Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Charles Sénat & ses cannes sculptées

Les bâtons de Jouvence de Charles Sénat

S’il est des artistes bruts, vraiment bruts, Charles Sénat est l’un d’eux, et l’un des plus bruts !

Né le 6 novembre 1913 à Saint-Sulpice-sur n’est qu’au début des années 80, l’âge et la maladie s’ajoutant, qu’il commence à sculpter des cannes et à les décorer. Car c’est cela l’activité de Sénat, faire des cannes ; et il en a façonnées en bien peu de temps des centaines.

Les bâtons de Jouvence de Charles Sénat
Les cannes de Charles Sennat

Il utilise des bois qu’il trouve durant ses promenades, surtout du buis, mais aussi du frêne, du noisetier… Les représentations naissent absolument de la forme originelle du morceau de bois et sont donc plus suggérées que réalistes ; parfois même aucune retouche n’est effectuée. La décoration n’est exécutée qu’à l’aide de lignes enlacées, de motifs floraux ou anthropomorphiques qui s’apparentent aux dessins stéréotypés de Pépé Vignes. Dans les modèles les plus élaborés, quelques coups de canif suffisent pour faire surgir du pommeau une tête humanoïde. Les couleurs restent primaires pour la bonne et simple raison que Sénat utilise… des stylos, des stylos-feutre ! Le bleu, le jaune et le verdâtre se « délavent » petit à petit sans que cela inquiète outre mesure le créateur !

Cependant, malgré leur fragilité apparente, ces cannes se veulent utilitaires et Charles Sénat n’omet jamais la lanière de cuir pour y passer le poignet, ni l’embout de caoutchouc pour éviter l’usure et faciliter la marche. Il y a chez Charles Sénat une touchante volonté de « bien faire » et de se perfectionner dans son travail mais toujours en utilisant des matériaux et des instruments des plus rudimentaires, perpétuant une tradition rurale des plus primitives et qui, à ce titre, mérite de retenir notre attention.

 Jean-François Maurice, le 20 août 1990, à Cahors
Gazogène n°06

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« Pisseurs », piquets sculptés, Bartholomé Andres…

Les Piquets sculptés...

Les Piquets sculptés...

CE SAMEDI-LÀ, JE RENCONTRE DES AMIS SUR LE MARCHÉ. NOUS VOILA RAPIDEMENT À LA TERRASSE DU SEUL CAFÉ ENSOLEILLÉ DE LA PLACE DE LA CATHÉDRALE. À CÔTÉ DE NOUS, DES ÉTALAGES DE FRUITS, DE LÉGUMES… DES HOMMES PASSANT EN TENANT DES POULETS VIVANTS PAR LES PATTES, DES FEMMES AUX VIEUX CABAS DE TOILE CIRÉE NOIRE PAS ENCORE REMPLACÉS PAR L’HORRIBLE « CADDIE »… ÇA GROUILLE, ÇA VIT, ÇA PARLE… C’EST TELLEMENT VIVANT DU RESTE QUE LA MUNICIPALITÉ VEUT DÉPLACER CE MARCHÉ ET LE FLANQUER TOUT EN HAUT DE LA VILLE, SUR UNE GRANDE PLACE VENTEUSE, DEVANT L’ANCIENNE CASERNE. VOUS COMPRENEZ, ÇA FAIT BEAUCOUP DE SALETÉS. J’AI MÊME LU UNE AFFICHETTE UN JOUR : «MORALISONS LE MARCHÉ» ! BREF, ME VOILÀ ATTABLÉ AVEC DANY ET ALAIN FOUCLET. CE DERNIER SE SOUVIENT QUE PLUS DE 15 ANS AUPARAVANT, LORSQU’IL HABITAIT À SONAC EN AVEYRON, IL AVAIT PHOTOGRAPHIÉ LES SINGULIÈRES CRÉATIONS D’UN PERSONNAGE LUI-MÊME SANS DOUTE FORT SINGULIER PUISQUE SON ACTIVITÉ CONSISTAIT À SCULPTER LES PIQUETS DES CLÔTURES… EST-IL TOUJOURS VIVANT ? SES CRÉATIONS EXISTENT-ELLES ENCORE ? SURGIES DE NULLE-PART CES ŒUVRES SONT-ELLES RETOURNÉES AU NÉANT ? VOICI ENCORE UNE NOUVELLE PISTE POUR UNE NOUVELLE ENQUÊTE ?

