Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Vacherie

Folie Fin-de-siècle

Troyes : ruines de la Vacherie

Ruines Publiques Fin-de-Siècle : carte postale

EN 1885, un certain Douanier Rousseau déclenche l’hilarité générale au salon des Refusés, c’est tout dire ! Cette même année, arrive à Rothéneuf un Abbé Fourré, dont on ne peut, certes, mettre la foi en doute, mais qui se fera connaître surtout pour ses rochers sculptés. En 1879 avait commencé à Hauterives la construction d’un Palais Idéal édifié par un Facteur rural nommé Cheval. Or, aux alentours de 1885, un homme commence lui aussi à édifier une œuvre architecturale singulière. De ce site qui a sans doute égalé les plus grands, il ne reste aujourd’hui plus rien, presque plus rien. Cet homme s’appelait Auguste Bourgoin et il avait baptisé son site du beau nom de Ruines publiques fin de siècle !

L’aventure commence à Troyes où la famille Bourgoin exploite une gravière. Peu à peu, les quatre frère Bourgoin vont diversifier leur entreprise : ramassage des ordures, des gravats, des démolitions, transports en tous genres, récupérations…

Après quelques années dé tâtonnements, l’un des frères, Auguste, commença en 1896, sur une parcelle de terrain qu’il possédait dans le quartier de la Vacherie à Troyes, à édifier des pyramides dans lesquelles il incluait des sculptures, des statuettes, des objets divers dont l’énumération formerait un inventaire à la Prévert ! Ces pyramides sont des constructions en pierre sèche, de base carré comportant des niches où l’on pouvait voir : Jeanne d’Arc, une Vénus, Napoléon Bonaparte, Garibaldi… Le site en comporta jusqu’à seize sans parler du Bureau des Ruines qui conservait les trouvailles les plus singulières !

Auguste Bourgoin ne s’était pas contenté de construire les Ruines, il les avait mises en scène. Au témoignage de Claude Berisé : « (il) alla jusqu’à construire un pont de bois au-dessus de l’eau d’une gravière pour y installer une très belle Plongeuse. Sur le bord de la même gravière, c’est une Baigneuse qui avait été placée bien en vue  » (1).

Las, après un temps de célébrité autour de 1900, les tours furent détruites les unes après les autres… sauf une, la plus petite, qui résiste encore au milieu des habitations, le flanc bardé d’une plaque muette qui aurait dû contenir un poème « en l’Honneur du Site » !

Jean-François Maurice
Gazogène n°17

(1) In Journal de la Vieille France, n°08, Les Ruines de la Vacherie


Guallino…

Guallino

Par Anne Poiré

Guallino : un plaisir magnétique !

À l’huile et au couteau, dès 1958, trois chevaux s’ébattent parmi l’herbe en feu… Alors que Guallino a toujours été terrorisé par ces mammifères, trop grands, très impressionnants, leur représentation, comme celle des corps, des femmes, des êtres dans leur variété absolue, le fascine… au moins depuis Lascaux ! La vallée des merveilles le bouleverse, et il sait bien que l’art, c’est justement cette capacité à tracer des lignes, à reconstruire le monde, avec des couleurs, au-delà du simple mimétisme… Il aime dessiner, ciseler des loups… probablement par amitié pour le petit Chaperon rouge… ! Chez lui la figuration n’est pas reliée à la stricte réalité : dans n’importe quelle licorne, une dame lui sourit, les dragons crachent des flammes de sève rassurante, bourgeonnent, s’exfolient, et ses crocodiles, inoffensifs, drôles, ont immanquablement pour fonction… de sécher les larmes ! Quant aux girafes, on lui a raconté, quand il était enfant, qu’on les peignait…

Oui, de l’humour et des références, – singulièrement, c’est sans doute le plus sémillant paysage que l’on puisse noter, propice aux surprises, si l’on déambule dans la polychromie de Guallino. Moi, je l’ai rencontré au détour d’un tableau, au coin d’un triptyque. Au miroir d’une statuette, dans les creux et contours séduisants, dans les panaches de nuances flamboyantes. Dédales et méandres, cernes noirs, coulées franches… Sa palette m’éblouit : peintre, sculpteur, il est aussi illustrateur, au vitrail d’une tâche inlassable, qu’il poursuit dans les irisations du quotidien. Tragique, grave, il peut se révéler ludique, espiègle… Poète, avant tout : en lui l’enfance rebondit. Joueuse.

Bouquets aux parfums voluptueux, capiteux : Cadeau gingembre, Légendes obscures, Lutin butine, Du train où vagabonde, Protecteur chevelure vermillon, Montreur d’ombres, Détail de la carte du miel, D’âme racine, Bouclier vaillance, Bord de soleil, Exubérance d’impulsifs, Un-huit-six-marelle, Mer à l’envers pic-vert, Dispersion d’éclats, Chat perlipopette et Tourne-délivrance

Imprévisibles bottes et gerbes aux senteurs de l’ailleurs : Hamamelis aux sept coeurs, Stèle de taureau mythologique, Fétiche adulte, Reliquaire de la figure féminine à la robe d’osier, Chariot ailé aux quatre roues, Charmes et losanges d’offrandes et duettistes, Douleur capitale,Jardin d’Eden, Pigments en filets, Confetti d’or, D’arc et de ciel

Dans son œuvre, des graffitis se promènent, des poèmes désaltèrent… Il picore certains vers de sa guallinette, – mots polyphoniques et sucrés, secrets… – , tisse des fonds au graphisme proche d’une énigmatique calligraphie, lettres sans destinataires définis… Et dans le halo de ses rêves s’exaltent, en deux ou trois dimensions, en une langue mystérieuse, des formes anthropomorphes, troublantes, de désir et de pulpe…

Guallino n’hésite pas à transformer le chêne en sautillante Envolée tête-à-tête, Lumière qui rit, aux vertus positives… Magicien du cyan, alchimiste carminé, enchanteur émeraude ou smaragdite : dans ce microcosme aux arbres d’azur, ce sont surtout des humains, amoureux, heureux, qui abondent ! Irrésistibles Dompteuse-tendresse, Clématite-Passion…. Les titres se font l’écho d’un univers riche, varié, aux trouvailles nombreuses, dans les marges et les hasards remarquables.

Entre chair à vif et caresse magistrale, ces élans s’équilibrent et me font palpiter, – Jours à naître – , en un vertigineux plaisir magnétique !

Guallino de A à Z !

Autodidacte, alchimiste carminé, l’homme de la négation des contraintes et des méthodes dévoyées, abondant, fait pousser d’acrobatiques rêves anthropomorphes, dans l’aube de son atelier-jardin. Amoureux, il s’affranchit.

Baroques, ses délinéaments, ses assemblages, ses recoins de cavernes d’Ali-Baba, les amoncellements, pavois, où s’enchevêtrent…, chassés-croisés à l’occasion bifaces, icônes dynamiques, fétiches, reliquaires, dans le bois, qui lui paraît si simple à modeler… comme à la bougie : scènes dérobées à la nuit. Bribes, à demi effacés.

