GALERISTE, VOIRE D’ORGANISATEUR D’EXPOSITIONS. CEPENDANT LES CHOSES SE DÉROULERONT DE FAÇON BIEN DIFFÉRENTES ! LE CHEMIN TOUT TRACÉ, CE N’ÉTAIT PAS POUR LUI.

PARALLÈLEMENT À UNE VIE PERSONNELLE CHAOTIQUE, IL S’ÉLOIGNERA DE L’ART OFFICIEL. PETIT À PETIT SES CRÉATIONS DÉRIVERONT – COMME UN REFUGE ? – VERS UN MONDE PRIMITIF AUX COULEURS ÉLÉMENTAIRES, JAUNE, BLEU, ROUGE ET AUX FORMES LES PLUS ARCHAÏQUES. DE SURCROIT, LES THÈMES SE RAPPROCHENT DE PLUS EN PLUS D’UN ART À L’ÉTAT FRUSTRE : SIGNES ÉLÉMENTAIRES, SYMBOLES NAÏFS, PERSONNAGES SIMPLISTES À PEINE ESQUISSÉS, ANIMAUX ÉTRANGES ET INCONNUS, MASQUES AUX ORIGINES INDÉFINISSABLES… AU POINT CEPENDANT QUE TOUT CELA NE FINISSE PAR FORMER UNE GRANDE FAMILLE DONT LES FORMES SE RETROUVENT DE TABLEAU EN TABLEAU AVEC DES PARENTÉS, DES FILIATIONS, DES RESSEMBLANCES… UNE TRIBU, UN MONDE CRÉÉ DE TOUTES PIÈCES COMME CONTREPOIDS À UNE SITUATION MATÉRIELLE ET AFFECTIVE DE PLUS EN PLUS PRÉCAIRE.

MALGRÉ CELA, UNE DIMENSION LUDIQUE N’EST JAMAIS ABSENTE DE CETTE « ARCHE DE NOÉ » DE LA CRÉATION/RÉ-CRÉATION. SES « ŒUVRES-JOUETS » ET « OBJOUETS » TROUVERONT LEUR CONSÉCRATION AVEC L’EXPOSITION D’UNE SÉRIE D’ŒUVRES MUSICALES : LE SPECTATEUR ÉTAIT CONVIÉ À DEVENIR ACTEUR EN SOUFFLANT, FRAPPANT, TAPANT, TIRANT, LANÇANT BREF ANIMANT LES DITES « BOITES-MUSICALES » QUI ÉTAIENT POURTANT COMME AUTANT DE PETITS TABLEAUX OU DE PETITES SCÈNES.

Pascal Labadie : Scalpa
Le monde de SCALPA, C.H.A.N.T.I.E.R…
MAIS POUR « SCALPA » LA CRÉATION ÉPOUSE TOUTES LES VICISSITUDES DE LA VIE : INSCRIT EN STAGE DE FORMATION DE COFFREUR EN BÂTIMENT IL CRÉE ET S’EXPOSE SUR LES LIEUX MÊMES DE L’A.F.P.A. DE TOULOUSE, ET IL ENTRAINE DANS CETTE AVENTURE LES AUTRES STAGIAIRES DE SON GROUPE. C’EST UNE AUTRE TRIBU QUI S’EXHIBE : « C.H.A.N.T.I.E.R. », SOUS L’ÉGIDE D’ UNE FORMULE NOUVELLE, IRONIQUE ET PROVOCATRICE : « L’ART BRUSK » !!! « SCALPA » VA Y CRÉER UN MONDE À PART, DE TOUTES PIÈCES, AUSSI INSOLITE QUE DÉRISOIRE ET SURTOUT ÉPHÉMÈRES IL VA EN EFFET CRÉER, UTILISER, EXPLOITER ET EXPOSER DANS LES CONSTRUCTIONS FAITES PAR LES STAGIAIRES, VÉRITABLE VILLAGE GRANDEUR NATURE,  ET DESTINÉ A ÊTRE DÉTRUIT À LA FIN DE CHAQUE STAGE, POUR ÊTRE RECOMMENCÉ DE NOUVEAU PAR D’AUTRES…

