Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Articles tagués “statues

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédits) en plein air

Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédits) en plein air

par Bruno Montpied

Sillonner la France dans toutes les directions permet de trouver encore de nombreux messages attardés, datant des anciennes civilisations rurales. Si l’on y prenait garde, cela permettrait à ceux qui ne veulent pas perdre le fil de la tradition quant à un certain savoir-vivre collectif, imprégné d’innocence et d’émotion poétique, de recueillir le témoignage qui est encore là, aujourd’hui, sous leurs yeux, mais jusqu’à quand ?

Sillonner la France… et l’Europe ! Ces messages ont parfois de fort curieuses manières de se manifester. J’ai vu il y a peu un film suédois du cinéaste Bille August, intitulé Les meilleures intentions.Dans certaines scènes, l’action se passant dans un village du grand nord suédois, on aperçoit en arrière-plan, sur les boiseries d’un presbytère et sur le mur d’une chapelle, des fresques un peu passées, d’allure parfaitement naïve, à motifs religieux, naturellement. Inutile de dire qu’à aucun moment le cinéaste ne renseigne le spectateur sur ce qui n’est dans son film qu’un décor prouvant la rusticité du lieu de l’action. Où trouver, si ce n’est au fond d’une bibliothèque, de la documentation plus précise sur ce genre d’art populaire suédois ? Comme je l’ai écrit ailleurs (Gazogène n°05, l’article Miroir de l’immédiat), la recherche de l’art populaire s’avère bien un véritable parcours du combattant !

Petite paysanne portant besaceJ’ai aimé, un jour, faire une autre découverte, assez minime certes, mais digne d’être mentionnée dans ce petit parcours consacré précisément aux « bricoles » de plein air. Pas tant pour la découverte elle-même que pour la façon dont elle fut faite… Peu de temps avant d’aller à Auray, en cherchant à visiter la maison de Marie Henry, au Pouldu, cette ancienne auberge où avaient vécu, et créé, en commun Gauguin, Filiger, Meyer de Haan et quelques autres artistes « cloisonnistes », post-impressionnistes de la fin du siècle dernier (ils créaient en commun, préfigurant les expérimentations collectives de groupes d’artistes comme COBRA dans les années 50 du vingtième siècle , influencés comme eux par l’art populaire environnant), et la trouvant fermée, par malchance, Marie-José et moi tombâmes en arrêt devant une sculpture représentant une petite paysanne portant besace plantée sur un pilier en clôture de la route où nous passions. C’eût été dommage de l’oublier, non ? (le hasard ayant voulu ce jour-là nous offrir la découverte d’une œuvre populaire inconnue alors qu’il nous refusait dans le même temps l’accès aux œuvres plus « historiques ». C’était comme un juste retour de balancier…) .
Paysanne portant besace

J’aime trouver autre chose que ce que j’étais venu chercher. Comme on le sait, Picasso a fait des émules… Il en va en matière de dérive à l’affût d’art populaire comme de la peinture. On fait parfois seulement semblant de chercher.

Notez que les trouvailles ne se révéleront qu’à ceux qui ne se refusent à traverser aucune terre ingrate…

L’art, qui n’est pas de l’Art au sens où l’entend l’esthète (toujours affamé de génuflexion devant les icônes des musées et de la Culture sacralisée), l’art inconscient, primitiviste, pousse partout. Il ne suppose en fait aucun prosélyte, aucun missionnaire (quel que soit son obédience). Il vit sa vie,comme le chiendent. En parler vise entre autres à souligner le paradoxe: qu’il existe une activité créatrice qui se passe totalement de médiation et de commentaires, mais que l’on désire cependant faire connaître… Décrire et commenter ce qui se passe radicalement de description et de commentaire… On voit d’ici tous les malentendus qui s’élèvent…

Au hasard d’une conversation avec Roland Nicoux, l’actif animateur de l’Association du Plateau des Combes à Felletin, passionné par le cas de François Michaud, ce tailleur de pierre naïf originaire de Masgot dans la Creuse, j’appris qu’il existait d’autres sculptures de style populaire dans la région creusoise (quoique de moindre importance et en moins grande quantité). Roland Nicoux, après une réunion de travail sur le livre que nous préparions sur Michaud (sortie prévue au printemps 1993 aux éditions Lucien Souny), fit découvrir à quelques mordus des surprises de bord des routes, outre les sculptures du cimetière de Gentioux (entre autres le tombeau de la famille de Jean Cacaud, autre tailleur de pierre, comme François Michaud), cette femme de granit qui se dresse dans un jardin à Bellegarde, due au ciseau d’un troisième tailleur de pierre, nommé Alexandre Georget. Originellement, cette statue aux proportions imposantes, qui paraît inachevée (un de ses bras tient une faucille, le drapé de sa robe semble seulement esquissée), se tenait ailleurs. Elle devait décorer un bassin dans le jardin de son créateur qui habitait Lascaux, dans la commune de Moutier-Roseil, toujours dans la Creuse,et donc rien à voir avec la préhistoire…