Couleurs chaudes, ciselées, couleurs tonitruantes, caressées, couleurs jeu, calquées. Couleurs vitrail. La palette chatoie et vrombit, chante et virevolte : coloriste, Guallino, ses fonds absorbés par des cyans, des amarantes, des ocres et des violacés… Le corps culmine, fiévreux, chevelures chatoyantes. Magistraux croquis crinières…

Dragons dodus, danseuses dégagées des drames, duos de duettistes, – charme – , avec eux, point de danger ! Dans la déclinaison d’une exceptionnelle complicité, ces signes métamorphosent d’amicaux dessins béances, denses dédales et méandres…

Enfance : écho, celle qu’il n’a pas vécue, expérimentée. Élan, celle, espiègle, qu’il aurait pu ébaucher. Celle qu’il se réinvente, chaque jour, dans l’épure de contes, terreurs et fascinations. Évidence de ces évidements en apesanteur… Expressionnisme. Éclairs et éclairages d’un enchanteur équilibre, émeraude ou smaragdite…

Fête, festivité, carnaval, masques fendus, plages de féminité, figures franchement, farouchement foudroyantes.

Graphismes rejoignant les mythes, trajectoires symboliques : gala de grottes galbées, gamineries gazouillantes…

Huile et craie sont ses premiers matériaux, et désormais l’acrylique, le contreplaqué, le carton, la toile, l’étoffe soyeuse, la ficelle, l’os. Tout lui est bon ! Histoires que l’on se raconte le soir, pour se rassurer, s’endormir. Pour l’humour. L’humeur. L’amour… dans le noir habité.

Illustrateur irrésistible, il aime la poésie qui fait pleurer, qui noue l’estomac, coup de poing dans le rire. Les irrégularités. Idoles maîtresses du poisson luciole.

Jubilation de la création juste.

Kakémono, makimono, peintures japonaises sur soie ou sur papier, suspendues verticalement, que l’on enroule autour d’un bâton, kilims : le monde entier, sa maison… Kaléidoscope de tant de possibilités kidnappées au kiosque des temps…

Ludique, son œuvre traverse en funambule. Loup spontané. Lumineuse lisibilité volontairement, langoureusement, brouillée.

Magnétique mai 68 : c’est pour lui l’interdit d’interdire, le face à face avec le feu. Il brûle tout. Malaxe la chair multicolore aux échardes des planches. Monolithes à ornements mêlés… miroir reprenant des fables anciennes, dans le monumental comme dans le plus intime… Magicien du microcosme, il ausculte les marges.

Noyées dans la douleur, nuances de lignes, homogénéisant les non-frontières.

Ombre, obscurité mystérieuse, et dans la clarté, bien en vue : des corps… Ovales, cercles de tondos, formats inhabituels, grattés, rappelant les graffiti, inscriptions à même la pierre, échelles, griffures sur plâtre, emblèmes greffés sur d’antiques boucliers de bronze, matières douces et rugueuses, présentant des plis, replis, gerçures recouvertes de mousses, marques semblables à des indices tribaux, enveloppes aux aspérités parfois innocentes, gratuites, souvent signifiantes… Odalisques ciel hardi.

Peintre, il voit palpiter panaches de tonalités. Passeur, il saisit l’espace pour le croquer, dans le primitivisme et la polychromie des pièces d’un puzzle toujours à compléter. Parcours potentiellement infini. Plaisir.

Quadrature de la quadrichromie, des quatre-saisons, du quattrocento : quotidiennes questions…

Refus. De l’art. Références au doute. Interrogations multiples dans le relief, les pleins et les concavités, la réminiscence. Rites secrets élaborés dans l’antre.

Singulier sculpteur ses volumes, sauvages, rencontrent la simplicité, l’intensité, jusque dans des stèles, hiératiques, ou la sciure, transformant le support, collages de tissus, aussi, dans la stridence, à vif, les cris perçants… Pétulants soleils lavande, astres Lipari, boules de Lérins, dans la senteur somptueusement légère…

Tracé libre de ses trouvailles, à l’encre de Chine, au pastel, scarifications sûres, cernant…, textes illisibles, triptyques palimpsestes à deviner, décrypter, décoder : hiéroglyphes. Tendus les bras, les membres pervenches tourne-coquelicotent… Trouble de désir et de pulpe…

Unanime univers de l’urgence. L’usure est impossible.

Veines, qu’il opacifie par des coloris veloutés, allègres… Des essences naturelles il a glissé vers la vertigineuse recomposition, par vague : la vanillée renaissance, variée, vermillonnée, des vertèbres enverveinées de chaque version. Verte tendresse, vernissage après vernissage…

Wagon-foudre, wagon-étoile, wagon-constellation, le voyage ne peut cesser.

Xylographiques, ses gravures, rares, – taille d’épargne, ou en creux… -, découpent le blanc.

Yeux grands ouverts, le regard en yo-yo, va et vient, ne quitte jamais, obsède, fouille.

Zones en contrastes. D’autres pans sombres, zinzolin, d’un même tableau, zestes à recommencer, à explorer.

Anne Poiré
Gazogène n°25

Le site d’Anne Poiré


Simone Rouvière

Simone Rouvière

Sculpture de Simone Rouvière

Par contre Simone Rouvière, je l’ai rencontrée et auparavant j’avais vue chez froment une sculpture d’elle. Mais, là, ce fut un choc : une immense sculpture dans une archaïque racine de lierre ! Oui, je le répète, un choc. Imaginez un enchevêtrement de corps, de têtes, de formes, , de nymphes, de courbes lisses et caressantes, de représentations diaboliques ; une sorte de bestiaire symbolique, d’Enfer de Dante… Bref, une pièce unique je n’ai pas peur de le dire ; une sculpture à cause de laquelle une bonne partie des créations contemporaines sont renvoyées à leur place : le rien, le vide, le néant. Mais, bien sûr, nous reviendrons plus en détail sur cette jeune femme de 70 printemps dans un prochain numéro.

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Jean-François Maurice
Gazogène n°05


Roger Cros

Roger Cros

par Jean-François Maurice

Nous voici en virée avec André Roumieux pour aller visiter Marie Espalieu. Sur le retour nous passons par Autoire.

Là, c’est la rencontre avec un personnage : Roger Cros !

Roger Cros
Roger Cros

Roger Cros sculpte et expose dans une petite « Galerie », sa propre maison, le long de la route.

Sa vie ressemble à un roman à la Cendrars : il a été en effet boxeur (poids coq : 54 kg, pour ceux qui, comme moi, ne sont pas très au courant) et a même disputé un championnat de France. Mais sur ce sujet et ses arnaques, il en a su un rayon. Garçon-boucher et boucher aux Halles, il est au cœur de la vie. Petit à petit, il se « range des voitures » : il travaille aux cuisines de l’ex ORTF et y devient gardien et agent de la sécurité. Il s’en retourne enfin en son village, et brusquement se met à la sculpture.

Ses œuvres sont exécutés avec tous les matériaux possibles mais principalement le ciment et la terre. Surtout elles sont peintes. D’une peinture souvent sanguinolente, viscérale… si je puis dire ! Il y a en effet quelque chose qui rapproche les créations de Roger Cros de la boucherie, de la viande. Mais peut-être est-ce une illusion de ma part ?

Quoiqu’il en soit par son travail et aussi par son action pour permettre à d’autres créateurs marginaux d’exposer et de se faire connaitre Roger Cros mérite d’être connu.

