Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Émile Ratier

Copeaux de mots pour le sabotier Émile Ratier

J’AI HABITÉ TROP TARD le Lot, pour connaître Émile Ratier. Pourtant cela aurait été possible tant sa vie a été longue. Les photographies qui illustrent ces pages proviennent des archives de Pierre Bernard dit « Froment » le peintre, poète autodidacte de Mauroux. Elles furent prises en 1966. Il faut dire qu’entre les deux hommes, le courant passa immédiatement tant ils étaient proches pour de multiples raisons.
Plutôt que de délayer les textes ou les documents connus des amateurs, à défaut de pouvoir publier les témoignages recueillis sur place, proposons une autre approche.

ÉMILE RATIER semble illustrer l’hypothèse que nous formulions dans le numéro 17 de Gazogène, à savoir la proximité d’un « Haut Lieu » dans l’émergence d’une création singulière. Il vivait, en effet, à quelques kilomètres du château de Bonaguil dont André Breton disait : « Je reste sous le charme de Bonaguil – lieu exceptionnel – et me pénètre encore mieux de ce qu’il peut avoir d’unique. Il est poignant d’assister à ce dernier sursaut des forces telluriques contre les créations de « lumière » à la Chambord. Là étaient les seuls assaillants invisibles en mesure de déjouer murs et meurtrières. Cette lumière dut-elle à la fin du XVe siècle l’emporter, pour ma part je n’ai jamais cessé de la tenir pour fallacieuse ».

Émile Ratier et Émilienne, photo : Froment, 21 août 1966

On pourrait penser qu’Émile Ratier a été sensible à cette présence. Pourtant tous s’accordent qu’il n’en a rien été : seule, la vision de la Tour Eiffel à l’occasion d’une permission durant la Grande Guerre trouvera ultérieurement une signification.
Sans doute les bricolages auxquels il se livrait comptaient plus que cette masse imposante d’un château à l’abandon : n’allait-il pas chercher de l’eau à la fontaine sous le château à l’aide d’une carriole bricolée tirée par un chien – à moins que ce ne soit sur une mythique bicyclette en bois ?
Pour comprendre Émile Ratier, il faut le replacer dans son contexte social et historique, ne pas oublier cette « Grande Guerre », cette grande boucherie destructrice d’un monde rural.

AU RETOUR DE LA GUERRE, après son mariage avec Émilienne, il faut « faire des sous ». Émile Ratier sera à la fois agriculteur et « marchand de bois coupé en morceaux ». Mais une activité complémentaire va jouer un rôle très important dans son existence et son destin : Émile Ratier sera « éscloupié », fabricant de sabots. Le voir dans le film d’Alain Bourbonnais enjamber le banc de sabotier et refaire les gestes traditionnels nous fait oublier sa cécité. Alors, à notre tour, fermons les yeux. Imaginons-le après une coupe, ayant choisi une rare bille de noyer, préparant soigneusement le morceau le meilleur – car la semelle du futur sabot doit être du côté du cœur. Avec la hache, il refend le bois. Je vois, quant à moi, sa frêle silhouette commençant l’ébauche en s’appuyant sur le billot : il prend la pièce de sa main gauche et la fait pivoter pour dégrossir à la hachette de tous côtés.
Vient ensuite le travail du paroir, « Le vrai travail du sabotier »  ! (Ce qu’Émile Ratier appelle le « grand couteau » car le paroir se dit effectivement en occitan lou coutel). Comme il manie avec dextérité cette lame qu’on actionne comme un levier en passant l’extrémité dans une boucle fixée dans le billot. La forme est faite. Maintenant il faut creuser en s’installant sur le banc. On commence à la tarière.
Suivez bien le mouvement des mains d’Émile Ratier : il enfonce la tarière en plaçant son pouce gauche en travers, sur le bec du sabot ; il appuie la pointe de la tarière contre son pouce ; il place alors l’autre pouce sur la tige de l’outil, à la hauteur du talon. Il sait ainsi jusqu’où il pourra enfoncer l’outil…
Il prend ensuite la cuillère pour arrondir l’intérieur du sabot, et il n’a qu’une cuillère ! C’est dire que c’est au toucher qu’il va petit à petit « donner au pied sa place »…

MAIS L’ART d’Émile Ratier ne s’arrête pas là : comme tous les autres sabotiers, du fait de leur La connaissance intime du bois, il réalisera pour les voisins – en plus des réparations des pièces de bois des nombreux instruments aratoires anciens – les coffins pour la pierre à faux et plus généralement tous les objets qui nécessitent d’être creusés. N’ayons garde d’oublier les quilles et les boules de ce jeu très populaire alors !