Malheureusement, la camarde en décida autrement et emporta le sculpteur dans l’au-delà. La statue qui date, semble-t-il (toujours selon Roland Nicoux), de la fin du siècle dernier, fut transférée par la suite à Bellegarde chez un cousin de la famille de Roland Nicoux,ce qui nous permet de la voir encore aujourd’hui, se dressant, insolite, devant une villa qui, il faut bien le dire, n’a que peu de rapports avec elle…

Combien d’œuvres anonymes, naïves ou insolites, attendent, encore ignorées, au fond des innombrables interstices de notre géographie familière ? Le photographe Patrick Riou, à qui je vins un jour poser la question (à la suite, du reste,d’un autre parcours du combattant), lors d’un passage à Toulouse -je cherchais à en savoir plus sur ses repérages de sites d’art brut dans le Sud-Ouest (cette recherche n’a jusqu’ici malheureusement pas fait l’objet d’une suffisante publicité)-  Patrick Riou, donc, me répondit que selon lui le nombre des sites d’art inspiré n’était vraiment pas quantifiable. À bien réfléchir à cette opinion, on finit par conclure que cela vaut mieux. L’idée d’une création à l’infini, une création de qualité bien entendu, dont seul un infime bout émerge sous le regard cupide et violeur des médias, l’idée est plaisante.

Un dictionnaire centré sur la question -et je ne doute pas qu’il paraisse un jour- ne pourrait pas, et de loin, épuiser tant les réponses sont illimitées, comme les situations L’inventaire, par nature, ne peut se clore. Pas plus qu’on ne la vie sous l’œil d’un microscope.

galette de béton, par M. BrandtGalette de béton, par M. Brandt.

Qu’est-ce qui explique que M.Brandt, habitant de Germigny, pour décorer sa maison -très succintement, selon Marie-José Drogou, Jacqueline et Raymond Humbert du Musée des Arts Ruraux de Laduz qui m’ont aimablement fait connaître l’existence de ce créateur, et ce qui reste de son œuvre (la sculpture de l’illustration reproduite à la page précédente fait partie de la collection du Musée de Laduz, et fut présentée notamment à l’occasion des expositions La Marine populaire, au Musée (1991), et Art Populaire Insolite, œuvres de patience, à la Maison du Coche d’Eau (1975-1976), qui fut le premier espace muséal où la famille Humbert amorça la présentation de ses collections d’art populaire)- qu’est-ce qui explique, donc, que M.Brandt ait choisi le béton, épais, pour réaliser ses travaux, si personnels et pourtant, si légers ? On dirait que pour rendre cette naïveté du sujet, si redoutable devant les tabous d’un certain code de conduite masculine (et qui fait néanmoins penser aux travaux de patience des marins d’autrefois, bien que l’œuvre fût réalisée loin de la mer, aux limites de la Bourgogne), il fallait que ce soit incarné de la façon la plus tangible, dans la matière la plus lourde, la plus dense, faute de quoi M. Brandt, et l’entourage dont il imaginait les réactions, n’auraient pas admis la réalité de son audace.

À ce sujet, j’aime assez ce qu’écrit l’auteur d’un livre sur l’art populaire tchécoslovaque, richement illustré (les photos sont signées Alexandre Paul et montrent toutes des objets extraordinairement émouvants), que j’ai récemment acquis par hasard dans un marché aux livres anciens (l’auteur : Karel Šourek), sur l’écart existant entre le besoin qu’un autodidacte a de s’exprimer et les moyens qu’il met en œuvre pour ce faire : « Et plus simple, plus primitive est la matière employée, la conception et l’exécution de l’œuvre, meilleure est-elle en tant qu’exemplaire de l’art populaire, car plus grande est la différence entre le besoin d’un homme ordinaire d’exprimer quelque chose et ses possibilités d’exécution, plus fort ce besoin devait-il être, plus grande devait être l’émotion sous-jacente. » (L’art populaire en Images, éditions Artia, Prague, 1956.)

Plus forte et plus originale est aussi l’œuvre obtenue par l’homme auquel pense Karel Šourek. J’ai envie, ici ; de convoquer un autre avis, celui de Valérie Chanut qui a écrit des remarques fort sensées dans le dépliant que le tout jeune musée d’art naïf de Noyers-sur-Serein édita au bout de ses trois premières années d’existence, cette fois à propos des créateurs dits « naïfs »:
« [Le peintre naïf] ne possède aucun savoir pictural, il est autodidacte, il doit donc s’improviser peintre ; ignorant, il doit réinventer l’art […]. (Il) va donc créer sa propre logique de représentation. […] La peinture naïve abonde en interprétations de l’espace, elle fournit un répertoire de solutions allant de l’exactitude quasi photographique à la simple juxtaposition des éléments. » (1991).