Jean-François Maurice
Gazogène n°05


Les bonnes pâtes d’Annie Lauras

Annie LaurasAnnie Lauras

Dans le cochon, c’est bien connu, rien ne se perd ! Et quand on a appris étant petite à faire la pâtée pour eux, ça ne s’oublie pas ! C’est ce qui est arrivé à Annie Lauras  : née au fin bout de la Bretagne, la vraie, celle qui, à quelques kilomètres de la mer ne la connait pas, elle a connu la vie, la vraie vie rurale ! Après des années de voyages et d’errances, elle a retrouvé la campagne, pas celle du cochon mais celle de la prune… d’Agen bien entendu !

Rien d’étonnant alors si, lorsqu’elle va se mettre à créer, elle utilise la matière brute, la pâte à papier. Triant les différentes couleurs imprimées, Annie Lauras constitue autant de nuances dont elle va se servir ensuite pour ses compositions mi-sculptures, mi peintures, tableaux en relief aux thèmes expressionnistes.

Toutefois, peu à peu, ses tons vont s’adoucir et la violence caricaturale des personnages déchirés s’estomper ; une douce magie remplace insensiblement la magie noire des débuts. Le papier se fait complice, s’humanise sans s’édulcorer ni s’affadir.

La révolte est encore présente, ne serait-ce que dans le matériaux insolite utilisé qui rapproche Annie Lauras d’une autre créatrice encore ignorée : Zaeli.

Il n’empêche : Annie Lauras triture encore la pâte, elle y incorpore bon levain, et sort bonne œuvre. À nous de savoir la déguster du bout des lèvres ou à pleine dent ! Ou comme l’on embrasse : à bouche-que-veux-tu !

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


Marie Espalieu : Le regard sensible des formes brutes

Marie Espalieu : Le regard sensible des formes brutes

Ce n’est pas rien, pour un anonyme de l’art, que de voir son œuvre naître sous le regard de Robert Doisneau : naître et reconnaître en quelque sorte ! Or, « L’objectif » de Robert Doisneau avait été si humain que, quarante ans plus tard, il n’avait pas altéré la naïve spontanéité de Marie Espalieu.

Marie Espalieu
Marie Espalieu

Au Nord du département du Lot, au dessus de Saint-Laurent-les-Tours nous sommes plus proche de l’atmosphère des « Bois-Noirs » de Robert Margerit que du chant des cigales du Quercy Blanc ! Après une route étroite entre les châtaigniers, à l’orée du village, se situe la ferme traditionnelle couverte d’ardoise où vit Marie Espalieu avec sa fille et l’un de ses fils. Tout pourrait être conforme à la dureté de la vie si, autour du puits-citerne, le visiteur surpris ne remarquait quelques animaux étrangement expressifs malgré les bois rudimentaires et les peintures grossières qui les composent.

Après avoir emprunté l’escalier de ciment et repéré les traces de peintures qui subsistent sur la façade on entre dans la grande pièce cuisine et lieu à manger. La vieille cheminée est toujours là, elle abrite seulement maintenant la cuisinière.

Marie Espalieu, malgré ses difficultés pour se déplacer, est venue à ma rencontre. Pour me saluer elle est debout, arc-boutée, les mains noueuses en appui sur la grande table centrale recouverte de toile cirée. Tout me semble familier : le décor, les odeurs, les personnes… Je suis toujours ce petit garçon dans la ferme de mon grand-Oncle Maurice, cet enfant qui écarte les poules tandis qu’il porte la soupe à la Tante Anna dans sa cahute voisine, ce gamin qui porte les bidons de lait dans la vacherie…
Ce monde des petits, des humbles, des humiliés, ce monde de la ferme, de la terre, des gagne-petits, ce monde qui survit, qui souffre et lutte en silence, j’en suis. Je le revendique pour mien. Et pourtant : « C’est le Monsieur de Cahors qui vient ! » ; telle est la phrase rituelle qui accompagne mon entrée en ces lieux. Ainsi j’ai trahi, mes origines, mon milieu, ma « classe ». À quel moment ai-je basculé ? Ai-je insensiblement glissé ? Qui peut me le dire ? Quand le p’tit gas est-il devenu un Monsieur ? Formuler ainsi la question c’est déjà avouer sa défaite.

Il ne me resterait que ce lien tenu de la création Brute, cet art qui défie les normes, qui échappe au langage. Alors regardons les sculptures de Marie Espalieu, longues formes humaines découpées dans des croûtes de pin, hâtivement colorées, affublées de membres filiformes grossièrement cloués. Les regards en sont insondables comme les yeux clos des personnages d’Aloïse ou ceux des statues mutilées de l’Île de Pâques. Et puis voici toute la faune des animaux domestique s et sauvages, vaste sarabande qui transforme la ferme de Marie Espalieu en une Arche de Noé merveilleuse. J’espère que de tels îlots survivront longtemps pour donner du sens à ce monde qui nous en prive.

Jean-François Maurice
Gazogène
n°16


L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

L’ŒUVRE AU NOIR DE L’ABBÉ BACHIÉ

(1913-1991)

par Jean-François Maurice

Sculpture (bois ramassé) de l'abbé Bachié

Sculpture (bois ramassé) de l’abbé Bachié

C’est avec mon ami André Roumieux que j’ai découvert à Gramat les sculptures de l’Abbé Bachié. Plus tard, grâce à l’Abbé Rosière, j’ai pu reconstituer la vie de ce créateur si singulier. Aujourd’hui, la plupart des pièces sont à la « Fabuloserie ». L’Abbé Bachié était un homme affable et souriant; ceux qui l’ont connu m’ont tous parlé en ces termes. Mais cette faconde cachait un grand courage : durant la dernière guerre, ordonné prêtre en 1939, il a parcouru tout le causse de Limogne à bicyclette, la nuit, « au service de la J.A.C. » a-t-il dit plus tard !

Son activité créatrice a été longtemps secrète. Il ramassait au cours de ses promenades des bouts de bois, des racines… Puis, la nuit, les retouchait légèrement, parfois les colorait discrètement… Et la magie jouait : sous nos yeux éblouis surgissaient des formes merveilleuses : le loup amadoué par Saint François d’assise mais aussi quelque monstre maléfique…

Cette œuvre Brute est en effet placée sous le signe de la dualité, du Bien et du Mal, du Jour et de la Nuit, du Naturel et du Monstrueux…

Dans les quelques lignes écrites par l’Abbé Bachié et publiées (n°4 & n°11/12 de Gazogène) on ne peut qu’être frappé par la modestie, l’ambiguïté voire la douleur contenue des propos…

« … que ma sépulture soit gaie… » a-t-il dit ! Je ne l’ai pas connu et j’en ai regret alors je le cite :

« Qu’êtes-vous venus voir ? Des branches, des racines, des vieilles et des tordues, des fétus que les hommes repoussent du pied ou ramassent avec des fourches, pour le feu ou pour des tas qui pourriront.