QUEL NOUVEAU MONDE VA MAINTENANT FAIRE SURGIR « SCALPA » ? DANS QUEL ENVIRONNEMENT ET AVEC QUI ? QUELS VESTIGES PRIMITIFS VA-T-IL PORTER AU JOUR, À QUELLE CULTURE ARCHAÏQUE VA-T-IL NOUS FAIRE CROIRE ?

MAIS OÙ EST-IL AUJOURD’HUI ? VA-T-IL, COMME SI DE RIEN N’ÉTAIT, SONNER À NOTRE PORTE AVEC, SOUS, LE BRAS UN PAQUET DE PROJETS ? QUI SAIT ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Enseignes et chefs-d’œuvres des sabotiers

Enseignes et chefs-d’œuvres des sabotiers

Ce texte de R. HUMBERT (décédé en Septembre 1990) a été publié initialement à la rubrique « Carrefour de l’oubli » dans Le Pharmacien de France.

L’Histoire de France nous apprend que nos ancêtres les Gaulois ont inventé le sabot. Est-ce exact, ou l’imagination fait-elle remonter à travers le temps une pratique fort courante dans le monde rural, celle de porter des chaussures en bois ? Le temps présent a rendu l’image péjorative ; et d’arriver avec ses gros sabots signifie agir lourdement…

Le sabotier, homme de la forêt, en raison du bois qu’il y trouve à façonner, illettré bien souvent, ne put accéder au compagnonnage qu’au milieu du 19e. Sa corporation, par son nombre, en fut une des plus importantes : Les sabots s’usaient vite et il fallait les renouveler souvent ; le sabotier les fabriquait au rythme de dix paires par journée de travail.

Au début du siècle, il ouvrit boutique au village. Il façonna une enseigne pour l’accrocher sur sa façade et chacun rivalisa en compétence et originalité.

Enseignes de sabotiers
Affiquets : sabots miniatures. Quand elle interrompait son travail, la tricoteuse fixait  ses aiguilles dans le creux des sabots et attachait ceux-ci à son cou par une chaînette ou un ruban, Bourgogne, 19 siècle.Dessous de sabots de mariage, avec cœurs et rosaces, Ils étaient fabriqués par le fiancé sabotier et n’étaient portés par la mariée que le jour de la cérémonie.

Homme du travail, au geste répété, à la compétence manuelle, il était un des seuls artisans à savoir réaliser une sculpture en creux et en volume dans la même bûche. Le sabot devait avoir toute la légèreté et la forme précise due aux contraintes du fonctionnel, mouler le pied aux tailles et au goût du client. Chacun se surpassa, fit des chefs-d’œuvre, des pièces de maîtrise. des sculptures d’humour, surréalistes, le sabot-pied ou le sabot-chaussure, imitant la chaussure en cuir, la nouvelle ennemie.

Les régions, voire les cantons, eurent des sabots aux formes caractéristiques, tels ceux de la vallée de Bethmaile , à la pointe redressée et fort développée. Les artisans sculptèrent et peignirent leurs sabots de motifs géométriques, de fleurs et d’oiseaux et même de personnages stylisés. Ils avaient une petite planchette de bois, appelée « catalogue », sur laquelle étaient gravés les motifs proposés à la clientèle.

Le sabot porte-bonheur allait aussi sur la façade de la maison. Le petit sabot souvenir était le cadeau rapporté de voyage et la tabatière avait aussi parfois la forme du sabot.

Ce monde a disparu, les enseignes ont été décrochées des murs et les derniers sabots ont fini, usés, comme bois de chauffage dans la cheminée. Le Musée de Laduz leur en a consacré une salle.