OÙ SONT DANS TOUT CELA LES BARRIÈRES ENTRE L’ART SINGULIER ET L’ART POPULAIRE, COMME PARFOIS ENTRE L’ART MÉDIÉVAL ET L’ART BRUT ?

Les Pisseurs

JE ME SOUVIENS, DANS L’AUDE, EN BALADE AVEC FROMENT, D’UNE MARIANNE PEINTE EN BLEU-BLANC-ROUGE, PRÈS D’ENTREPÔTS À VINS DONT LES TONNEAUX S’ORNAIENT DE VISAGES PEINTS… MAIS LES HISTOIRES D’EAU NE SONT PAS MAL NON PLUS SI L’ON EN CROIT CETTE FONTAINE OU CETTE SCULPTURE : L’UNE SISE À SAINT-MACAIRE (LOT), L’AUTRE À LACAUNE-LES-BAINS (TARN). JE NE PEUX M’EMPÊCHER DE PENSER AU PISSEURS DE JEAN COMBARIEU ET PAR DELÀ À CEUX DE JEAN DUBUFFET DONT LES PERSONNAGES ME RENVOIENT À LEUR TOUR AUX POTERIES PEINTES DE GIROUSSENS…

"Pisseurs" à Lacaune-Les-Bains, poteries de Giroussens...

" Pisseurs" à Lacaune-Les-Bains, poteries de Giroussens...

Les piquets sculptés

ME VOICI ALLANT DÎNER CHEZ DANY ET ALAIN ET, À L’OCCASION, CHERCHER LES DIAPOSITIVES PRISES DE CES MYSTÉRIEUX PIQUETS SCULPTÉS ET PEINTS QUI REMONTENT EN FAIT À SEPTEMBRE 1975, AU LIEU-DIT SALVIAC-SAINT-LOUP, PRÈS SALVIAC EN AVEYRON.

OR, LA BOITE À DIAPOS IDOINE NE CONTIENT PLUS LES BONS CHARGEURS… UNE AUTRE SÉRIE DE PHOTOS, FORMAT 6X6 EST INTROUVABLE… PAR MIRACLE ALAIN RETROUVE DEUX DIAPOS QUE J’ENVELOPPE TRÈS SOIGNEUSEMENT DANS DES FEUILLES DE PAPIER BLANC… AU MOMENT DE PARTIR, LES DIAPOS SONT DE NOUVEAU INTROUVABLES… ET POUR CAUSE : EN SECOUANT LA NAPPE DANY LES A FAITES PASSER PAR LA FENÊTRE ! ! ! NON SEULEMENT IL PLEUT, MAIS ENCORE LES VOITURES PASSENT DANS LA RUE SANS SE SOUCIER DE DEUX PETITS MORCEAUX DE CARTON ET DE PELLICULE… IL N’EN RESTERA QU’UNE QUI, MALGRÉ SON ÉTAT LAMENTABLE AURA LES HONNEURS D’UN AGRANDISSEMENT ET DE GAZOGÈNE.