Et pourtant : ces branches dont personne ne veut, ces lierres tors, ces genièvres torturés, ces racines squelettiques, lourdes, la nature les a aimés et, à sa manière drôle et fantaisiste, leur a ciselé une forme, presque donné un langage… »

Bois : sculptures

Jean-François Maurice
Gazogène
n°16


L’abbé Paysant : curieuses fantaisies décoratives d’un hypomaniaque

Article paru dans la revue L’Encéphale, en 1923

CURIEUSES FANTAISIES DÉCORATIVES D’UN HYPOMANIAQUE SUR UN MONUMENT PUBLIC

(Avec une planche hors texte)

PAR

A. PRINCE (de Rouffach)

On trouve dans la littérature psychiatrique de nombreuses observations concernant les écrits et les dessins des aliénés. M.Rogues-de Fursac, a publié un intéressant ouvrage source sujet. MM. Antheaume et Dromard, dans Poésie et Folie , ont cherché à préciser le mécanisme psychologique de la création artistique. Hans Prinzhorn, étudiant la production artistique des aliénés, contribue également à l’élaboration de la psychologie et de la psychopathologie de la création artistique. On constate une grande ressemblance entre les dessins des aliénés et ceux des enfants ou des peuplades primitives. L’isolement, l’indifférence vis-a-vis du milieu social qui n’exerce plus sa censure, constituent sans doute les facteurs principaux de cette ressemblance parfois si frappante, avec les dessins préhistoriques, que l’on croirait à des réminiscences phylogéniques de l’individu.
L’intérêt de l’observation, ci-dessous résumée, réside en ce que les conceptions décoratives d’un curé hypomaniaque ont été réalisées, suivant ses indications, sur l’église du village, par les ouvriers du pays, tant à l’intérieur du monument qu’à l’extérieur.

L'Abbé Paysant

X…, curé de Y… a une sœur atteinte de psychose maniaque dépressive, décédée à un âge avancé dans mon service. Lui-même a toujours été hypomaniaque : gai, jovial, il parle beaucoup et d’abondance, avec une mimique appropriée, pleine d’assurance, et des gestes impératifs. Il tutoie constamment son interlocuteur et ne lui ménage pas les sobriquets, même désobligeants. D’une activité débordante, il fit à deux reprises le voyage de Jérusalem à pied, parcourut l’Égypte, alla deux fois à Rome, visita les principales villes de France, toujours à pied. Nous le voyons également en Angleterre, et dans l’une des petites brochures qu’il écrivit pour justifier la décoration de son église, il se qualifie de « pèlerin de Rome, d’Égypte et de Jérusalem, et du Congrès eucharistique international de Londres en 1908 ». Il fut pendant quarante-huit ans curé du petit village de Y…, très éloigné de toute voie importante de communication. Malgré ses extravagances et ses excentricités, il s’acquittait scrupuleusement de ses devoirs de prêtre, menait une vie évangélique, vivant pauvrement et distribuant tout ce qu’il possédait à ses paroissiens. Aussi était-il très aimé de ses ouailles, et c’est en vain que l’évêque du diocèse intervint, à plusieurs reprises, pour lui faire enlever les sculptures, peintures et inscriptions plus ou moins inconvenantes dont il avait littéralement tapissé l’intérieur et l’extérieur de son église. Sous la menace de l’interdiction canonique, qui ne fut d’ailleurs jamais prononcée, et sous la pression de ses confrères, il consentit cependant à faire disparaitre quelques statues et peintures à symbolisme extrêmement outré (statues de diables à longues cornes et queues, sainte Cécile entourée d’une couronne de haricots…, etc.)

Il mourut en 1921, âgé de quatre-vingt et un ans, ayant présenté depuis quelques années un léger degré d’affaiblissement intellectuel que l’état maniaque ne dissimulait pas aux personnes averties. Au surplus, son hypomanie était greffée sur un fond de débilité mentale.

Après sa mort, on se contenta d’enlever quelques originalités vraiment déplacées dans un sanctuaire, et aujourd’hui, l’église conserve approximativement l’aspect général que l’on voit sur ces cartes postales, choisies parmi beaucoup d’autres, qu’il avait fait éditer lui-même et qu’il vendait. aux nombreux curieux qui venaient visiter « l’œuvre» dont il était fier, « Église vivante et parlante ; chose unique au monde », disait-il, et que « des millions et des millions de visiteurs devraient venir voir ». Sur une carte postale où figure son « buste », il s’intitule « Fondateur inspiré de l’église vivante et parlante de Y. ».

L'abbé Paysant donnant des explications, carte postale

La tour et la façade principale sont couvertes d’inscriptions généralement religieuses, de statues, de figures et symboles, pour la, plupart gravés dans la pierre en caractères extrêmement variés et disparates. Les inscriptions sont disposées dans toutes les directions, et leur signification, incohérente évoque immédiatement un état d’excitation intellectuelle  :
« Excelsus, alléluia, confiance, courage, des sciences, des vertus, venez Messieurs » qui dont est cum Dieu (la place manquait sur l’oriflamme pour écrire comme), quis ut Deus, credo, spero, amo, confiteor, amplector, hors de l’Église point de salut, Jehovah, créateur, sauveur, Adonai le souverain Maître qui juge et récompense ,ecce tabernaculum Dei cum rominibus, hommage à Dieu le Maître, l’Église vivante et parlante de Y… allez maudits au feu éternel… » etc. On distingue encore un grand oriflamme sculpté, des statues, extrêmement primitives de la sainte Vïerge et de saint Joseph entourant l’Enfant-Jésus. Sur le côté gauche était une statue d’un diable cornu, dont l’évêque avait obtenu l’enlèvement et que X. déposa dans sa cave ; non sans avoir fait graver à sa place l’inscription suivante, bien visible sur cette photographie : « On ne le voit pas, il est au fond ». Du côté opposé, on remarque un pic bizarre qui a la prétention de représenter la montagne, des élus.
À gauche de l’entrée, au milieu de vieux troncs d’arbres, et à l’abri d’un bosquet, se trouve en plein air Le Musée Jeanne d’Arc, avec un brasier au milieu duquel on voit une figure de femme décharnée, en bois, debout, dont les côtes encerclent l’abdomen ; à côté, une tête énorme, primitive, sculptée à même dans un tronc d’arbre, symbolise les bourreaux…, etc.

L’intérieur de l’édifice comporte des décorations analogues à celle de la façade. On y voit en particulier un volumineux cierge Pascal placé au sommet d’une pyramide, avec « le sphinx révélateur » couché à ses pieds. L’explication ? X… la donne dans une de ses brochures : « …Parce que le cierge Pascal est le complément et le couronnement naturels de ces deux figures symboliques. Pour moi qui les ai vues à loisir (j’ai fait l’ascension de la Grande pyramide le 28 avril 189o) et les ai beaucoup étudiées pendant cinquante ans ; je pense que le sphinx et la grande pyramide d’Égypte sont un signe, un témoignage et une démonstration de la foi, de la science, des vertus et des arts des premiers hommes, des patriarches avant et après le déluge ; ils sont une réparation solennelle, nationale et universelle de la folie de Babel ; ils sont le plus grand, le premier, l’indestructible monument élevé peu de temps après le déluge, par la piété des hommes bien pensants à la reconnaissance et à l’hommage du vrai Dieu, à l’honneur de l’humanité pour l’assurance temporelle et éternelle, et pour le salut des hommes de bonne volonté, in terra et ad cœlum ; sic hodie votum, Montmartre. »