Photos Marie-Josée Orogou, œuvres exposées au Musée de Laduz.
Raymond Humbert,
Musée des Arts populaires de Laduz,
Aillant-sur- Tholon, dans l’Yonne

Gazogène n°02


Antonio Lavall

L’enfance de l’art d’Antonio Lavall

Dire d’Antonio Lavall qu’il fait de « L’Art Frustre » serait péjoratif. Et pourtant comment qualifier sa « production » ? Art instinctif ? Art Naïf ? Art Spontané ?

Ancien maçon d’origine espagnole, Antonio Lavall vit à Saint-Pierre-Toirac, dans le Lot. Sa modeste maison au bord de la Départementale se fait remarquer des amateurs d’art singulier car son jardinet est hérissé de sculptures de bois ou de ciment peint, ceinturé de tuiles ornées de scènes naïves (1) …

Antonio Lavall, artisteMais Antonio Lavall ne peint pas que les tuiles ! La partie la plus abondante de son œuvre est constituée de peintures exécutées sur de la toile à matelas.

Nous sommes là en présence d’une œuvre qui défie tous les critères de jugement ; un seul mot peut-être, celui « d’inqualifiable » ! Antonio Lavall est, au sens propre, hors les normes, plus brut que brut, naïf parmi les plus naïfs. Il y a de tout chez lui, les « copies » des chefs d’œuvre de l’art comme les pires clichés, des natures mortes comme des compositions imaginaires, de blanches caravelles toutes voiles dehors et, s’il le pouvait, des biches buvant à la source dans le soleil couchant ! Et je n’ai garde d’oublier La Joconde et La Naissance de Vénus à côté du portrait de Jean Marais ou d’une célébrité de la télévision …

Peinture, pensée.

Cependant au milieu de cette impressionnante production, on trouve des œuvres d’imagination plus particulières et plus personnelles : celles que l’auteur lui-même qualifie de « tableaux pensés ».

Peinture d'Antonio Lavall, in "Gazogène" n°01

Peinture d'Antonio Lavall

Dans cette catégories se trouvent des hommages à Salvador Dali qu’il admirait – bien que : « Lui, il est Catalan et moi de Valence » ! – où l’on voit celui-ci monter au ciel entouré d’anges-artistes… Également des séries sur la corrida ou les bodegas, l’artiste et son modèle ou l’attente des prostituées dans les cafés ; mais aussi les Gitans et les Gens du Voyage… Pour Antonio Lavall la rapidité d’exécution est le signe de son talent : dès qu’il a une idée, il prépare cinq ou six toiles et les exécute en série mais en changeant chaque fois un détail ou une partie ! Ainsi ; pour les natures mortes, nous assistons à de véritables métamorphoses quasi surréalistes ; Qu’on en juge : une bassine avec des pommes de terre et un pain devient une citrouille avec des figues puis les pommes de terre deviennent des coquilles Saint-Jacques et la baguette un poisson.

Peinture d'Antonio Lavall

Peinture d'Antonio Lavall

L’artiste des Foires.

Malgré les sarcasmes et les moqueries Antonio Lavall n’hésitait pas à montrer son travail sur les foires et les marchés ; car une chose est certaine – en dehors de tout jugement esthétique – il tire de son travail une joie évidente et cette joie de créer est plus forte que tout.

Aujourd’hui sa mauvaise vue lui interdit, hélas, toute peinture. Il lui reste les sculptures auxquelles il s’adonne dans une petite « pièce » qu’il a ajoutée à son perron et qui témoigne de son besoin irrépressible de créer encore et toujours.

L'enfance de l'art : Antonio Lavall

Jean-François Maurice
Gazogène n°01

(1) Nous avons déjà signalé ce tout petit  « site » dans notre article L’art du bord des routes du Lot et des alentours dans Quercy Recherche n° 69/70 sans compter une indication dans Les Friches de l’Art et un petit texte dans notre brochure Les Galas de l’Ordinaire, Cahors, Novembre 1989.