Sculpture d’Alexandre Georget

On le voit, le créateur spontané, peintre,sculpteur ou architecte, réinvente le monde à partir de zéro. C’est sa force, et parfois aussi, pour les moins doués, sa faiblesse. Autant on trouve un nombre illimité de créateurs, et dans des lieux où l’on ne s’attendrait vraiment pas à leur tomber dessus (comme dans ce parc préhistorique légèrement délirant et bouffon, où se cache en filigrane un esprit humoristique et taquin, appelé Cardoland, et situé à Chamoux-Vézelay, non loin de la merveille romane bien connue), autant les solutions que les créateurs trouvent, qu’ils se découvrent posséder à leur grande surprise, paraissent elle-mêmes d’une nouveauté sans limites. Dans l’art populaire plus qu’ailleurs, l’invention humaine paraît repousser les frontières…

Ici, je pense à nouveau  au livre de Karel Šourek, mentionné ci-dessus. En particulier, je voudrais faire partager à mes lecteurs mon étonnement devant une de ses illustrations représentant, nous dit la légende, « Un chandelier de noces de Slovaquie ». Cet objet, visiblement destiné à servir de cadeau de mariage, n’est-il pas étrangement conçu, les bougies, le petit cheval de bois avec son cavalier, et pour couronner le tout, cet arbre artificiel s’élevant tel un échafaudage de hasard ?

On n’en finirait pas de montrer comment l’art populaire depuis longtemps avait trouvé des techniques de représentation (le collage, par exemple, les assemblages dans les boîtes, etc.) qui ne furent employées dans l’art moderne du vingtième siècle qu’avec beaucoup de retard, et en organisant, de plus, tout un tapage ridicule autour…

Car encore aujourd’hui, les artistes contemporains gagneraient beaucoup à aller voir du côté de l’antique art populaire… Ils y gagneraient définitivement, s’ils parvenaient à cette occasion à perdre de leur superbe en acceptant de déposer leur couronne d’artiste, devenue aujourd’hui un symbole de fatuité et de prétention. Nous en serions enfin rafraîchis, et l’art redeviendrait un simple langage distancié inséré sans sacralisation dans nos vies quotidiennes.Texte et photos de Bruno Montpied

Texte et photos de Bruno Montpied

Pour finir, car il faut bien mettre une borne, alors pourquoi ne pas le faire sous forme de queue de poisson, je lève mon verre à tous les créateurs populaires, anonymes ou non, à qui je dois tant de merveilleuses découvertes, et en premier lieu à l’ami Charles Billy, disparu récemment, comme une photo inédite que je garde de lui m’y invite justement…Il se tient à jamais, buvant une bouteille de Beaujolais sur le monument d’hommage au vin du même nom qu’il venait, à l’époque de cette photo (1990),tout juste de commencer.
À ta santé, Charles Billy ! Et à la santé de tous ceux qui restent…

(Toutes les photos illustrant ce texte, sauf mention contraire, sont de Bruno Montpied. Elles sont toutes inédites.)

Bruno Montpied
Gazogène n°07-08


L’abbé Paysant : curieuses fantaisies décoratives d’un hypomaniaque

Article paru dans la revue L’Encéphale, en 1923

CURIEUSES FANTAISIES DÉCORATIVES D’UN HYPOMANIAQUE SUR UN MONUMENT PUBLIC

(Avec une planche hors texte)

PAR

A. PRINCE (de Rouffach)

On trouve dans la littérature psychiatrique de nombreuses observations concernant les écrits et les dessins des aliénés. M.Rogues-de Fursac, a publié un intéressant ouvrage source sujet. MM. Antheaume et Dromard, dans Poésie et Folie , ont cherché à préciser le mécanisme psychologique de la création artistique. Hans Prinzhorn, étudiant la production artistique des aliénés, contribue également à l’élaboration de la psychologie et de la psychopathologie de la création artistique. On constate une grande ressemblance entre les dessins des aliénés et ceux des enfants ou des peuplades primitives. L’isolement, l’indifférence vis-a-vis du milieu social qui n’exerce plus sa censure, constituent sans doute les facteurs principaux de cette ressemblance parfois si frappante, avec les dessins préhistoriques, que l’on croirait à des réminiscences phylogéniques de l’individu.
L’intérêt de l’observation, ci-dessous résumée, réside en ce que les conceptions décoratives d’un curé hypomaniaque ont été réalisées, suivant ses indications, sur l’église du village, par les ouvriers du pays, tant à l’intérieur du monument qu’à l’extérieur.

L'Abbé Paysant

X…, curé de Y… a une sœur atteinte de psychose maniaque dépressive, décédée à un âge avancé dans mon service. Lui-même a toujours été hypomaniaque : gai, jovial, il parle beaucoup et d’abondance, avec une mimique appropriée, pleine d’assurance, et des gestes impératifs. Il tutoie constamment son interlocuteur et ne lui ménage pas les sobriquets, même désobligeants. D’une activité débordante, il fit à deux reprises le voyage de Jérusalem à pied, parcourut l’Égypte, alla deux fois à Rome, visita les principales villes de France, toujours à pied. Nous le voyons également en Angleterre, et dans l’une des petites brochures qu’il écrivit pour justifier la décoration de son église, il se qualifie de « pèlerin de Rome, d’Égypte et de Jérusalem, et du Congrès eucharistique international de Londres en 1908 ». Il fut pendant quarante-huit ans curé du petit village de Y…, très éloigné de toute voie importante de communication. Malgré ses extravagances et ses excentricités, il s’acquittait scrupuleusement de ses devoirs de prêtre, menait une vie évangélique, vivant pauvrement et distribuant tout ce qu’il possédait à ses paroissiens. Aussi était-il très aimé de ses ouailles, et c’est en vain que l’évêque du diocèse intervint, à plusieurs reprises, pour lui faire enlever les sculptures, peintures et inscriptions plus ou moins inconvenantes dont il avait littéralement tapissé l’intérieur et l’extérieur de son église. Sous la menace de l’interdiction canonique, qui ne fut d’ailleurs jamais prononcée, et sous la pression de ses confrères, il consentit cependant à faire disparaitre quelques statues et peintures à symbolisme extrêmement outré (statues de diables à longues cornes et queues, sainte Cécile entourée d’une couronne de haricots…, etc.)