le musée Jeanne d'Arc de l'abbé Paysant

Dans une autre brochure qu’il écrivit pour répondre aux critiques et objections qui lui venaient de toutes parts, nous lisons qu’il n’aime pas « une église vide, creuse, froide, physiquement et moralement muette et comme morte ». Il veut « un vrai musée chrétien et une vraie bibliothèque chrétienne. Mais quoi ? continue-t-il, vous aurez beau dire et répondre justement à toutes les objections, il y en aura toujours après cela qui critiqueront quand même, inventeront toujours quelque chose pour contredire, aboyant comme ces chiens hargneux qui mordraient même leur maître, ne connaissant personne et ne distinguant rien. La caractéristique de ces critiques enragés, c’est un fond d’orgueil et de paresse, lâche et sans cœur, un fond de bêtise stupide, de jalousie de Caïn, de vilenie crasseuse ou de routine machinale, momifiée, stupéfiée et stupéfiante avec un égoïsme diabolique qui les rend aveugles, sourds et cruels pour empêcher et détruire, s’ils le pouvaient, tout ce qui se fait de bien, afin d’excuser leurs défauts et leurs vices, de satisfaire leurs manies de calomnie et de vengeance contre tout ce qui condamne leur mauvaise volonté…. Les purs ! ils ne goûtent pas ce qu’ils voient dans cette église, ils ne comprennent pas… laissons-les dans leur morgue juive, pharisaïque, protestante, turque et franc-maçonne. Mais ce qu’il y a de pire, c’est que certains savants plus ou moins diplômés et titrés, des philosophes plus sophistes que sages, je dirai des prêtres, des dignités ecclésiastiques partagent cette manière de voir. Ah ! c’en est trop… Je pense sans toutefois les condamner (les esprits sont si divers), que leur manière d’agir est le résultat d’une dégénérescence et d’une débilité de l’esprit et du cœur », etc.

Peu de temps avant la guerre, n’ayant plus de place pour mettre sur les murs ou à la voûte ses créations artistiques, il avait entrepris de graver des inscriptions et dessins sur les grosses dalles en pierre de l’église dont quelques-unes étaient déjà complètement couvertes lors de mon passage. L’idée de semblables décorations lui était venue à la suite de son premier voyage en Orient. Il voulait attirer des visiteurs comme il en avait tant vus autour des curiosités égyptiennes ou syriennes, et « leur faire du bien au point de vue spirituel ». Indirectement, les auberges du pays devaient profiler de cette affluence. Son but fut réalisé, car on venait de loin, à la ronde, pour visiter la fameuse église de Y…, et durant la belle saison, on voyait toujours quelques autos stationner devant le portail.

En résumé, l’hyperactivité psychomotrice de X… se révèle dans ses, lointains voyages (globe-trotter) toujours accomplis à pied, dans sa conduite, dans ses écrits, dans ses productions artistiques dont quelques-unes évoquent les lignes et contours de dessins très anciens, préhistoriques. Cet état hypomaniaque ne fut jamais entrecoupé de périodes de dépression.

A. Prince (de Rouffach), in L’Encéphale, 1923
Gazogène 07-08

Nb : voir pages précédentes –>  X… est l’Abbé Paysant, Y… le village de Ménil-Gonduin (ndlr)


Petite promenade dans l’art populaire du Rouergue

Petite promenade dans l’art populaire du Rouergue

par Bruno Montpied

Art populaire du Rouergue : Bruno MontpiedArt populaire du Rouergue par Bruno Montpied

J’avais mal aux pieds, je me faisais vieux, me disais-je. Descendu des plateaux de l’Aubrac que j’avais découverts avec émerveillement quelques jours plus tôt (penser à ses vastes étendues coiffées de nuages tellement fessus qu’on les dirait nourris aux tripoux et autres aligots, spécialités du pays…), j’avais décidé de faire étape à Saint-Côme-d’Olt, voire, si le gîte devait m’y faire défaut, de pousser jusqu’à Espalion. C’était bien un peu plus loin, mais il me restait quelques réserves jusque-là. Saint-Côme-d’Olt se révéla effectivement sans possibilité d’hébergement à prix modéré. J’étais las, et cette fatigue peut-être avant tout morale, me retirait tout dynamisme dans la « communication ». Je n’ai jamais eu de goût non plus au jeu du chat et de la souris, du genre des hypocrisies conventionnelles où l’on fait assaut de politesses tout en essuyant force rebuffades en attendant que l’autre se décide à vous gratifier d’une faveur au départ inespérée… Les rares individus rencontrés à Saint-Côme auraient mérité une patience et une endurance au-dessus des moyens dont je disposais en cette fin d’après-midi harassée. Ma fatigue, le dégoût devant l’allure désagréable que prenait mon destin de « dénicheur » en ces lieux, furent cause sans doute de ce que j’oubliai qu’habitait en cette bonne ville (à ce que m’avait signalé naguère Jean Estaque) un sculpteur populaire autodidacte, appelé Jouve, ancien vacher semblait-il… Ma curiosité était aussi émoussée que le reste, trop émoussée pour que ma mémoire puisse fonctionner suffisamment.

À Saint-Côme, je fis par contre halte devant l’église principale du bourg, construite par le même architecte que celui qui a édifié l’ancienne église d’Espalion où s’abrite aujourd’hui le musée Joseph Vaylet (voir plus loin) 1.
Ce qui me frappa d’emblée, ce ne fut pas le clocher flammé (en vrille, ce qui a été noté par Pierre Bonte dans un de ses volumes de Bonjour, Monsieur Le Maire), mais les portraits, tels des profils de médaille, qui étaient sculptés sur les portes de l’église, incontestablement naïfs, datés de 1532, et qui n’avaient rien à voir avec les décorations habituelles des églises romanes ou gothiques. Les personnages qu’ils représentaient n’avaient aucun rapport avec l’illustration pieuse habituelle, ils ressortissaient plutôt d’un registre profane (peut-être était-ce là des figures des donateurs, des mécènes…). La naïveté de ces portraits me requinqua instantanément. Ils s’éloignaient fort du langage certes stylisé mais aussi codifié et uniforme de l’art roman. Ils étaient modernes. On sentait ici une patte personnelle. On sentait l’ individu qui commençait à apparaître (réapparaître ?) dans l’histoire de l’art. En même temps, peut-être, que les prémisses du capitalisme dans l’histoire économique et sociale… La ferveur religieuse dans laquelle se noyaient les artistes le plus souvent anonymement depuis la période des Grandes Invasions jusqu’à la Renaissance n’autorisait pas d’écart en dehors des normes de représentation. ois portraits exprimant une sorte d’hommage à un autre être humain (le donateur) parlaient des hommes tout à coup, et c’est cela qui m’en rapprochait et qui me fait parler aujourd’hui de leur modernité. Ce portail de Saint-Côme est un premier exemple d’art populaire moderne 2.

Ces profils ressemblaient aussi à des graffiti en bas-relief qui auraient été non pas tolérés par l’autorité religieuse mais tout au contraire commandés par elle. Ils rejoignent d’autres exemples de sculpture populaire, celle des artisans bretons anonymes qui au même moment s’employaient dans les différents enclos paroissiaux à orner les sablières, les jubés, les retables des églises dont se couvrait la Bretagne fraîchement rattachée à la France chrétienne. Sculpture populaire bretonne à la naïveté et à la truculence teintée de paganisme qui est souvent bien réjouissante mais qui, malheureusement, n’a pas encore eu les honneurs d’un ouvrage qui lui rende tout à fait justice (en se centrant sur son contenu rabelaisien, humoristique, en rappelant ses  analogies avec d’autres cultures ; je pense aux entrelacs vikings dont on croit reconnaître l’influence dans la petite chapelle de Saint-Nic dans le Finistère sud par exemple).