Banlieue de Banlieue : archives photographiques

Banlieue de Banlieue : archives photographiques inédites (1976 – 1977)

Nanou : Banlieues de banlieue
Nanou : Banlieues de banlieue

Cet hiver là, la photographe « Nanou » parcourt les arrondissements du Sud de Paris et la proche banlieue vers Bourg-La-Reine… à la recherche des architectures singulières et populaires.

15 ans après, qu’est devenu ce mausolée en plâtre à la gloire de Chopin ? Cette botte de sept lieues a-t-elle pris son envol sans attendre la pioche du démolisseur ?

Photos de Nanou
Buste et botte

Cerné par les H.L.M., ce pavillon recouvert de mosaïque a-t-il échappé aux pelleteuses des promoteurs grâce aux tours étranges qui l’entourent pour en protéger l’accès plus efficacement que le grillage de la clôture ?

Photos de Nanou

Comme cette autre villa dont le jardin se hérissait d’une dizaine de maisons à oiseaux et de petits moulins montés sur d’immenses perches qui semblaient y avoir la même fonction symbolique ?

Photos de Nanou

La photographe « Nanou » n’est plus à Paris pour nous le dire. Il ne nous reste que de vieilles pellicules très rarement développées et qui laissent apparaitre parfois des lieux et des visages qui auraient dû demeurer à jamais oubliés…

J’espère que ces clichés donneront à d’autres le désir de partir, sur ces chemins de banlieue comme autant de chemins de traverses, pour l’aventure singulière.

Anne Fablet dite « Nanou » : après s’être intéressée aux singuliers (outre l’art des banlieues on lui doit des reportages sur Froment ainsi qu’un mémoire sur Joseph Sima et « Le Grand Jeu »… ), vit aujourd’hui retirée dans les Charentes.

Jean-François Maurice
Gazogène n°01


La grotte de Berolle

Une petite architecture singulière dans la campagne vaudoise :

la grotte de Berolle

Cette construction a été réalisée en 1929 par Wielfried Besson (né en 1898), agriculteur à Berolle (Vaud, Suisse). L’histoire débute à son retour de Paris alors qu’il vient de visiter l’exposition coloniale. Très impressionné par les architectures qu’il y a découvert, Wielfried Besson se lance lui-même dans un projet, bien moins ambitieux mais tout aussi original, pour son jardin : une grotte abritant une sirène !

Il profite de ses allées et venues dans le Jura – où il apporte chaque dimanche des vivres à son père, en alpage d’été avec ses vaches – pour ramener les premières pierres de son futur édifice. Ces pierres du Jura, très typiques, ressemblent un peu à des éponges avec leurs multiples trous. La construction fait appel en outre à du bois, du béton et diverses pièces métalliques (de charrue ou autres) pour la consolidation.

La grotte comprend quelques figurines peintes, ainsi qu’un système de jet d’eau en son sommet et de fontaine sur le côté, qui sert de trop-plein. L’intérieur de la grotte abrite une sirène au long corps en ciment, munie de dents métalliques et de deux pieds courts à l’avant, taillés dans le bois. Malheureusement, le temps a détruit certaines pièces, principalement celles en bois qui ont toutes disparu, y compris un petit chalet perché sur la grotte.

La grotte est inaugurée dans les règles par Wilfried Besson, lors d’une fête paroissiale de village. Il profite de la curiosité suscitée dans le village par son édifice pour demander une rétribution symbolique aux visiteurs, rétribution qu’il reverse ensuite au curé.

Bien sûr, aujourd’hui ce petit édifice est bien abîmé, mais reste plein de fraîcheur. Véritable patrimoine familial avant d’être une curiosité, la grotte de Berolle a repris du service pour le mariage des petites-filles de son créateur : l’eau a de nouveau jailli de son sommet et de la fontaine. À quand la prochaine fois ? Reste encore un garçon à marier…

Flora BERNE
Gazogène n°28