Il mourut en 1921, âgé de quatre-vingt et un ans, ayant présenté depuis quelques années un léger degré d’affaiblissement intellectuel que l’état maniaque ne dissimulait pas aux personnes averties. Au surplus, son hypomanie était greffée sur un fond de débilité mentale.

Après sa mort, on se contenta d’enlever quelques originalités vraiment déplacées dans un sanctuaire, et aujourd’hui, l’église conserve approximativement l’aspect général que l’on voit sur ces cartes postales, choisies parmi beaucoup d’autres, qu’il avait fait éditer lui-même et qu’il vendait. aux nombreux curieux qui venaient visiter « l’œuvre» dont il était fier, « Église vivante et parlante ; chose unique au monde », disait-il, et que « des millions et des millions de visiteurs devraient venir voir ». Sur une carte postale où figure son « buste », il s’intitule « Fondateur inspiré de l’église vivante et parlante de Y. ».

L'abbé Paysant donnant des explications, carte postale

La tour et la façade principale sont couvertes d’inscriptions généralement religieuses, de statues, de figures et symboles, pour la, plupart gravés dans la pierre en caractères extrêmement variés et disparates. Les inscriptions sont disposées dans toutes les directions, et leur signification, incohérente évoque immédiatement un état d’excitation intellectuelle  :
« Excelsus, alléluia, confiance, courage, des sciences, des vertus, venez Messieurs » qui dont est cum Dieu (la place manquait sur l’oriflamme pour écrire comme), quis ut Deus, credo, spero, amo, confiteor, amplector, hors de l’Église point de salut, Jehovah, créateur, sauveur, Adonai le souverain Maître qui juge et récompense ,ecce tabernaculum Dei cum rominibus, hommage à Dieu le Maître, l’Église vivante et parlante de Y… allez maudits au feu éternel… » etc. On distingue encore un grand oriflamme sculpté, des statues, extrêmement primitives de la sainte Vïerge et de saint Joseph entourant l’Enfant-Jésus. Sur le côté gauche était une statue d’un diable cornu, dont l’évêque avait obtenu l’enlèvement et que X. déposa dans sa cave ; non sans avoir fait graver à sa place l’inscription suivante, bien visible sur cette photographie : « On ne le voit pas, il est au fond ». Du côté opposé, on remarque un pic bizarre qui a la prétention de représenter la montagne, des élus.
À gauche de l’entrée, au milieu de vieux troncs d’arbres, et à l’abri d’un bosquet, se trouve en plein air Le Musée Jeanne d’Arc, avec un brasier au milieu duquel on voit une figure de femme décharnée, en bois, debout, dont les côtes encerclent l’abdomen ; à côté, une tête énorme, primitive, sculptée à même dans un tronc d’arbre, symbolise les bourreaux…, etc.

L’intérieur de l’édifice comporte des décorations analogues à celle de la façade. On y voit en particulier un volumineux cierge Pascal placé au sommet d’une pyramide, avec « le sphinx révélateur » couché à ses pieds. L’explication ? X… la donne dans une de ses brochures : « …Parce que le cierge Pascal est le complément et le couronnement naturels de ces deux figures symboliques. Pour moi qui les ai vues à loisir (j’ai fait l’ascension de la Grande pyramide le 28 avril 189o) et les ai beaucoup étudiées pendant cinquante ans ; je pense que le sphinx et la grande pyramide d’Égypte sont un signe, un témoignage et une démonstration de la foi, de la science, des vertus et des arts des premiers hommes, des patriarches avant et après le déluge ; ils sont une réparation solennelle, nationale et universelle de la folie de Babel ; ils sont le plus grand, le premier, l’indestructible monument élevé peu de temps après le déluge, par la piété des hommes bien pensants à la reconnaissance et à l’hommage du vrai Dieu, à l’honneur de l’humanité pour l’assurance temporelle et éternelle, et pour le salut des hommes de bonne volonté, in terra et ad cœlum ; sic hodie votum, Montmartre. »