Fouclet : Piquets sculptés, 1975

Fouclet : Piquets sculptés, 1975

Bartholomé Andres

QUE CACHAIT DONC CET ACTE MANQUÉ ? A PRIORI, LE MIEN EST PLUS SIMPLE À ANALYSER : DEPUIS PLUS DE DEUX ANS JE DOIS ALLER VOIR, À PUY-L’ÉVÊQUE, BARTOLOMÉ ANDRES. IL FAIT DEPUIS QU’IL EST À LA RETRAITE DES SCULPTURES EN FER. CATHY DAVID AVEC QUI J’AI FAIT UNE MÉMORABLE EXPOSITION M’EN A LONGUEMENT PARLÉ : LA VOCATION DE BARTOLOMÉ ANDRES SERAIT NÉE DE SA RENCONTRE AVEC LE PEINTRE ET CRÉATEUR D’ORIGINE CATALANE SANTAMARIA, EXILÉ EN FRANCE ET INSTALLÉ À PRAYSSAC À L’OCCASIONDE L’INAUGURATION DE L’ATELIER DE CE DERNIER.
« ET MOI AUSSI JE PEUX EN FAIRE AUTANT ! » SEULEMENT COMME MONSIEUR ANDRES TRAVAILLAIT LA MENUISERIE ALUMINIUM ET LES STRUCTURES MÉTALLIQUES, IL DÉCIDA D’UTILISER CES MATÉRIAUX QU’IL CONNAISSAIT BIEN. MAIS « QUOI FAIRE ? » AYANT ACHETÉ TOUS LES LIVRES DISPONIBLES TRAITANT DU FER FORGÉ IL LES AURAIT ÉTALÉS DEVANT LUI ET SE SERAIT DEMANDÉ : « QU’EST-CE QU’ILS N’ONT PAS FAIT ? » (! ?) COMME QUOI CHAQUE CRÉATEUR SINGULIER A BIEN SA GESTE INVENTIVE INAUGURALE… MAIS NE VOILÀ-T-IL PAS QUE NOTRE BARTOLOMÉ ANDRES EXPOSE AU GRENIER DU CHAPITRE À CAHORS AVEC « LES ARTISTES LOTOIS ». IL Y PRÉSENTE UNE DE SES SCULPTURES TRÈS CURIEUSE ET SINGULIÈRE EN VÉRITÉ, ASSEMBLAGE MÉTALLIQUE PEINT EN NOIR ET ROUGE. JE DÉCIDE DE REVENIR LA PHOTOGRAPHIER ET VOIR SON CRÉATEUR POUR EN PARLER, ICI OU AILLEURS ,ET J’APPRENDS QUE CETTE OEUVRE VIENT DE RECEVOIR LE « GRRRAND PRRRIX DU JURRRY DES ARRRTISTES LOTOIS… »

J’AI OUBLIÉ DE REVENIR PRENDRE MA PHOTO…

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Vers Onghi Ethorri

Monsieur X., Ongi Ethorri

Le Jardin de M. X., art singulier

ME VOILÀ REPARTI VERS LE JARDIN DE GABRIEL AU NORD-OUEST DE COGNAC. ARRIVÉ À BRIZAMBOURG, JE CHERCHE LA DIRECTION DE « CHEZ AUDEBERT », ET LÀ, COUP DE CHANCE OU DE THÉÂTRE, J’APERÇOIS UNE SÉRIE D’ANIMAUX, PLUS PARTICULIÈREMENT DES IBIS ROSES !

SANS FAÇON NOUS ÉCHANGEONS QUELQUES MOTS TANDIS QU’IL SE LIVRE À SES TRAVAUX CRÉATIFS TANDIS QUE LE SOIR TOMBE PEU À PEU. J’AIME SON FRANC PARLER-FAUBOURIEN, SA CASQUETTE À CARREAUX DONT ON RETROUVE DU RESTE L’ÉQUIVALENT SUR UNE STATUE À L’EXTÉRIEUR, STATUE QUI FORME COUPLE AVEC UNE FEMME À LA POITRINE NUE… MAIS DOS À LA ROUTE !

DE NOTRE CONVERSATION À BÂTONS ROMPUS, JE RETIENS CECI : «  GABRIEL, LUI, IL FAIT SURTOUT DANS LE PERSONNAGE, MOI, JE FAIS DANS L’ANIMAL ; CHACUN SON TRUC… QUAND ON N’EST PAS D’ICI, C’EST DUR DE SE FAIRE COMPRENDRE… » EN PRÉ-RETRAITE(?), CRITIQUE MAIS PAS AMER, « PLACE AUX JEUNES !… »,  J’AI CRU COMPRENDRE QU’IL AVAIT ÉTÉ OUVRIER MAÇON OU PLÂTRIER.

UNE PUDEUR QUE CERTAINS JUGERONT IDIOTE M’A EMPÊCHÉ D’ATTAQUER FAÇON JOURNALISTE LOCALIER : « NOM, ÂGE, QUALITÉ… » JE LAISSE À D’AUTRES LE SOINS DE FAIRE LEURS CHOUX GRAS DE CE SITE, AVANT MOI BIEN SÛR. IL N’Y A QUE LE DÉJÀ CONNU QUI NE POSE PAS DE PROBLÈMES !