Ainsi remis en selle, je repris avec un surcroît de vigueur le bout de chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle qui me restait à faire en direction d’Espalion.
Comme par enchantement, le hasard se remit à me faire des signes.

La Croix du BuffreDébouchant sur un très beau chemin qui traversait le charmant village de Martillergues, à quelques centaines de mètres d’Espalion, je découvris une magnifique demeure rurale de l’ancien temps. Elle était protégée, semblait-il, par une croix de chemin fort naïve, malheureusement en voie d’écroulement définitif (combien de croix de chemin simplissimes sont semées à travers le Massif central ? J’en avais vu une, extraordinairement archaïque au cœur du causse Méjean, provoquant chez le spectateur une émotion brute d’autant plus puissante que le monument se trouvait isolé au milieu de l’aride, de l’ingrat causse ; c’était la croix du Buffre). La maison était belle. Mais son portail laissait voir en outre une inscription peu banale: « Au pacha sans harem ». L’original qui vivait là se faisait apparemment une gloire de son dénuement. J’appris plus tard à Espalion de Marc Lagaly que le pacha en question s’appelait Louis Cayssac et que, décédé très récemment, il a laissé une œuvre sculptée sur bois, divers tableaux en relief dont, par exemple, une grotte de Lourdes). Cela me rappela une ferme troglodytique que j’avais visitée naguère près de Denézé-sous-Doué dans le Maine-et-Loire, sur la porte de laquelle l’ancien propriétaire, vieux célibataire, avait écrit, en guise d’enseigne: « Au privé d’amour »…

La maison du Pacha

La maison du Pacha…

Je ne m’arrêtai pas et je descendis sur Espalion, les pieds et les jambes douloureux…

Le jour d’après, quelle ne fut pas ma surprise de constater que cette bourgade assez peu étendue n’en était pas moins pourvue de deux musées d’arts et traditions populaires… Ce qui me paraît un cas sans exemple… Le premier est un musée départemental avec des prétentions classiquement ethnographiques. L’autre est le musée Joseph Vaylet, déjà cité, qui lui ne prétend à rien du tout, étant pour tout dire un sympathique capharnaüm déguisé en musée d’art populaire régional où une chatte ne retrouverait pas ses petits.

Commençons par la visite du musée départemental du Rouergue, situé dans une ancienne prison dont l’architecture n’est pas sans imprégner l’état d’esprit des visiteurs. Voici ce que j’estimai digne de ne pas être oublié le jour de mon unique visite à l’été 1994…

Un tableau naïf représentant une famille à l’occasion d’un baptême, signé par un certain Germain, qui aurait été réalisé « aux environs de 1880 » selon le musée… Un deuxième tableau, dans une autre salle, non signé cette fois, est de toute évidence de la main du même peintre autodidacte du siècle dernier. Il paraît représenter les mêmes personnes que sur le premier tableau, ces personnages entourant le même bébé qui a, cette fois, le teint un peu plus verdâtre. Les deux peintures ont les mêmes teintes brunes et violacées, les visages ont des airs cubistes… Une salle était consacrée au bestiaire présent dans l’iconographie des églises romanes rouergates… En marge, mon attention fut attirée par des reproductions, exposées dans cette même salle, de dessins à la plume extraits de registres notulaires de notaires (d’un certain Pierre Galaubi par exemple, notaire à Naucelle vers 1487-1488), dessins qui sont de véritables fantaisies exécutées en marge de lettres, sortes de griffonnages machinaux, de dessins automatiques avant la lettre (au quinzième siècle). Ces « grotesques » tout en arabesques paraissent logiquement issus, en catimini, de l’écriture à la magnifique calligraphie virevoltante… À noter aussi une salle consacrée à la piété populaire, exposant des reliquaires en papier roulé (anticipant sur tant de reliquaires d’artistes modernes), des bannières de procession, des sous-verre naïfs, et plus particulièrement une photo montrant une statuette archaïque, très émouvante, d’une femme nue plongée dans un baquet et dont on ne voit que les seins et le nombril, statuette qui est placée usuellement dans une petite loge sous la statue d’une Vierge du dix-septième siècle dans la chapelle de Notre-Dame-du-Fraysse à Bournazel (Aveyron), Cette chapelle fut longtemps l’objet de cultes d’origine païenne (femmes enceintes) et de vœux consécutifs à une épidémie qui avait décimé le village en 1772.

Musée d'art populaire du Rouergue
Le Musée d’art populaire du Rouergue

Mais achevons la visite du musée départemental. Toujours dans la salle d’art populaire religieux, on peut remarquer un immense et singulier christ en bois, des ex-voto en cire, une croix en bobines de fil de fer peint en noir, etc. Enfin, à signaler une intéressante exposition temporaire qui se tenait à l’époque de ma visite sur les instruments de musique populaire bricolés ingénieusement à partir de matériaux naturels (sifflets, flûtes, percussions diverses avec des éléments végétaux… ).

Au musée Joseph Vaylet, se joue une autre musique… Un flou artistique et une excentricité passée de mode y règnent en maîtres. Excentricité désuète qui est à l’image du fondateur du musée, collectionneur maniaque, poète occitan, druide (écho sans doute de l’ancienne mission que s’était donnée l’Académie celtique sous le Premier Empire de sauvegarder le patrimoine folklorique au nom d’une idéologie nationalitaire ; cf. ce qu’en dit Jean Cuisenier dans son livre récemment paru, La Tradition Populaire,P.U.F.. Paris, 1995), félibre, et même majoral du Félibrige (ce mouvement fondé en 1854 par Frédéric Mistral et six autres intellectuels occitans se donnait pour tâche de maintenir et faire connaître la langue d’oc ; un majoraI était un rang hiérarchique)… Surtout. conscient des risques de disparition des dernières traces de la civilisation rurale rouergate à plus ou moins brève échéance, Vaylet eut très tôt l’idée de constituer un musée qui conserverait ces traces, ces centaines d’objets, témoins du folklore rouergat, qu’il accumulait dans le plus grand désordre chez lui. En fait, son désir est né pendant les années 40. Sa biographe, Marie-Paule Grégoire 3, signale qu’il reçut en 1943 la visite d’un « chargé de mission aux musées nationaux ». Le régime pétainiste, on le sait, encourageait à l’époque les initiatives visant à exalter les cultures liées au terroir, car il voyait dans le monde paysan une catégorie sociale que l’on pouvait présenter au reste de la population comme un modèle de Français « authentiques », aussi enracinés dans le sol que les plantes qu’ils faisaient pousser, caste mythiquement nourricière que le régime opposait à une caste de fantasmatiques parasites venus de l’étranger. Les cultures populaires ont longtemps souffert de ces interprétations nationalistes et totalitaires. La visite du délégué pétainiste ne porta apparemment aucun fruit puisque Vaylet n’ouvrit en effet les portes de son premier musée (installé dans son propre appartement) qu’en 1954. II y en eut finalement trois, et c’est le troisième qu’on peut visiter aujourd’hui. Ouvert dans ce qui est à la fois une ancienne église et une ancienne mairie, il lui fut offert par la municipalité et le département en 1976. C’est donc le musée d’un seul homme qui, bien que disparu à présent (Joseph Vaylet est né en 1894 et mort en 1982), imprègne encore fortement de sa marque l’atmosphère du lieu. Le désordre était assumé comme tel par le conservateur qui le mit plus d’une fois à l’honneur dans ses vers de mirliton. Il est à souhaiter que ce désordre et la désuétude de ce petit musée de province plein de trésors cachés se maintiennent durablement tant a de charme la visite dans ces conditions. Les visiteurs ont ainsi l’illusion d’exhumer eux-mêmes ces trésors…

Joseph VayletJoseph Vaylet

Qu’y trouve-t-on ?