CES ACTIVITÉS joueront un rôle essentiel lorsque, la cécité venue, il lui faudra sortir de la dépression. Émile Ratier s’aidant de cette connaissance de l’économie domestique rurale, n’utilisant que quelques outils rudimentaires, a alors reconstitué et façonné un univers à la fois laborieux et ludique où il a pu retrouver sa place.
Il est loin le temps où les claquements des sabots retentissaient sur les chemins. Mais Émile Ratier va nous réapprendre à entendre : il reconstitue la richesse et la profusion des sons de la vie quotidienne paysanne. Faire revivre ces bruits, c’est faire renaître la vie. C’est pour quoi ses « machines » cliquettent à qui mieux mieux, grincent follement, couinent bizarrement.

 

LES « JOUETS » d’Émile Ratier nous apparaissent d’autant plus nostalgiques, étranges et beaux qu’ils renvoient à un monde disparu. Je l’ai connu déjà finissant. Mais comment le transmettre ?
Tournons les manivelles, actionnons les rustiques biellettes. Une nouvelle fois, fermons les yeux. Laissons-nous emporter dans l’espace intérieur de la rêverie… Pour combien d’entre-nous les sons entendus alors évoquent-ils vraiment quelque chose ? Pourtant nous croyons tous avoir vécu de telles sensations : bruits de chariots, charrettes et autres charrois, sans parler du gazogène, des locomotives à vapeur et autres batteuses, barattes et trieuses… c’est à ce signe que se manifeste la magie d’une création authentique.
Émile Ratier a su, avec son savoir-faire, recréer le monde enchanté de l’enfance du monde qui sommeille en chacun de nous.
Alors, que la fête commence et recommence pour le vieux combattant qui, au soir de sa vie, criait encore contre les « corps constitués » que sa médaille militaire, lui, il ne l’avait pas achetée et que, s’il était encore là, c’est « qu’il y avait un bon Dieu pour les bougres » !

Jean-François Maurice
Gazogène n°18


Bernard Jund

Certaines personnes ont, semble-t-il, l’étrange pouvoir de fasciner à distance !
Bernard Jund fait certainement -pour moi en tous les cas- partie de ce monde. Mais avant de parler de ses figurines dans le prochain n° que nous consacrerons à la sculpture singulière laissons lui la parole :

Bernard Jund

DE SINOPLE À ARA DE GUEULES FRANGÉ D’AZUR

Le végétal saigne rouge sur la peau Wayampi. Les cosses éclatées de la châtaigne cosmétique crachent leurs graines pilées et cuites : savonnette de rubis pétrie à l’huile de garapa.

Dards, fusées rouges des plumes de ara dressées verticales sur les biceps indiens. Parure tombante chez l’oiseau, dressée vers le ciel par l’homme Wayampi, encadré symétriquement de plumes rouges comme un aigle héraldique coloré
d’optimisme et de gloire.

Le rouge surprise  ? dans l’océan vert
Les animaux se cachent
L’indien se montre
La cible s’expose au regard
On est droit, on est fier, on est rouge …
Là où tout est vie, mort, sève et sang l’indien est une figure héraldique qui affiche son humanité par l’abstraction de sa silhouette transformée. Ce supplément de parure est distinction et différence.

En parure : les objets détournés de la civilisation :

miroirs
peignes
épingles.

Graphismes au génipa bleu de Prusse sur fond de roucou :
Machoire de Tapir au front
Empreinte du coq aux pommettes
Fleur en étoile aux sourcils rasés
Griffes en chevrons aux cuisses
Papillon bleu, oiseau.

Toute la nature en empreintes géométriques, en blasons ésotériques …

Et quelquefois, inattendue, la simple empreinte de la main colorée, plaquée sur le corps, la même main que celle de Lascaux ou d’Altamira …

Bernard jund

La diagonale du bord du monde

Bernard Jund

La diagonale du bord du monde …

La diagonale du bord du monde, peinture de Bernard Jund
La diagonale du bord du monde : Bernard Jund

Le jour se lève sur le premier matin du monde … naissance de la vie : minérale, végétale, animale, humaine. Les choses immenses, puis les choses familières, vastes échos, bruits et voix des hommes. Rien n’est réellement effrayant mais « naturellement » vrai en nous-mêmes dans ces résonances.

Un jour, le monde s’est rétréci pour les derniers hommes, qui ont vu apparaître le Bord du Monde. Apocalypse par nous engendrée. Les derniers hommes sont encore dans le monde. Nous … Occident oxydé dans un lieu au-delà de l’humanité,. ne sommes déjà plus des humains. Quelque part à la croisée des chemins de l’histoire des hommes une fausse route a été suggérée à l’Occident. Il fallait qu’un Juda saccage tous les espoirs, ce fut notre civilisation au visage blafard … et c’est elle qui crucifia l’autre monde. L’histoire de cette civilisation fut un viol permanent.

Apocalypse de métal, de l’armure au bulldozer, nous avons éventré notre mère et ses enfants qui n’avaient pas succombé au vertige de l’exploitation de la planète et de l’homme par l’homme.

Bernard Jund, Juillet 1992
Gazogène n°09


Numéro 28

il en reste


numéro un

blablabla