J’AI ENSUITE ENCORE LE TEMPS D’ALLER CHEZ GABRIEL. LE SOIR EST QUASI TOMBÉ. LE CIEL EST ROUGE. DU BORD DE LA ROUTE, JE PRENDS QUELQUES PHOTOGRAPHIES. GABRIEL EST LÀ, MÊME SI JE NE LE VOIS PAS TOUT D’ABORD, MAIS JE SAIS QU’IL EST LÀ AU MILIEU DE SES STATUES QUI SORTENT DE L’OMBRE COMME AUTANT DE FANTÔMES, LUI-MÊME FANTÔME PARMI LES FANTÔMES…

ENCORE DES KILOMÈTRES ET ME VOICI ARRIVÉ CHEZ « NANOU ». LE WHISKY À LA MAIN, NOUS CONVERSONS DE CHOSES ET D’AUTRES… « NANOU » EN VIENT À ME RACONTER SA VISITE DE LA FOLIE RÉTHORÉ. ELLE ME RETROUVE ET ME MONTRE DES DIAPOSITIVES D’IL Y A FORT LONGTEMPS CAR ELLE A PARCOURU LES LIEUX DU VIVANT D’UN DES DEUX FRÈRES. ÉTAIT-CE ALPHONSE, ÉTAIT-CE RAYMOND ? ELLE SE SOUVIENT D’UN VIEIL HOMME AFFABLE…

LE LENDEMAIN MATIN, NOUS VOILÀ PARTI. EN ROUTE NOUS REPARLONS DE SOUVENIRS D’ENFANCE ET D’ADOLESCENCE.

FOURAS, LE FORT BOYARD, UNE REMONTÉE DE LA,CHARENTE, LA VIEILLE ÉQUIPE DE L’ÎLE D’AIX, LES SITUATIONNISTES À BORDEAUX… IL PLEUT DES CORDES. ET IL PLEUT ENCORE QUAND NOUS ARRIVONS À LA FROMENTINE, DES TROMBES ! SUR LE BATEAU, HEUREUSEMENT, LE CIEL S’ÉCLAIRE. ARRIVÉ SUR L’ÎLE D’YEU, NOUS CHERCHONS… UN RESTAURANT ! À CETTE ÉPOQUE DE L’ANNÉE, RIEN N’EST OUVERT SUR LE PORT. ENFIN, DANS UN LIEU PLUS RECULÉ, NOUS TROUVONS UN RESTAURANT DONT LA SALLE EST AU PREMIER ÉTAGE, FRÉQUENTÉ CE DIMANCHE PAR DES HABITANTS DE L’ÎLE ET DES ANGLAIS… CE QUI NOUS SEMBLE BON SIGNE ! EFFECTIVEMENT NOUS NE SERONS PAS DÉÇUS !

DEUX BOUTEILLES DE BLANC APRÈS, NOUS APPELONS UN TAXI, AU DIABLE L’AVARICE ! HÉLAS, TROIS FOIS HÉLAS ! LE SITE DE ONGI ETHORRI EST QUASI DÉSERT…

SON CRÉATEUR VIENT EN EFFET DE RENTRER POUR L’HIVER LA PLUPART DES ŒUVRES QUI SONT EN BOIS PEINT…

IL NE RESTE QUE LES CONSTRUCTIONS EN CIMENT ET AUTRES CRÉATIONS FIXES. DE PLUS, COMBLE DE MALCHANCE, L’INVENTIF CRÉATEUR DE CE SITE TOUT EN LONGUEUR EST PARTI POUR LA TOUSSAINT AU PAYS BASQUE DONT IL EST ORIGINAIRE. NOUS DISCUTONS CEPENDANT AVEC SA FEMME ET LUI DONNONS UN NUMÉRO DE LA REVUE CRÉATION FRANCHE POUR PRENDRE DATE ET RENDEZ-VOUS « À PLUS TARD ».

ONGI ETHORRI
Le site de ONGI ETHORRI

DE RETOUR À PIEDS VERS LE PORT, NOUS FAISONS QUELQUES PHOTOGRAPHIES DE BOITES À LETTRE PARTICULIÈREMENT AMUSANTES, AINSI QUE LE JARDIN CLOS D’UNE MAISON : LES CASIERS QUI MANIFESTE UNE VELLÉITÉ CRÉATRICE ASSEZ DÉVELOPPÉE… RETOUR AU BATEAU PUIS SUR LE CONTINENT, PUIS SUR SATNT-LAURENT-DE-LA-PRÉE, POUR S’Y GAVER D’HUÎTRES DE NOUVEAU. ET MÊME LA PLUIE A CESSÉ !