L’art populaire de soldats par exemple : boîtes à pharmacie, gourdes en bois ciselé, croix faites avec des balles (saisissante alliance du sabre et du goupillon !), douilles gravées de fines arabesques… Au détour d’un couloir, on tombe ensuite sur une collection de fers à repasser qu’aucune transition ne relie à ce qui l’a précédée. Puis une collection de minéraux rares ramassés en vallée d’Olt. Non loin, se dressent des bustes en bois naïfs sans indication d’origine. À l’entrée du musée, des vitrines exposent des centaines d’objets variés (inévitables sulfures !) et sont elles-mêmes surmontées d’autres objets, impossibles à examiner, placés trop haut, couverts de poussière… Dans cette même entrée cependant, se trouve sans conteste l’objet le plus étonnant du musée, une « chemise conjugale » en toile de chanvre ou de lin, d’aspect fort rugueux, du type de celles que revêtaient les paysannes d’autrefois (jusqu’à très récemment) pour dormir avec leurs époux. Pour dormir… et accomplir l’acte ! La chemise est percée d’une fente brodée au fil rouge en son pourtour et surmontée de l’inscription, elle aussi brodée en rouge : « Dieu le veut »4… De quoi sacrifier à la bagatelle avec entrain en somme… De plus, comme l’explique lui-même Joseph Vaylet dans l’opuscule qu’il a consacré à la chose (La Chemise Conjugale, historique et anecdotes, « vendu au profit du musée », 1985 ; à noter d’autres opuscules de Vaylet, assez réjouissants, comme La Bouse dans le folklore -Ed.Imprimerie du Sud-Ouest, Toulouse, 1977, et aussi La Dent dans le folklore, L’Âne dans le folklore, etc.), les chemises étaient si raides qu’il devenait fastidieux de les retrousser. Dès lors, on voit bien que la fente avait son utilité… Elle permettait aussi aux jeunes mères de mettre les pieds de leurs nourrissons au chaud quand elles allaitaient ! Vaylet relève dans son petit livre différentes locutions qui ont servi à désigner la particularité de cette chemise, comme « le trou du bonheur » (dans « les familles aisées du Maine-et-Loire »), ou le « carrefour des enfants perdus », toutes deux fort poétiques…

AuvergnatAuvergnat

Les différentes salles du musée sont assez obscures. On a l’impression de se déplacer dans les cases de la mémoire, vaste marché aux puces. Entassement semé de méchants bouts de papier rédigés à la main, fantômes de légendes. Des quenouilles, des fuseaux à laine, des outils de tanneur, une roulette de dentiste à pédale paraissent là pour tenter un poète à la Lautréamont (« beau comme un parapluie et une machine à coudre réunis sur… »). Plus loin : des pièges à rat et à loup, un appareil à enfumer les abeilles, des reliquaires en papier roulé, des crucifix domestiques, dont un en os. Au détour d’un autre couloir, on tombe sur une petite peinture assez léchée représentant une femme très en chair (vénale ?) ; et puis, une applique sculptée à l’effigie d’un cerf, une couronne de mariée (les cornes comme conseil charitable avant le mariage ?), un ange, un faucon crécerelle empaillé, de vieux appareils photo, des phonographes, d’antiques machines à écrire, un plat à barbe avec, écrit au fond : « Ne confie à personne les fautes de ta femme : c’est cracher en l’air ». De nouveau des objets naïfs, des petites têtes dont un Napoléon (on sait la fascination qu’il a longtemps exercée sur les artistes populaires de toutes époques ; voir par exemple la statue que le sculpteur autodidacte François Michaud lui a consacrée dans son village de Masgot dans la Creuse), un battoir pour mariée (suite logique des cornes), un couple d’Adam et Ève (la malédiction originelle… ), un coffret à secret, un moine priant, une canne avec un serpent très récente (1988), des objets minuscules sculptés par des bergers, œuvres de patience (sabots, araires, bœufs attelés à une charrette, accessoires pour faire le fromage dans les burons, etc). On trouve aussi des pipes, des outils de fumeur et bien entendu les incontournables masques africains (mais pas de raton-laveur). Plus loin encore, une girouette. Au sein de la reconstitution d’un intérieur rouergat, encombré de vitrines bourrées de documents et de livres accumulés par Vaylet, on découvre un socle cubique qui supporte un clou rouillé. Une légende livre le fin mot de l’histoire: « Au musée / Qu’est-ce que ce clou? – C’est le peigne de Charles le Chauve ». On sourit et on passe. C’est alors un squelette sculpté dans le bois par un autre berger qui retient l’attention (le crâne est posé non pas sur un coussin mais sur un peigne à carder !). Dans une niche, on découvre une très belle statue naïve, représentant un Auvergnat aux dires de l’auteur du livre intitulé comme de juste Les Auvergnats, statue qui figure sur une photo de Robert Doisneau qui servit d’illustration à l’affiche d’une de ses expositions en 1978 au musée Nicéphore Niepce de Châlons-sur-Saône (sur cette dernière photo, en outre, on peut voir, posant à côté d’elle, Joseph Vaylet himself).

Terminons ce tour du musée forcément rapide en signalant qu’à l’étage se trouve une étonnante collection de bénitiers en porcelaine, albâtre, biscuit, la plupart très naïfs, ainsi qu’en faïence, bronze, verre soufflé, argent ou étain, provenant de Bretagne mais aussi d’ailleurs comme par exemple Nevers.

En sortant du musée Joseph Vaylet, vous pouvez, si le cœur vous en dit, aller jeter un coup d’œil au musée… du scaphandrier, qui le jouxte de façon totalement inattendue.

Bruno Montpied
Gazogène n°14-15

1. Il s’agit de Salvannah, architecte plus connu pour la construction de la cathédrale de Rodez. Il construisit l’église de Saint-Côme de 1522 à 1532.

2. Les historiens de l’art populaire du reste, Ernst Schlee par exemple, dans L’Art Populaire en Allemagne, Office du livre, Fribourg, 1980, s’accordent à faire débuter ce que l’on appelle l’art populaire au seizième siècle.

3. Marie-Paule Grégoire, Joseph Vaylet, majoral du Félibrige. Éditions Musée Joseph Vaylet, Espalion, 1981.

4. À signaler que dans le livre de Jacques Dubois et de Robert Doisneau, Les Auvergnats, où une photo de Doisneau montre la dite chemise, les auteurs jugent « l’authenticité » de l’inscription « douteuse »…


L’art des tombes dans l’ex-Yougoslavie

Un Art Populaire disparu…

L’art des tombes dans l’ex-Yougoslavie

par Douchan Stanimirovitch

La troisième mort de l’art populaire de Yougoslavie ! Déjà, dans cet article que nous reproduisons à partir du n° de Septembre 1974, XXVIIè année du Courrier de l’UNESCO, cet art tombal était en voie de disparition ! Qu’en est-il aujourd’hui où la ligne de front entre Serbes et Bosniaques est à quelques dizaines de kilomètres ?