le musée Jeanne d'Arc de l'abbé Paysant

Dans une autre brochure qu’il écrivit pour répondre aux critiques et objections qui lui venaient de toutes parts, nous lisons qu’il n’aime pas « une église vide, creuse, froide, physiquement et moralement muette et comme morte ». Il veut « un vrai musée chrétien et une vraie bibliothèque chrétienne. Mais quoi ? continue-t-il, vous aurez beau dire et répondre justement à toutes les objections, il y en aura toujours après cela qui critiqueront quand même, inventeront toujours quelque chose pour contredire, aboyant comme ces chiens hargneux qui mordraient même leur maître, ne connaissant personne et ne distinguant rien. La caractéristique de ces critiques enragés, c’est un fond d’orgueil et de paresse, lâche et sans cœur, un fond de bêtise stupide, de jalousie de Caïn, de vilenie crasseuse ou de routine machinale, momifiée, stupéfiée et stupéfiante avec un égoïsme diabolique qui les rend aveugles, sourds et cruels pour empêcher et détruire, s’ils le pouvaient, tout ce qui se fait de bien, afin d’excuser leurs défauts et leurs vices, de satisfaire leurs manies de calomnie et de vengeance contre tout ce qui condamne leur mauvaise volonté…. Les purs ! ils ne goûtent pas ce qu’ils voient dans cette église, ils ne comprennent pas… laissons-les dans leur morgue juive, pharisaïque, protestante, turque et franc-maçonne. Mais ce qu’il y a de pire, c’est que certains savants plus ou moins diplômés et titrés, des philosophes plus sophistes que sages, je dirai des prêtres, des dignités ecclésiastiques partagent cette manière de voir. Ah ! c’en est trop… Je pense sans toutefois les condamner (les esprits sont si divers), que leur manière d’agir est le résultat d’une dégénérescence et d’une débilité de l’esprit et du cœur », etc.

Peu de temps avant la guerre, n’ayant plus de place pour mettre sur les murs ou à la voûte ses créations artistiques, il avait entrepris de graver des inscriptions et dessins sur les grosses dalles en pierre de l’église dont quelques-unes étaient déjà complètement couvertes lors de mon passage. L’idée de semblables décorations lui était venue à la suite de son premier voyage en Orient. Il voulait attirer des visiteurs comme il en avait tant vus autour des curiosités égyptiennes ou syriennes, et « leur faire du bien au point de vue spirituel ». Indirectement, les auberges du pays devaient profiler de cette affluence. Son but fut réalisé, car on venait de loin, à la ronde, pour visiter la fameuse église de Y…, et durant la belle saison, on voyait toujours quelques autos stationner devant le portail.

En résumé, l’hyperactivité psychomotrice de X… se révèle dans ses, lointains voyages (globe-trotter) toujours accomplis à pied, dans sa conduite, dans ses écrits, dans ses productions artistiques dont quelques-unes évoquent les lignes et contours de dessins très anciens, préhistoriques. Cet état hypomaniaque ne fut jamais entrecoupé de périodes de dépression.

A. Prince (de Rouffach), in L’Encéphale, 1923
Gazogène 07-08

Nb : voir pages précédentes –>  X… est l’Abbé Paysant, Y… le village de Ménil-Gonduin (ndlr)


Vers Onghi Ethorri

Monsieur X., Ongi Ethorri

Le Jardin de M. X., art singulier

ME VOILÀ REPARTI VERS LE JARDIN DE GABRIEL AU NORD-OUEST DE COGNAC. ARRIVÉ À BRIZAMBOURG, JE CHERCHE LA DIRECTION DE « CHEZ AUDEBERT », ET LÀ, COUP DE CHANCE OU DE THÉÂTRE, J’APERÇOIS UNE SÉRIE D’ANIMAUX, PLUS PARTICULIÈREMENT DES IBIS ROSES !

SANS FAÇON NOUS ÉCHANGEONS QUELQUES MOTS TANDIS QU’IL SE LIVRE À SES TRAVAUX CRÉATIFS TANDIS QUE LE SOIR TOMBE PEU À PEU. J’AIME SON FRANC PARLER-FAUBOURIEN, SA CASQUETTE À CARREAUX DONT ON RETROUVE DU RESTE L’ÉQUIVALENT SUR UNE STATUE À L’EXTÉRIEUR, STATUE QUI FORME COUPLE AVEC UNE FEMME À LA POITRINE NUE… MAIS DOS À LA ROUTE !

DE NOTRE CONVERSATION À BÂTONS ROMPUS, JE RETIENS CECI : «  GABRIEL, LUI, IL FAIT SURTOUT DANS LE PERSONNAGE, MOI, JE FAIS DANS L’ANIMAL ; CHACUN SON TRUC… QUAND ON N’EST PAS D’ICI, C’EST DUR DE SE FAIRE COMPRENDRE… » EN PRÉ-RETRAITE(?), CRITIQUE MAIS PAS AMER, « PLACE AUX JEUNES !… »,  J’AI CRU COMPRENDRE QU’IL AVAIT ÉTÉ OUVRIER MAÇON OU PLÂTRIER.

UNE PUDEUR QUE CERTAINS JUGERONT IDIOTE M’A EMPÊCHÉ D’ATTAQUER FAÇON JOURNALISTE LOCALIER : « NOM, ÂGE, QUALITÉ… » JE LAISSE À D’AUTRES LE SOINS DE FAIRE LEURS CHOUX GRAS DE CE SITE, AVANT MOI BIEN SÛR. IL N’Y A QUE LE DÉJÀ CONNU QUI NE POSE PAS DE PROBLÈMES !