NOUS DISCUTONS DE CE PROJET QU’A NANOU DE FAIRE UN ALBUM-PHOTOS DE MAISONS DE BAINS DE MER À FOURAS, AVANT QUE LA FOLIE DES PROMOTEURS NE DÉTRUISE TOUT CELA. ELLE A DÉJÀ COMMENCÉ SUR LE FRONT DE MER EN DÉNATURANT LA PLACE CARNOT ET SES BARAQUES FORAINES…

ET C’EST LE RETOUR VERS CAHORS.

TOUT EN ROULANT ME REVIENT CETTE IMAGE : AU « CAFÉ DE LA MARINE », ATTABLÉ AU SOLEIL SUR LE TROTTOIR, BUVANT MON BLANC « SECCHASSIRON » FRAIS À SOUHAIT, J’AI DEVANT MOI LA PETITE HALLE AUX POISSONS, BALTARD MINIATURE, OÙ L’OSTRÉICULTEUR DE LA FUMÉE M’OUVRE MES HUÎTRES… CETTE IMAGE NE SERA PLUS Q’UN SONGE, BIENTÔT. DANS LE PORT, IL NE RESTE PRATIQUEMENT PLUS DE CES BATEAUX POUR LA PÊCHE CÔTIÈRE LOCALE (IL Y A DES PRIMES À LEUR DESTRUCTION, ARRACHAGE DE QUILLE !) ET L’INTERDICTION DE LA PÊCHE AUX CARRELETS ARRIVE. ADIEU « CHAUDRÉE FOURASINE » ! ! ! QU’ON NE VOIT PAS ICI UN PONCIF PASSÉISTE MAIS UN NOUVEL EXEMPLE DE DISPARITION DE LIBERTÉS QUI NE NUISAIENT À PERSONNE, BIEN AU CONTRAIRE, ET ENCORE MOINS À LA NATURE…

LE BON SENS POPULAIRE AURAIT-IL RAISON ? N’EST-CE PAS TOUT PRÈS DE CHEZ SOI QUE LE BONHEUR SE TROUVE ? EN TOUS LES CAS EN VOICI UNE NOUVELLE FOIS LA PREUVE :

SUR LE CHEMIN NOUVEAU D’UN TRAVAIL QUI NE L’ÉTAIT PAS MOINS – EH OUI, ON VIT DIFFICILEMENT DE PEINTURE ET DE LITTÉRATURE, SURTOUT SI, COMME POULAILLE, ON A FAIT SIENNE SA DEVISE DU REFUS DE PARVENIR – J’AI LA JOIE DE DÉCOUVRIR UN RAVISSANT PETIT JARDIN PAYSAGER BOISÉ, AVEC DES PIERRES ANTHROPOMORPHES PEINTES DE COULEURS VIVES, OU ALIGNÉES ET BLANCHES, AINSI QU’UN GRAND PANNEAU DE BOIS SUR LEQUEL ON PEUT LIRE UN APPEL AU RESPECT DE LA NATURE… LES ÉLÈVES DU LYCÉE AGRICOLE SITUÉ TOUT À CÔTÉ, LIEU-DIT « LACOSTE » PRÈS LE MONTAT, TROUVENT CELA COMPLÈTEMENT ABSURDE INUTILE ET LAID…

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Un talent poussé tout seul : André Périer

Un talent poussé tout seul : André Périer

Ce texte de Joe Ryczko est extrait de Plein Chant N°48 consacré aux « Excentriques du Pays-aux-Bois ».

