Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Bruno Montpied : Miroir de l’immédiat

Miroir de l’immédiat

par Bruno Montpied

Jean-Claude Caire, le bon Docteur Caire de Salernes dans le Var, l’inlassable animateur du Bulletin des Amis d’Ozenda, lorsqu’il parle de moi, toujours avec bonté et bienveillance, je m’empresse de le préciser, m’impute parfois un prétendu goût du pèlerinage forcené, par monts et par vaux, de la France singulière (dans son texte de présentation de l’exposition Art Singulier qui s’est tenue en 1991 à la Galerie Doudou Bayol à Saint-Rémy-de-Provence).

Je voudrais rectifier quelque peu le tir et réfuter ce mot de pèlerinage qui ne me para1t pas idoine, concernant mes activités. Ce ne sera, on le devine, qu’un prétexte de plus à un rappel de certains principes personnels…

Je n’adore aucun dieu. Je ne révère aucun saint (hormis peut-être saint André Breton, comme on révère un ami particulièrement estimé, à qui l’on passe facilement ses défauts, au reste assez bénins). Je ne pars pas sur les routes en quête d’un quelconque Saint-Jacques de Compostelle de l’Art Brut. Le Musée d’Art Brut de Lausanne n’est pour moi pas un temple.

Plus exactement, il s’agirait de réunir de façon acharnée, obsessionnelle -je veux bien l’admettre – les différents morceaux d’une tapisserie que je suis seul (un de mes problèmes est de déterminer si je.suis effectivement seul) à envisager. D’un puzzle qui serait comme la carte du territoire de la vie enfin réelle, à la poésie enfin réalisée. Il ne s’agit pas d’une vision mystique. Les morceaux du puzzle sont bien réels, étranges et énigmatiques certes, mais réels, si réels, à un tel point de surréalité (superréalité) que les hommes – les nains – guettent sans cesse le moment propice pour les faire retourner au néant (faibles hommes !)~ Les morceaux du puzzle, les lecteurs qui me connaissent l’auront compris, ce sont toutes ces créations marginales, plus ou moins spontanées, individualistes, qui se dressent sous le soleil un peu partout en France, à des degrés d’ampleur très variables selon les cas.
Palais de facteur Cheval, ou statue anonyme abandonnée à la croisée des chemins. Girouette cabossée des îles bretonnes ou jacquemart naïf au coin d’une maison cantalienne. Derniers rites populaires de nos campagnes, calvaires minuscules rongés par le temps, poupées d’exorcisme façonnée par des mains et une âme frustes, graffitis pieusement sauvés de l’oubli des siècles, ifs taillés pour donner au végétal l’illusion du mouvement, épouvantails, grottes sculptées, les enchantements sont sans nombre, mais émiettés, dispersés, ignorés, occultés, censurés, involontairement ou volontairement par la majorité des hommes, sans parler des institutions dont c’est la fonction de figer l’enchantement, et donc de le tuer.

Pour leur redonner force, à ces enchantements, à ces merveilles qui nous dispenseraient de gâcher nos vies comme nous le faisons pourtant tous les jours, il faut aller les voir, les photographier, les noter, les commenter, les archiver, les rassembler, les publier, les éditer, en parler dans des conférences, susciter l’intérêt d’autres passionnés, pousser à ce qu’on en parle, créer des engouements, et dans ce but, ne pas hésiter à créer des mythes, des légendes…
Rien à voir avec des pèlerinages. Il ne s’agit pas d’édifier une nouvelle religion. Il s’agit de poésie. Poésie construite dans la vie quotidienne, cette grande persécutée à qui je voudrais, par une activité acharnée, rendre tous mes hommages.

Il ne s’agit pas seulement d’œuvres à sauver de l’oubli, mais aussi d’hommes à rencontrer, à mettre les uns avec les autres en relation, autour de ces œuvres. Ces dernières ne proposent pas une contemplation-consommation vivante comme une technique menant à l’extase. Elles délivrent un message, non forcément explicite, introduisant à un dialogue placé à un niveau sous-jacent, caché sous notre perception quotidienne des choses et de la vie. L’œuvre d’art, particulièrement l’œuvre d’art populaire inventive, remet le discours à la bonne heure. Elle corrige le cour. des choses.

Je n’ai pas en vue, disant cela, de mettre l’œuvre d’art sur un piédestal, de la vouloir langage exclusif, qui détrônerait dans une société utopiste le langage ordinaire. Elle vient essentiellement contrebalancer nos dialogues ordinaires, elle apporte l’éclairage oblique qui creuse les contours de notre représentation du monde… Un village rencontré n’est plus le même, si on vous le montre, à côté, photographié ou peint (que ce soit de façon illusionniste ou de manière déstructurée).
L’œuvre d’art populaire, par sa passion de la stylisation, de la simplification des formes, apporte à l’art une passion de faire.voir au plus près l’émotion primordiale, primaire, ressentie à éprouver tous les phénomènes de la vie. Pour cette raison, elle dialogue encore plus intimement avec notre appréhension quotidienne de la vie. Elle est le miroir le plus immédiat dont nous avons besoin dans la société moderne, dont la grande ambition artistique (depuis le début du siècle avec Dada, le cubisme, le futurisme, le surréalisme, puis, après la Seconde Guerre Mondiale, les Situationnistes et l’Art Brut) est d’avoir rêvé la transfusion de l’art dans la vie quotidienne (déjà Rimbaud.n’est-ce pas…)

Qui parlait déjà de pèlerinage ?

Bruno Montpied 12-8-1992
Gazogène
n°05

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