J’AI ENSUITE ENCORE LE TEMPS D’ALLER CHEZ GABRIEL. LE SOIR EST QUASI TOMBÉ. LE CIEL EST ROUGE. DU BORD DE LA ROUTE, JE PRENDS QUELQUES PHOTOGRAPHIES. GABRIEL EST LÀ, MÊME SI JE NE LE VOIS PAS TOUT D’ABORD, MAIS JE SAIS QU’IL EST LÀ AU MILIEU DE SES STATUES QUI SORTENT DE L’OMBRE COMME AUTANT DE FANTÔMES, LUI-MÊME FANTÔME PARMI LES FANTÔMES…

ENCORE DES KILOMÈTRES ET ME VOICI ARRIVÉ CHEZ « NANOU ». LE WHISKY À LA MAIN, NOUS CONVERSONS DE CHOSES ET D’AUTRES… « NANOU » EN VIENT À ME RACONTER SA VISITE DE LA FOLIE RÉTHORÉ. ELLE ME RETROUVE ET ME MONTRE DES DIAPOSITIVES D’IL Y A FORT LONGTEMPS CAR ELLE A PARCOURU LES LIEUX DU VIVANT D’UN DES DEUX FRÈRES. ÉTAIT-CE ALPHONSE, ÉTAIT-CE RAYMOND ? ELLE SE SOUVIENT D’UN VIEIL HOMME AFFABLE…

LE LENDEMAIN MATIN, NOUS VOILÀ PARTI. EN ROUTE NOUS REPARLONS DE SOUVENIRS D’ENFANCE ET D’ADOLESCENCE.

FOURAS, LE FORT BOYARD, UNE REMONTÉE DE LA,CHARENTE, LA VIEILLE ÉQUIPE DE L’ÎLE D’AIX, LES SITUATIONNISTES À BORDEAUX… IL PLEUT DES CORDES. ET IL PLEUT ENCORE QUAND NOUS ARRIVONS À LA FROMENTINE, DES TROMBES ! SUR LE BATEAU, HEUREUSEMENT, LE CIEL S’ÉCLAIRE. ARRIVÉ SUR L’ÎLE D’YEU, NOUS CHERCHONS… UN RESTAURANT ! À CETTE ÉPOQUE DE L’ANNÉE, RIEN N’EST OUVERT SUR LE PORT. ENFIN, DANS UN LIEU PLUS RECULÉ, NOUS TROUVONS UN RESTAURANT DONT LA SALLE EST AU PREMIER ÉTAGE, FRÉQUENTÉ CE DIMANCHE PAR DES HABITANTS DE L’ÎLE ET DES ANGLAIS… CE QUI NOUS SEMBLE BON SIGNE ! EFFECTIVEMENT NOUS NE SERONS PAS DÉÇUS !

DEUX BOUTEILLES DE BLANC APRÈS, NOUS APPELONS UN TAXI, AU DIABLE L’AVARICE ! HÉLAS, TROIS FOIS HÉLAS ! LE SITE DE ONGI ETHORRI EST QUASI DÉSERT…

SON CRÉATEUR VIENT EN EFFET DE RENTRER POUR L’HIVER LA PLUPART DES ŒUVRES QUI SONT EN BOIS PEINT…

IL NE RESTE QUE LES CONSTRUCTIONS EN CIMENT ET AUTRES CRÉATIONS FIXES. DE PLUS, COMBLE DE MALCHANCE, L’INVENTIF CRÉATEUR DE CE SITE TOUT EN LONGUEUR EST PARTI POUR LA TOUSSAINT AU PAYS BASQUE DONT IL EST ORIGINAIRE. NOUS DISCUTONS CEPENDANT AVEC SA FEMME ET LUI DONNONS UN NUMÉRO DE LA REVUE CRÉATION FRANCHE POUR PRENDRE DATE ET RENDEZ-VOUS « À PLUS TARD ».

ONGI ETHORRI
Le site de ONGI ETHORRI

DE RETOUR À PIEDS VERS LE PORT, NOUS FAISONS QUELQUES PHOTOGRAPHIES DE BOITES À LETTRE PARTICULIÈREMENT AMUSANTES, AINSI QUE LE JARDIN CLOS D’UNE MAISON : LES CASIERS QUI MANIFESTE UNE VELLÉITÉ CRÉATRICE ASSEZ DÉVELOPPÉE… RETOUR AU BATEAU PUIS SUR LE CONTINENT, PUIS SUR SATNT-LAURENT-DE-LA-PRÉE, POUR S’Y GAVER D’HUÎTRES DE NOUVEAU. ET MÊME LA PLUIE A CESSÉ !

NOUS DISCUTONS DE CE PROJET QU’A NANOU DE FAIRE UN ALBUM-PHOTOS DE MAISONS DE BAINS DE MER À FOURAS, AVANT QUE LA FOLIE DES PROMOTEURS NE DÉTRUISE TOUT CELA. ELLE A DÉJÀ COMMENCÉ SUR LE FRONT DE MER EN DÉNATURANT LA PLACE CARNOT ET SES BARAQUES FORAINES…

ET C’EST LE RETOUR VERS CAHORS.