Pierres tombales serbes : art populaire...
Pierres tombales serbes : art populaire…

UN ART POPULAIRE A PRÉSENT DISPARU

Quand les Serbes restituaient sur les pierres tombales l’image naïve et familière des vivants
par Douchan Stanimirovitch

L’art de vénérer ses morts a certainement existé chez les Slaves du Sud lorsqu’à l’état de nomades ils envahirent les Balkans pour peupler les régions qui furent fortement marquées par l’influence hellénistique et par la présence romaine. Les vestiges de cet art se trouvent sous forme de tombes en bois, sculptées et ornementées, dont on voit des exemplaires au musée ethnographique de Belgrade.

Par quel miracle la pierre a-t-elle été substituée au bois ?

Est-ce la transformation d’une civilisation nomade en une civilisation sédentaire qui impose la permanence de la pierre ?Ou fut-ce consécutif à un contact avec des bâtisseurs et des tailleurs de pierre ? Cette substitution est déjà dominante aux 14e et 15e siècles, surtout en Bosnie sous forme de monuments bogomiles, et à un degré moindre en Serbie, ces pierres tombales étant sculptées et comportant dans la majorité des cas la représentation de la figure humaine.

Quoi qu’il en soit, on assiste ensuite à une éclosion brusque. et étonnante d’un art ayant pour objet les pierres tombales, dès le début du 19e siècle, art qui va se poursuivre tout le long de ce siècle en y atteignant son apogée. Puis Il continuera encore à se manifester au début du 20e siècle, pour pratiquement disparaitre de nos jours à quelques exceptions près.

Cette manifestation prendra naissance au centre de la Serbie.La région privilégiée où cet art se trouve concentre est située dans la Sumadija, au sud de Belgrade, englobant les villes de Kragujevac, Cacak, Ivanjica et Titovo Uzice.
L’apparition de cet art ne constitue pas un phénomène isolé et elle ne se limite pas à quelques endroits épars. Elle intéresse tous les villages et bourgades de Sumadija dépassant parfois les limites de ce centre privilégié. C’est un art qui consiste à représenter ceux qui ne sont plus, et à en perpétuer le souvenir en précisant ce qu’ils furent et ce qu’ils ont fait, en recourant simultanément au ciseau qui taille la pierre et au pinceau qui dépose la couleur.
On y retrouve les personnages, les objets qui les accompagnent, les attributs de leur métier ou de leur profession et très souvent, sur un côté de Ia stèle, l’arbre de la vie qui jaillit d un pot de terre pour se terminer par une frondaison que picore une colombe représentant l’âme du défunt. Mais l’art de reproduire la vie se trouve dépassé et relégué au second plan tant parfois la vérité psychologique se fait pressante. Une coquette vous observe, le pessimiste aux commissures des lèvres abaissées évoque l’éternelle déception. Ailleurs, la contemplation et la vie intérieure rayonnent à travers les paupières abaissées. Et les soldats surgissent sans cesse, par groupe ou isolés, figés dans leur garde-à-vous éternel.
Toute une humanité est ainsi représentée : Immobile en apparence, qui ne se préoccupe plus, ni du salut de l’âme. ni des désirs du corps.

 tombe serbe...
Tombe serbe…

L’originalité de cet art est incontestable et sa diversité stupéfiante. Il s’apparente évidemment à un art populaire authentique, issu de la paysannerie. Un esprit attentif et curieux pourrait se faire aujourd’hui une idée de l’évolution de la société serbe qui a passé progressivement de la paysannerie à la vie citadine, en recourant aux points de repères que constituent ces pierres tombales.

D’où vient la qualité de cet art particulier que l’on aurait tendance, a priori, à traiter de mineur ? On est obligé de constater que l’on est en présence de véritables maîtres qui ont su œuvrer d’une façon originale tout en faisant preuve de spontanéité. Il s’en dégage une émotion, parfois contenue, toujours présente, et quelquefois teintée d’humour. On ne devrait pas en être surpris parce que chez ce peuple serbe a toujours existé un besoin inné de durer et d’exprimer sa volonté de permanence.
Ceux qui furent doués, même dans une société paysanne fortement limitée en possibilités, ont trouvé, par vocation, un champ d’application de leur besoin de création dans cette statuaire peinte, humble, attachée au sol, liée aux coutumes de la vie quotidienne. On s’explique ainsi leur richesse et leur diversité,

Mais le développement de la civilisation citadine a entraîné une mutation dans les sources d’inspiration de ces artistes dont le métier se substitue progressivement à la vocation; et les quelques rares professionnels qui taillent des pierres tombales et qui opèrent encore aujourd’hui n’ont ni la sobriété dans la maitrise technique, ni la fraîcheur d’inspiration, ni la spontanéité des anciens maîtres.

Ces pierres tombales, dans la majorité des exemples, sont traitées en bas-relief. À la limite et dans certains cas, on se contente d’un trait simple creusé sans recourir au modèle . Toutefois, il existe quelques pierres tombales taillées en ronde bosse, mais elles sont très rares.
Il est très probable que la pierre a été initialement du marbre blanc, provenant des carrières de Studenica où il y avait depuis des temps anciens des tailleurs de pierre réputés dans tout le pays. Étant donné le grain très serré du marbre, la peinture, dont on peut trouver néanmoins des traces à l’examen attentif, n’a pas tenu. On a ensuite utilisé une pierre fortement poreuse constituée d’un conglomérat de grains fins. Cette pierre présentait l’avantage de se laisser travailler plus facilement que le marbre, de s’imbiber des couleurs qui ont pu ainsi être conservées. Elles ont acquis, à travers le temps et les intempéries, une patine merveilleuse. Dans d’autres cas, la pierre poreuse comporte un à-plat à porosité plus fine qui sert de support à la couleur.

Certaines pierres tombales comportent des sentences, des maximes, la description des circonstances de la mort du défunt, les particularités de son caractère. Nous en donnons quelques-unes à titre d’exemples.

• Hélas ! je suis comme une fleur attristée qui a fleuri trop tôt et qui s’est vite fanée, comme une rose sous le soleil ardent.
• Loin de chez moi, les fleurs serbes ne fleuriront pas sur ma tombe. Dites aux miens que je ne reviendrai jamais.
• Il fut tué malgré lui par la main du gendarme en présence des autorités. (II s’agit d’une exécution, ce qui est exprimé elliptiquement.)
• Approche-toi, frère aimé et voyageur, je ne t’en veux pas. Regarde où repose ma jeunesse.
• Ici repose calmement Kruna, première épouse de Ljubomir Tedic. Fatiguée. elle a voulu prendre du repos. Qu’elle nous pardonne d’avoir péché. L’époux éploré Liubomir et sa seconde épouse Ljubovanka.
• Je me repose ici, tandis que tu me regardes, Je voudrais que tu sois à ma place afin que ce soit moi qui te regarde.

Aucun désespoir ne se dégage de ces pierres tombales, où transparaît néanmoins une certaine mélancolie, beaucoup de sérénité, une acceptation résignée du sort qui fut parfois injuste, une certaine philosophie simple de la vie et de l’humour.

Ces œuvres sont en train de mourir à leur tour d’une seconde mort sous la menace des intempéries.

Douchan Stanimirovitch
Gazogène n°14-15