Ancien sabotier, Périer cultive en père tranquille sa passion pour le bois. Dans son petit atelier encombré de copeaux et constellé de vieux outils, il s’adonne chaque matin à son passe-temps favori : la sculpture. Il en est ainsi depuis le jour où l’idée lui vint de travailler, pour son plaisir, les bouts de bois qu’il récupérait au couts de ses promenades à la campagne. Il parle de ses trouvailles en vrai connaisseur, avec chaleur, vantant les couleurs des unes, les senteurs des autres, émaillant son propos de remarques judicieuses sur les courbes, leurs formes et leurs aspérités. Frêne, cerisier, chêne, genévrier, noyer, coudrier, qu’il soupèse avec un brin de fierté, le mettent en verve, et sont tour à tour prétexte à de longues digressions. On sent chez lui le goût du matériau noble que produit la forêt périgourdine toute proche et les jardins alentour. Pour ce modeste artisan campagnard, la sculpture a été une révélation et reste une aventure surprenante et inattendue. Depuis, il a redécouvert dans l’usage du temps libre, celui de la retraite, toute la saveur du travail créateur.

André Périer - sculptures
André Périer – sculptures

Mais comment expliquer que, du jour au lendemain, un homme sans formation artistique, vivant hors du « champ culturel », totalement étranger au milieu des beaux-arts, puisse produire des œuvres aussi fortes, aussi émouvantes ? Mystère. Lorsqu’on aborde avec lui ce sujet, Périer est intarissable. Dans le secret de sa remise, in petto, tout bas, il livre à qui sait l’entendre des interprétations qui ne manquent pas d’intérêt. Peut-être a-t-il été, dans une vie antérieure, un de ces sculpteurs sur pierre à qui l’on doit ces merveilleuses chapelles romanes ? Il évoque les moments extraordinaires où, presque en transe, hors du temps, emporté par l’inspiration, ses doigts fébriles donnent naissance à un monde droit sorti de son imaginaire. La main comme guidée par une force invisible. Cet acte créateur répond à une impulsion irrésistible, à une exigence intérieure vitale. Il garde une dimension quasi magique.
Dans son modeste atelier, les étagères croulent sous une accumulation de têtes barbues, de moines prieurs, de figures moyenâgeuses, de madones, de guerriers, de christs en croix, mais aussi d’animaux fabuleux. Tout un univers. On retrouve dans ces objets le souffle des origines. Ils révèlent l’authenticité, la virginité du geste. L’inspiration y prévaut sur la fabrication, et l’éthique sur la technique.

André Périer -sculpture

Parce que le cœur seul est poète, parce que Périer va au plus profond de lui-même, nous sommes touchés, émus par son labeur ingénu. Ses statues, de facture fruste, rustique, primitive, se révèlent d’une grande puissance plastique, en même temps qu’elles nous ramènent aux sources de l’art. La création garde chez lui un caractère mystique, revêt un aspect religieux. C’est un acte grave qui l’engage totalement.
Et comment ne pas établir un lien entre sa production et l’art roman dont on peut voir les nombreux témoignages dans le voisinage ? Il avoue d’ailleurs avoir depuis longtemps une prédilection pour les chapiteaux historiés, les portails, les masques grotesques qui ornent les façades romanes. C’est donc une œuvre surgie des ténèbres de l’esprit, qui puise dans l’imaginaire collectif, dans le fonds populaire. Art naïf, spontané, brut, mais moins qu’on ne le pense : on est toujours cultivé quelque part. Périer est en effet un grand lecteur, un passionné d’histoire. Il but l’entendre parler de la Vénus de Monpazier, de la bastide, du monde paysan ! Avec sa verve toute méridionale et son accent savoureux c’est un remarquable diseur : on ne se lasse pas de l’écouter sur les sujets les plus divers. Il aime les poètes et vous récite des vers de Coppée, de Baudelaire, ou vous livre de mémoire les pensées de Voltaire. Outre la qualité de son travail, Périer se révèle une personnalité attachante, singulière qui, malgré son âge, a su garder une grande fraîcheur d’âme et préserver sa faculté d’étonnement. Un homme qui sait s’émerveiller des choses simples, et découvrir le sublime dans la vie ordinaire. Un médium dont les yeux fertiles, le regard ébloui, veulent nous communiquer sans doute un message initiatique sur cette part de l’être que la raison veut ignorer. Ainsi, par la gratuité de sa démarche, par le rôle prédominant donné au rêve, il est de ces marginaux de l’art populaire qui, peut-être, sont parmi les rares artistes à justifier encore le rôle de l’art. Car, par-delà les techniques, le conditionnement culturel, les modes, ils nous ramènent aux sources de l’art. À sa manière Périer nous rappelle qu’il n’y a pas d’arts mineurs et qu’en réalité tout artiste est un inspiré dans sa demeure.