TOUT EN ROULANT ME REVIENT CETTE IMAGE : AU « CAFÉ DE LA MARINE », ATTABLÉ AU SOLEIL SUR LE TROTTOIR, BUVANT MON BLANC « SECCHASSIRON » FRAIS À SOUHAIT, J’AI DEVANT MOI LA PETITE HALLE AUX POISSONS, BALTARD MINIATURE, OÙ L’OSTRÉICULTEUR DE LA FUMÉE M’OUVRE MES HUÎTRES… CETTE IMAGE NE SERA PLUS Q’UN SONGE, BIENTÔT. DANS LE PORT, IL NE RESTE PRATIQUEMENT PLUS DE CES BATEAUX POUR LA PÊCHE CÔTIÈRE LOCALE (IL Y A DES PRIMES À LEUR DESTRUCTION, ARRACHAGE DE QUILLE !) ET L’INTERDICTION DE LA PÊCHE AUX CARRELETS ARRIVE. ADIEU « CHAUDRÉE FOURASINE » ! ! ! QU’ON NE VOIT PAS ICI UN PONCIF PASSÉISTE MAIS UN NOUVEL EXEMPLE DE DISPARITION DE LIBERTÉS QUI NE NUISAIENT À PERSONNE, BIEN AU CONTRAIRE, ET ENCORE MOINS À LA NATURE…

LE BON SENS POPULAIRE AURAIT-IL RAISON ? N’EST-CE PAS TOUT PRÈS DE CHEZ SOI QUE LE BONHEUR SE TROUVE ? EN TOUS LES CAS EN VOICI UNE NOUVELLE FOIS LA PREUVE :

SUR LE CHEMIN NOUVEAU D’UN TRAVAIL QUI NE L’ÉTAIT PAS MOINS – EH OUI, ON VIT DIFFICILEMENT DE PEINTURE ET DE LITTÉRATURE, SURTOUT SI, COMME POULAILLE, ON A FAIT SIENNE SA DEVISE DU REFUS DE PARVENIR – J’AI LA JOIE DE DÉCOUVRIR UN RAVISSANT PETIT JARDIN PAYSAGER BOISÉ, AVEC DES PIERRES ANTHROPOMORPHES PEINTES DE COULEURS VIVES, OU ALIGNÉES ET BLANCHES, AINSI QU’UN GRAND PANNEAU DE BOIS SUR LEQUEL ON PEUT LIRE UN APPEL AU RESPECT DE LA NATURE… LES ÉLÈVES DU LYCÉE AGRICOLE SITUÉ TOUT À CÔTÉ, LIEU-DIT « LACOSTE » PRÈS LE MONTAT, TROUVENT CELA COMPLÈTEMENT ABSURDE INUTILE ET LAID…

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


En balade avec Nanou : art populaire, l’Île d’Yeu…

En balade avec Nanou

UN COUP DE TÉLÉPHONE : C’EST « NANOU ». NOUS NOUS VOYONS AU MOINS DEUX FOIS PAR AN, DONT UNE À L’OCCASION D’UN SALON À LA ROCHELLE. EN UN MOT COMME EN MILLE, ELLE A VU SUR L’ILE D’YEU UN SITE D’ART POPULAIRE… DES STATUES, MAIS SURTOUT DES CONSTRUCTIONS, DES MISES EN SITUATION ; SANS COMPTER LES TRADITIONNELS MOULINS, MAIS AUSSI UNE REPRODUCTION DE 4L RENAULT… C’ÉTAIT EN SEPTEMBRE, MAINTENANT C’EST BIENTÔT LA TOUSSAINT. AUSSITÔT DIT, AUSSITÔT FAIT, ME VOILÀ QUELQUES JOURS APRÈS DANS MA VOITURE.

Dubuffet, Raymond Guitet, Lucien FavreauDubuffet, Raymond Guitet, Lucien Favreau

DE CAHORS, DIRECTION ROCHEFORT-SUR-MER ? J’EN PROFITE AU PASSAGE POUR JETER UN COUP D’ŒIL SUR LE PETIT JARDIN ZOOLOGIQUE DE RAYMON GUITET À SAUVETERRE-DE-GUYENNE. J’AI LE PLAISIR DE CONSTATER QUE, CONTRAIREMENT À MA VISION PESSIMISTE, LE JARDIN EST NON SEULEMENT FAUCHÉ DE FRAIS ET ENTRETENU, MAIS ENCORE FIGURE SUR AU MOINS DEUX CATALOGUES ÉDITÉS PAR LE SYNDICAT D’INITIATIVE ! COMME QUOI, TOUT PEUT ARRIVER, ET RAYMON GUITET DOIT BIEN RIGOLER DANS SA TOMBE !