Joe Ryczko
Gazogène
n°02


Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

La chronique de Frédéric Allamel,
“Des USA & d’ailleurs” :

Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

Cette fois-ci, le regard de Frédéric Allamel se porte « ailleurs », sur ces « indigènes » que nous sommes et parmi eux il rend hommage, pour commencer, à Félix Gresset

« L’ART NE VIENS PAS COUCHER dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito ». On connaît tous cette formule admirable de Jean Dubuffet et pourtant… depuis… combien de caméristes ne se sont point empressés de border ce mauvais coucheur ! À tel point que, quittant son nid de branchages ou son hamac de fortune, il lui arrive à présent de s’oublier dans l’onctuosité des grands baldaquins.

Si le concept d’un musée d’art brut ne va pas sans un certain hiatus entre un procès artistique vivant, chargé de transformer le quotidien de son auteur, et la consignation d’objets dûment répertoriés aux cimaises de ces nécropoles de la culture que sont les musées, ces temples des Muses. C’est peut-être au hameau de Vaux et Chantegrue (Doubs) que celui-ci trouvera la résolution de ses contraires.

Enfin un musée brut d’art brut! Une promenade parmi les plaisirs champêtres. Un contenant à l’image de son contenu, sans prix à payer, ouvert à tous et aux vents, en toute ruralité. La redondance a parfois ses vertus.

Félix Gresset (né en 1917) était un enfant du pays. Agriculteur, il devint ouvrier forestier sur ses vieux jours, pour améliorer l’ordinaire d’une existence souvent en proie à la pénurie. Au contact de la forêt, il prêta une oreille attentive aux génies des bois et sa main à celui du bricolage. Son regard lourd de métamorphoses se mit à isoler dans le végétal une faune tantôt familière, tantôt fantastique. Dans les branches noueuses et les racines tordues, voire la roche trouée, il décelait un bestiaire fabuleux qu’un geste minimal rendait à tous accessible. Ici une entaille, là une touche de couleur … Il n’en fait pas davantage pour libérer la forme de sa gangue. Cette animalerie spontanée ne tarda pas à pulluler sur le devant de sa maison, située dans la partie haute de Chantegrue. Bavard invétéré, il happait tout visiteur intrigué par son arche défiant à la fois l’imagerie de la genèse et les lois de Darwin. Pour les autres, il demeurait un excentrique.

Mais voilà, le 28 janvier 1993, notre conteur des mondes sylvestres s’est tu, interrompant brusquement son monologue avec les hamadryades, point cardinal chez lui d’une pensée sauvage en acte. L’inventeur défunt, sa progéniture sculptée aurait pu mourir dans son sillage ou s’éparpiller comme un vol de corbeaux vers des collections brutistes. Il n’en fut rien.

Chantegrue disposait d’une fontaine-lavoir. Les lavandières depuis longtemps n’y faisaient plus leur linge et les bœufs ne s’y abreuvaient guère. Décision fut donc prise par la municipalité d’aménager le lieu en un forum zoologique et d’y transférer près de deux cents sculptures. Aujourd’hui, après veaux, vaches et cochons, ce sont des animaux au corps de bois qui viennent y boire, du temps qu’une bicorne espiègle se cache dans les boiseries et qu’un chat-peigne moustachu s’agrippe au mur de ses cinq pattes.

Au-delà de la mort, notre sculpteur animalier n’en continue pas moins de participer à la communauté villageoise de cette vallée du Doubs, en peuplant sa vie quotidienne autant que ses jours de fête. Ainsi pour Noël, souvent blanc dans la région, la fontaine-lavoir s’illumine sous la neige à la tombée du jour, un peu à la manière d’une crèche pour fabulistes éclairés.

En guise d’épilogue, je me dois de livrer au lecteur quelques informations pratiques. D’abord, pour s’y rendre pleinement, il faut réapprendre à voyager sans se hâter. À pied, à cheval, 2CV à la rigueur. Il faut savoir aussi se perdre, sinon comment se retrouver? Enfin attendre, une nuit de pleine poésie de préférence et, le moment venu, tous les mages vous le diront, il n’est point de meilleur guide que de suivre dans le ciel l’étoile du berger Félix Gresset.

Frédéric Allamel
Gazogène n°19