REMONTANT TOUJOURS NORD-NORD-OUEST, JE VAIS À LA RECHERCHE DU JARDIN EXTRAORDINAIRE DE LUCIEN FAVREAU, DU CÔTÉ DE CHALAIS. UNE PANCARTE EN BOIS SIGNALE LA DIRECTION À PARTIR DE LA GRAND-ROUTE. ICI, TOUT EST ENCORE EN PLACE. JE SUIS SÛR QUE L’ON M’OBSERVE DE LA MAISON VOISINE. MAIS PERSONNE NE SORT. JE PHOTOGRAPHIE DONC TOUT À MON AISE… ENFIN, PRESQUE ! PETIT À PETIT, UN CERTAIN MALAISE VOUS PREND À DÉAMBULER AINSI AU FIN FOND DES CHARENTES. OU AILLEURS, CAR J’AVOUE AVOIR DÉJÀ ÉPROUVÉ UNE IMPRESSION ANALOGUE AUX FOLIES SIFFAIT DANS LA RÉGION NANTAISE ET DANS LA CAMPAGNE PRÈS DU « MUSÉE DE L’ART CRU » DE MONTETON, DANS LES ALENTOURS DE DURAS. ET CE NE SONT NI BRUNO MONTPIED, NI JOE RYCZKO QUI ME CONTREDIRONT ! D’AUTANT QUE CE SITE EST EN RÉALITÉ MAINTENANT UN VÉRITABLE MAUSOLÉE, POUR NE PAS DIRE UNE NÉCROPOLE, OÙ REPOSE SON CRÉATEUR.

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

La chronique de Frédéric Allamel,
“Des USA & d’ailleurs” :

Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

Cette fois-ci, le regard de Frédéric Allamel se porte « ailleurs », sur ces « indigènes » que nous sommes et parmi eux il rend hommage, pour commencer, à Félix Gresset

« L’ART NE VIENS PAS COUCHER dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito ». On connaît tous cette formule admirable de Jean Dubuffet et pourtant… depuis… combien de caméristes ne se sont point empressés de border ce mauvais coucheur ! À tel point que, quittant son nid de branchages ou son hamac de fortune, il lui arrive à présent de s’oublier dans l’onctuosité des grands baldaquins.

Si le concept d’un musée d’art brut ne va pas sans un certain hiatus entre un procès artistique vivant, chargé de transformer le quotidien de son auteur, et la consignation d’objets dûment répertoriés aux cimaises de ces nécropoles de la culture que sont les musées, ces temples des Muses. C’est peut-être au hameau de Vaux et Chantegrue (Doubs) que celui-ci trouvera la résolution de ses contraires.

Enfin un musée brut d’art brut! Une promenade parmi les plaisirs champêtres. Un contenant à l’image de son contenu, sans prix à payer, ouvert à tous et aux vents, en toute ruralité. La redondance a parfois ses vertus.

Félix Gresset (né en 1917) était un enfant du pays. Agriculteur, il devint ouvrier forestier sur ses vieux jours, pour améliorer l’ordinaire d’une existence souvent en proie à la pénurie. Au contact de la forêt, il prêta une oreille attentive aux génies des bois et sa main à celui du bricolage. Son regard lourd de métamorphoses se mit à isoler dans le végétal une faune tantôt familière, tantôt fantastique. Dans les branches noueuses et les racines tordues, voire la roche trouée, il décelait un bestiaire fabuleux qu’un geste minimal rendait à tous accessible. Ici une entaille, là une touche de couleur … Il n’en fait pas davantage pour libérer la forme de sa gangue. Cette animalerie spontanée ne tarda pas à pulluler sur le devant de sa maison, située dans la partie haute de Chantegrue. Bavard invétéré, il happait tout visiteur intrigué par son arche défiant à la fois l’imagerie de la genèse et les lois de Darwin. Pour les autres, il demeurait un excentrique.

Mais voilà, le 28 janvier 1993, notre conteur des mondes sylvestres s’est tu, interrompant brusquement son monologue avec les hamadryades, point cardinal chez lui d’une pensée sauvage en acte. L’inventeur défunt, sa progéniture sculptée aurait pu mourir dans son sillage ou s’éparpiller comme un vol de corbeaux vers des collections brutistes. Il n’en fut rien.

Chantegrue disposait d’une fontaine-lavoir. Les lavandières depuis longtemps n’y faisaient plus leur linge et les bœufs ne s’y abreuvaient guère. Décision fut donc prise par la municipalité d’aménager le lieu en un forum zoologique et d’y transférer près de deux cents sculptures. Aujourd’hui, après veaux, vaches et cochons, ce sont des animaux au corps de bois qui viennent y boire, du temps qu’une bicorne espiègle se cache dans les boiseries et qu’un chat-peigne moustachu s’agrippe au mur de ses cinq pattes.

Au-delà de la mort, notre sculpteur animalier n’en continue pas moins de participer à la communauté villageoise de cette vallée du Doubs, en peuplant sa vie quotidienne autant que ses jours de fête. Ainsi pour Noël, souvent blanc dans la région, la fontaine-lavoir s’illumine sous la neige à la tombée du jour, un peu à la manière d’une crèche pour fabulistes éclairés.

En guise d’épilogue, je me dois de livrer au lecteur quelques informations pratiques. D’abord, pour s’y rendre pleinement, il faut réapprendre à voyager sans se hâter. À pied, à cheval, 2CV à la rigueur. Il faut savoir aussi se perdre, sinon comment se retrouver? Enfin attendre, une nuit de pleine poésie de préférence et, le moment venu, tous les mages vous le diront, il n’est point de meilleur guide que de suivre dans le ciel l’étoile du berger Félix Gresset.

Frédéric Allamel
Gazogène n°19